Mois: décembre 2017

UN JOUR, UN TEXTE # 1333

VENDREDI 29 DÉCEMBRE 2017

LE GUERRIER D’AGAMEMNON

Une étrange et terrible question
Oppresse mon âme agitée,
Vivre, le peut-on, lorsque est mort le fils d’Atrée,
Mort sur un lit de roses ?

Tout ce que nous avons, toujours, partout, rêvé,
Notre désir et notre effroi,
Tout se reflétait, comme en eau pure,
Dans ses prunelles apaisées.

De ses muscles émanait un pouvoir indicible,
Et de la courbure de ses genoux, une fable ;
Il était beau comme un nuage, le seigneur
De Mycènes où paresse l’or.

Qui suis-je ? Un fragment d’outrages anciens,
Un javelot chu dans l’herbe,
Il est mort, le meneur de peuples, l’Atride,
Et moi, homme de rien, je vis.

Nicolas GOUMILEV (1886-1921)
in La Planche de vivre (anthologie), Gallimard, 1981
Traduit du russe par Tinas Jolas et René Char

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1332

JEUDI 28 DÉCEMBRE 2017

LES ABSENTS

Ils ont disparu. Et nous, nous sommes les Autres,
Nous marchons, inconnus nous-mêmes, dans le soleil
Qui brille pour nous et pour nous seuls.
Eux, Ils ont disparu.
Et Ils se font connaître de nous dans cette grande absence
Qui s’étend sur nous et entre nous
Depuis qu’Ils ont disparu.
À présent, dans notre royaume d’été insouciant,
Où nous rêvons, extasiés de soleil, où nous errons
Dans l’oubli profond de la clarté
Et où nous nous dissipons dans l’air
– C’est l’absence qui nous accueille ;
Nous ne nous atteignons pas ; nos âmes s’exhalent dans l’absence
Qui s’étend sur nous et entre nous.
Car nous sommes les Autres.

Et nous pleurons Ceux qui ne sont pas avec nous,
Sans comprendre notre chagrin ni la nature de notre chagrin,
Qui est au-delà de la pensée, de la mémoire et du deuil,
Nous pleurons la perte de ce que nous n’avons jamais
Possédé, les inconnus, les sans-nom,
Les toujours présents qui dans leur absence même
Sont avec nous (avec nous, les héritiers,
Les usurpateurs du soleil et du royaume du soleil)
Sans comprendre que chagrin et solitude
Sont peut-être la voie d’une bénédiction.

Edwin MUIR (1887-1957)
Texte inédit en français
Traduit de l’anglais par Alain Suied

[Texte découvert sur le site « Esprits Nomades », voir le lien ci-dessous]
http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/muir.html#3

UN JOUR, UN TEXTE # 1330

MARDI 26 DÉCEMBRE 2017

LA LUMIÈRE

La lumière – généreuse – découvre son ascension,
donne tout ce qu’elle peut nous apporter.
Brume, et la lune apparaît aussi parfois
usée par la mer.
Mais quelle espérance que cette douce érosion
du cri de la colombe, le corps
peu à peu se détendant, se libérant.

Geoffrey HILL (1932-2016)
Selected Poems, Penguin, 2006
Traduction inédite de l’anglais : Anne Mounic

[Texte découvert sur le site « temporel », voir le lien ci-dessous]
http://www.temporel.fr/Geoffrey-Hill-poemes-traduits-par

UN JOUR, UN TEXTE # 1329

LUNDI 25 DÉCEMBRE 2017

LA CHUTE DU TEMPS (extrait)

viens dis-tu
et le vif rassemble
l’après avec l’avant

comme s’il avait tout le temps
et il l’a
car le monde ne vient pas

au monde mais le temps
au monde
en chacun de nous commençant

un perpétuel venir
qui fait qu’en nous
le présent
est à chaque instant
le commencement
du temps

Bernard NOËL (né en 1930)
La Chute du Temps, Flammarion, 1983

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1328

DIMANCHE 24 DÉCEMBRE 2017

À L’IMPOSSIBLE ON EST TENU

Oui je sais que
la réalité a des dents
pour mordre
que s’il gèle il fait froid
et que un et un font deux

je sais je sais
qu’une main levée
n’arrête pas le vent
et qu’on ne désarme pas
d’un sourire
l’homme de guerre

mais je continuerai à croire
à tout ce que j’ai aimé
à chérir l’impossible
buvant à la coupe du poème
une lumière sans preuves

car il faut très jeune
avoir choisi un songe
et s’y tenir
comme à sa fleur tient la tige

contre toute raison

Jean-Pierre SIMÉON (né en 1950)
Ici, Cheyne, 2009

[Texte découvert sur le site « Beauty will save the world », voir le lien ci-dessous]
https://schabrieres.wordpress.com/2016/01/17/pierre-schroven-jai-toujours-aime-2009/

