Mois: novembre 2017

UN JOUR, UN TEXTE # 1303

MERCREDI 29 NOVEMBRE 2017

LE TEMPS DE VIVRE

La vie ardente incline vers le soir,
Respire ta jeunesse,
Le temps est court qui va de la vigne au pressoir,
De l’aube au jour qui baisse.

Garde ton âme ouverte aux parfums d’alentour,
Aux mouvements de l’onde,
Aime l’effort, l’espoir, l’orgueil, aime l’amour,
C’est la chose profonde ;

Combien s’en sont allés de tous les cœurs vivants
Au séjour solitaire,
Sans avoir bu le miel ni respiré le vent
Des matins de la terre,

Combien s’en sont allés qui ce soir sont pareils
Aux racines des ronces,
Et qui n’ont pas goûté la vie où le soleil
Se déploie et s’enfonce !

Ils n’ont pas répandu les essences et l’or
Dont leurs mains étaient pleines,
Les voici maintenant dans cette ombre où l’on dort
Sans rêve et sans haleine.

Toi, vis, sois innombrable à force de désirs,
De frissons et d’extase,
Penche sur les chemins, où l’homme doit servir,
Ton âme comme un vase ;

Mêlée aux jeux des jours, presse contre ton sein
La vie âpre et farouche ;
Que la joie et l’amour chantent comme un essaim
D’abeilles sur ta bouche.

Et puis regarde fuir, sans regret ni tourment,
Les rives infidèles,
Ayant donné ton cœur et ton consentement
À la nuit éternelle…

Anna DE NOAILLES (1876-1933)
Le Cœur innombrable, 1901

[Texte découvert sur le site « Poésie française », voir le lien ci-dessous]
http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/anna_de_noailles/le_temps_de_vivre.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1302

MARDI 28 NOVEMBRE 2017

LES QUATRE ÉLÉMENTS
À Roland de Renéville

Si je dis Feu mon corps est entouré de flammes
Je dis Eau l’Océan vient mourir à mes pieds

Vaisseau vide immergé dans un cristal solide
Creuse momie aux glaces prises et je dis Air

Terre et le naufragé prend racine et s’endort
Sous les feuilles au vent de l’arbre de son corps

De sa bouche le songe engendre un rameau d’or
De sa bouche terreuse expirant ses poumons
Retournés vers le ciel tonnante frondaison

Moisson rouge au soleil de minuit et de mort

Roger GILBERT-LECOMTE (1907-1943)
Œuvres complètes (Tome 2), Gallimard, 1977

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1301

LUNDI 27 NOVEMBRE 2017

DÉRIVE EN ROUGE

Parce que chaque mot cache une fin du monde
et que l’ombre rend plus vive la lumière
la vie belle de sa blessure rouge
flamboie de tristesses éparpillées
Un rouge exubérant à en mourir
un rouge à aimer sans prendre souffle
à boire comme un merveilleux poison
Le rouge de mon amour me brûle si fort

Le flamboyant rouge au silence violent
feu de joie ou sacrifice sanglant
le flamboyant carnivore suce le sang de l’été
mon cœur en fait autant, j’en suis maculée
Nous sommes comme des amants voraces

Qui me dira qu’il n’est pas beau de pleurer
qui me dira de me livrer dans l’instant vermeil
et pourquoi le sang tenace de l’été renaît
dans l’orgasme du flamboyant

Un pétale deux pétales trois pétales
rouge sang rouge vulve rouge Ogou
Tu dérives ma fille, tu dérives et t’emmêles
point de garde fou dans la saison du flamboyant
La passion est rouge, rouge et mouvante
elle exulte au cœur de l’été en chute libre

Et mon désir sans aucune honte me colle au corps
omniprésent omnivore affamé d’instants multicolores
Le rouge flamboyant dans mes veines réclame son dû
comme les lèvres dévorantes d’un été scandaleux

Kettly MARS (née en 1958)
in Terre de femmes. 150 ans de poésie féminine en Haïti, Bruno Doucey, 2010

[Texte découvert sur le site « les VOIX de la POÉSIE », voir le lien ci-dessous]
https://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/derive-en-rouge

UN JOUR, UN TEXTE # 1300

DIMANCHE 26 NOVEMBRE 2017

LESPUGUE (extrait)

L’ultime pas, le dernier feu,
tout signe, le chaos l’efface.
Rien que des vents plein de froid bleu
entre des mâchoires de glace.
Dans l’ombre de ton lourd sommeil
parmi les neiges et les pierres,
un premier rêve éclot, pareil
au gel qui brûle tes paupières.