UN JOUR, UN TEXTE # 1327

SAMEDI 23 DÉCEMBRE 2017

SOUS LA POUSSIÈRE

Sous la poussière il retrouve
L’ardoise d’enfance fêlée
Avec les griffures intactes
Proclamant sa détresse d’être
Celui qui toujours demeure
Au seuil du monde déchiffrable
Dans l’attente d’une aveuglante
Révélation ou d’un anéantissement
Rien n’a changé
Tout continue de se refuser
Là derrière

Pierre SILVAIN (1926-2009)
Les Chiens du vent, Cadex, 2002

[Texte découvert sur le site « Littérature de partout », voir le lien ci-dessous]
http://litteraturedepartout.hautetfort.com/silvain-pierre/

UN JOUR, UN TEXTE # 1326

VENDREDI 22 DÉCEMBRE 2017

LA CHAMBRE VIDE (extrait)

Le moment où la nuit pénètre le jour
est invisible
comme les deux corps qui s’aiment et s’oublient.

De longs silences les traversent
plus musique que la plus pure musique,
un espace pour disparaître et demeurer pourtant.

Ils ne savent que l’instant
qui n’en finit pas d’être l’autre,

ils ne savent que le sang dans la lenteur des mains,

dans la moiteur de l’impossible
le lent éclair qui trace et foudroie leur image.

Jacques ANCET (né en 1942)
La Chambre vide, Lettres vives, 1995

[Texte découvert sur le site « Esprits nomades », voir le lien ci-dessous]
http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/ancet.html#3

UN JOUR, UN TEXTE # 1325

JEUDI 21 DÉCEMBRE 2017

J’ARRIVE OÙ JE SUIS ÉTRANGER

Rien n’est précaire comme vivre
Rien comme être n’est passager
C’est un peu fondre pour le givre
Et pour le vent être léger
J’arrive où je suis étranger

Un jour tu passes la frontière
D’où viens-tu mais où vas-tu donc
Demain qu’importe et qu’importe hier
Le coeur change avec le chardon
Tout est sans rime ni pardon

Passe ton doigt là sur ta tempe
Touche l’enfance de tes yeux
Mieux vaut laisser basses les lampes
La nuit plus longtemps nous va mieux
C’est le grand jour qui se fait vieux

Les arbres sont beaux en automne
Mais l’enfant qu’est-il devenu
Je me regarde et je m’étonne
De ce voyageur inconnu
De son visage et ses pieds nus

Peu a peu tu te fais silence
Mais pas assez vite pourtant
Pour ne sentir ta dissemblance
Et sur le toi-même d’antan
Tomber la poussière du temps

C’est long vieillir au bout du compte
Le sable en fuit entre nos doigts
C’est comme une eau froide qui monte
C’est comme une honte qui croît
Un cuir à crier qu’on corroie

C’est long d’être un homme une chose
C’est long de renoncer à tout
Et sens-tu les métamorphoses
Qui se font au-dedans de nous
Lentement plier nos genoux

Ô mer amère ô mer profonde
Quelle est l’heure de tes marées
Combien faut-il d’années-secondes
À l’homme pour l’homme abjurer
Pourquoi pourquoi ces simagrées

Rien n’est précaire comme vivre
Rien comme être n’est passager
C’est un peu fondre pour le givre
Et pour le vent être léger
J’arrive où je suis étranger.

Louis ARAGON (1897-1982)
La Diane française, Seghers, 1946

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1324

MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017

INSTANTS

tu peux tenir longtemps ici
dans le cratère – dans l’inachevé –
seul
avec la parole et la graine

demeurer où il y a toujours à faire
seul avec l’absent

un visage à la cime des mots

Thierry METZ (1956-1997)
Dolmen, Froissart, 1989

(Texte découvert sur le site « TERRE à CIEL », voir le lien ci-dessous]
http://terreaciel.free.fr/poetes/poetesmetz.htm