Ton souffle comme une eau s’élève
vers quel fleuve encore incertain ?
Ouvre les yeux au bout du rêve ;
voici l’aube et le ciel s’éteint.
C’est donc ici ? Faims, soifs, saccages,
tumultes : nous fûmes conduits.
Seules tes mains, comme des cages,
gardent ce qui reste des nuits.

Comme les dents d’une morsure,
te levant quand je me levais,
tu me suivais esclave sûre,
et peut-être, je te suivais,
esclave sans effroi, moi-même.
Ainsi, mornes, indifférents,
accouplés, deux signes errants
dans l’hostilité d’un ciel blême.

Bois immobiles sans poussière ;
lacs noirs où rien n’avait baigné ;
chemins de sang ; haltes de pierre :
au gré du troupeau résigné
nous fûmes conduits. Tout s’efface.
Au bout du rêve ouvre les yeux ;
rien que ton corps chaud et frileux ;
rien que mes yeux de bête lasse.

Le jour. Regarde. Une colline
répand jusqu’à nous des oiseaux,
des arbres en fleurs et des eaux
dans l’herbe verte qui s’incline.
Toi, femme enfin- chair embrasée –
comme moi tendue, arc d’extase,
tu révèles soudain ta grâce
et tes mains soûles de rosée.

Tes yeux appris aux paysages
je les apprends en ce matin
immuable à travers les âges
et sans doute à jamais atteint.
Déjà les mots faits de lumière
se préparent au fond de nous ;
et je sépare tes genoux,
tremblant de tendresse première.

Où finis-tu ? Je t’ai laissée
Dans la chaleur de notre abri ;
mais tu marches dans ma pensée
et me dépasses, comme un cri.
Les loups n’ont pas clameur plus grande
lorsque s’abat celui qui meurt ;
et les vents n’ont pas la rumeur
que je porte ainsi qu’une offrande.

Je te laisse et tu m’accompagnes
jusqu’aux pénombres de ces bois,
dans ces ravins, sur ces montagnes
où se déchirent les nuages ;
et dans mes mains, lorsque je bois,
c’est ton visage que je vois,
le premier de tous les visages
ouvert pour la première fois.

L’ombre monte et tu m’es ravie.
Jusqu’à tes confins poursuivie,
tu t’endors. Et moi, vigilant,
j’écoute l’oiseau te frôlant,
les sources, les bruits de ta vie
venu de son plus lointain gîte,
et le feuillage gris qu’agite
un souffle plein d’appels et lent.

Où finiras-tu ? Quand je retrouve
tes bras qui m’attendent, tes fièvres,
et le mystère de tes lèvres
pareilles à ce feu qui couve ?
Tu souris aux abords du règne
où va ton regard pénétrant ;
et ta force, comme un torrent,
jaillit de ton ventre qui saigne.

Si ma fureur prise à la grappe
de ton corps tranquille et puissant
crie et se mélange à ton sang,
ton visage éloigné m’échappe.
Ta chair immense que j’étreins
riait et pleurait dans ma moelle,
et je trouve, au fond de tes reins,
la chute sans fin d’une étoile.

Robert GANZO (1898-1995)
Lespugue, Mourlot frères, 1942

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1299

SAMEDI 25 NOVEMBRE 2017

POÈME DE NUIT

Tu es à l’étroit en toi-même. l’air te manque.
tu descends un peu plus loin un peu plus bas
dans ta race chuchotante. avec ces mots qui portent.
en eux l’étranger que tu es. tu es en bas
du monde et bientôt tu verras naître l’automne.

traversé de courants lourds le sang le sang prodigue
soulevé d’un vouloir vain. et séparé insidieux
incertain. avec ce nom qui suscite un triomphe irréel.
le sang en toi comme jadis la solitaire promesse
du chemin sans retenue. l’émotion des origines.

pour finalement te retrouver sur cette plage ouverte
où l’eau creuse un sable familier. et il n’y a rien
d’autre que ce flux et ce reflux continuels.
l’espace dispersé avec les mouettes et leurs cris.
la fleur du monde qui se flétrit chaque jour davantage.

tu es à l’étroit dans cette chambre aux infinis miroirs.
tu te ressembles et ne te reconnais pas. dans cette chambre
maternelle aux murs d’ombre humide. à l’étroit
dans la tiédeur dans la chaleur dans le grand jeu
du regret avec son goût de manque et de ciel blanc.

tu es au bas des ombres. au bas des cendres.
qui croyais-tu qui viendrait par les brèches de lumière
avec un air décidé parmi les oiseaux transparents
en un lieu sans désarroi. exempt de signes sombres.
et croyais-tu parler une autre langue qu’une langue d’exil ?

Lionel RAY (né en 1935)
Le Nom perdu, Gallimard, 1987

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1298

VENDREDI 24 NOVEMBRE 2017

ADIEU TERRE (fragment)

Soufflez vent de la mer la fabuleuse aridité
voici qu’une autre terre explose au fond des eaux
et des laves salées étendent leurs rameaux
dans ce temple glace et de fragilité.

Levez-vous compagnons aux épaules de terre
et vos yeux déchirés et vos mains de racine
il est temps de juger la terre avant les dieux.
Je lance en vain l’appel par les gorges des merles
par les becs paresseux d’oiseaux de haute mer
dites, entendez-vous le seul vivant qui hurle
et qui montre du doigt le Jugement Dernier
dans ce bleu tribunal d’astres morts et d’étoiles.

Levez-vous, sublimes pourritures, anges aux yeux vidés
dieux altérés de sang et du songe des hommes

Allégez cette terre qui ne servira plus
et dont nous oublierons la poussière altérée
et la perle de nuit qui roulait de si loin.

C’est le moment où vous devez paraître
dans la volupté des brouillards arrachés.

Je sens que tout surgit d’une cendre fervente.

Adieu Terre, encore toute mâchée par nos os qui s’éveillent
nous sommes d’un pays qui ne peut rien sans nous.

Jean CAYROL (1911-2005)
Les Phénomènes célestes, Les Cahiers du Sud, 1939

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1297

JEUDI 23 NOVEMBRE 2017

SOLEIL À SON LEVER

chaque jour tu rattrapais la lune
qui fuyait

chaque jour tu approchais de mon silence
pour y mêler le tien

je me voyais poser la main sur une ombre
moi-même j’étais une ombre
sans paupières

nous étions notre propre désert
pierre au vif des sables
et source dans l’amour du monde

nous étions l’oiseau blanc
qui porte le nuage entre ses ailes
nous étions le vol et l’oiseau
fendant le ciel du regard
quand s’abolit la distance
et que renaît le feu

soleil à son lever
chaque jour tu rattrapais la lune
qui fuyait

nous étions la lune et le soleil
et la couleur qui soutient le ciel
et son commencement

nous étions lumière et ténèbres
nous étions la roue
qui assemble le jour et la nuit

nous étions l’homme la femme
et l’enfant que je voyais en toi

chaque jour tu approchais de mon silence
pour y mêler le tien

nous étions la totalité
des voyelles et des consonnes
que scellaient nos bouches de chair

nous étions le feu vif et la cendre
et nos propres décombres

nous étions tout ce qui n’eut pas lieu
et qui dure

Amina SAÏD (née en 1953)
La Douleur des seuils, Clepsydre/La Différence, 1993

[Texte découvert sur le site « les VOIX de la POÉSIE », voir le lien ci-dessous]
https://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/soleil-son-lever

UN JOUR, UN TEXTE # 1295

MARDI 21 NOVEMBRE 2017

LE LABYRINTHE

Il n’y a jamais de porte entre moi et l’ombre,
jamais de séparation entre tant de pas ;
je marche sans cesse
vers chaque instant de pénombre,
je pense à toi qui peut-être n’existes pas.

La fin de chaque souffle te recrée devant moi.
Chaque début de nuit ranime ta présence :
tes mains dont chaque geste est son unique loi,
la parole incessante créée dans la violence.

Dans un regard perdu, il n’y a pas de grâce ;
et je n’espère pas, je ne crois même plus
qu’au bout d’un autre temps
ou dans un autre espace,
je verrai la frontière des instants révolus.

Paul SAVOIE (né en 1946)
Salamandre, Éditions du Blé, 1974

[Texte découvert sur le site « les VOIX de la POÉSIE », voir le lien ci-dessous]
https://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/le-labyrinthe

UN JOUR, UN TEXTE # 1294

LUNDI 20 NOVEMBRE 2017

LE BLEU ET LA POUSSIÈRE (extrait)

De ton enfance au gré des voyages,
de tes rixes, de tes trépas minimes,
de l’oubli de toi-même,
il te restera le bleu
dont on fait les poèmes.

Ensuite viendra le temps
que la nuit engloutit.
Viendra la rose noire
dans l’alerte du vent.
La fièvre qui s’apaise
te laissera inanimé
respirant à l’accalmie.

Viendront les brumes tranquilles
au fil des marais et des lacs.
Sifflera l’eau volée
par-dessus les moulins.
Ténèbres chuchoteront.
L’écho invisible ameutera
l’indicible écho.

Avions-nous promis
d’être nuage ou rêve ?
Non, nous vivions nus,
sans nous soucier des autres.
Et nous faisions semblant
de croire à la mélancolie.

Jacques IZOARD (1936-2008)
Le Bleu et la poussière, La Différence, 1998

[Source : lecture personnelle]