Mois: janvier 2018

UN JOUR, UN TEXTE # 1365

MARDI 30 JANVIER 2018

MUSIQUE

J’aurais voulu de temps en temps être musique,
et, privé de mon corps, partir avec le vent
sur les fleuves perdus, les vautours en révolte,
les troupeaux d’arbres fous qui broutent les hameaux.

De temps en temps j’aurais voulu être un murmure
interrompant le long silence du silex
et le forçant enfin de m’expliquer pourquoi
il a l’air malheureux comme un astre qui tombe.

De temps en temps j’aurais voulu être un soupir
chez les insectes roux qui détruisent la pomme,
la sapotille et la pastèque trop crédule.

J’aurais voulu de temps en temps être un refrain
qui unit sans raison ni astuce perverse
le désespoir de vivre aux douceurs de la vie.

Alain BOSQUET (1919-1998)
Sonnets pour une fin de siècle, Gallimard, 1980

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1364

LUNDI 29 JANVIER 2018

OSTINATO (extrait)

Même si les ciels sont menaçants, les lieux peu sûrs, même si les vents hurlent de partout avec une persistance troublante, il garde les yeux fermés comme un enfant sur le côté fait semblant de dormir, mais c’est chaque jour à attendre qu’une main sortie de l’ombre vienne fraternellement le prendre par l’épaule et lui désigner sa tâche qu’il accomplira sans éclat, en partenaire effacé, jusqu’au retour suspect de la pureté dont, forts de leurs vantardises et de leurs titres usurpés, se prévaudront les moins purs pour imposer la loi du talion.

Louis-René DES FORÊTS (1918-2000)
Ostinato, Mercure de France, 1997

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1363

DIMANCHE 28 JANVIER 2018

HEUREUX SONT CEUX QUI DU MALHEUR

Heureux sont ceux qui, du malheur
N’ont pas connu, leur vie durant, le goût !

Comme quand la houle du grand large,
Remue les fonds le noir limon,
Soulevée par les vents de Thrace,
Elle roule à l’assaut du rivage.

Heureux sont ceux qui, du malheur
N’ont pas connu, leur vie durant, le goût !

Sur la maison des Labdacides
Je vois dès l’origine s’abattre le malheur,
Un mal qui sans relâche aucune
Frappe les morts et les vivants.

Heureux sont ceux qui, du malheur
N’ont pas connu, leur vie durant, le goût !

Celui chez qui se glisse
Le leurre de ses désirs déments
Ne sort de l’ignorance que lorsque sous ses pieds
Brûle déjà le feu.

Heureux sont ceux qui, du malheur
N’ont pas connu, leur vie durant, le goût !

SOPHOCLE (495 av. JC – 406 av. JC)
Antigone
Traduit du grec ancien par Robert Davreu

HEUREUX SONT CEUX QUI DU MALHEUR est la dixième chanson de l’album Chœurs de Bertrand Cantat, Pascal Humbert, Bernard Falaise et Alexander MacSween conçu pour constituer les chœurs antiques de la trilogie « Des femmes » de Sophocle adaptée et mise en scène en 2011 par Wajdi Mouawad

UN JOUR, UN TEXTE # 1362

SAMEDI 27 JANVIER 2018

PASSÉ

Les souvenirs, ces ombres trop longues
De notre corps limité,
Ce sillage de mort
Que nous laissons en vivant,
Les lugubres et tenaces souvenirs,
Les voici surgir, déjà :
Mélancoliques et muets
Fantômes qu’agite un vent funèbre.
Tu est venue vivre, désormais, dans ma mémoire.
Oui, c’est maintenant que je peux dire :
« Tu m’appartiens. »
et voici qu’entre nous est arrivé quelque chose
irrévocablement.
Tout s’est achevé si vite !
Hâtif et léger
Le temps nous a rejoints.
D’instants fugitifs il a tissé notre histoire parfaitement close et triste.
Nous aurions dû le savoir : l’amour
Brûle la vie et fait voler le temps.

Vincenzo CARDARELLI (1887-1959)
Poesie, 1936
Traduit de l’italien par ?

[Texte découvert sur le site « Les Carnets de Poésie de Guess Who », voir le lien ci-dessous]
http://guesswhoandwhere.typepad.fr/carnets_de_poesie/cardarelli_vincenzo/

UN JOUR, UN TEXTE # 1361

VENDREDI 26 JANVIER 2018

POUR VIVRE UN SOIR

Et les beaux yeux
Ombrés à chaque coup
Par la tache d’une aile possible

Et la pluie où je murmure l’effroi des rencontres
Ce fourreau éblouissant
D’où jaillit la sombre révolte courbe
Parce que soudain
C’est elle
L’étoile de ses chemins autour de sa taille
Et sa taille
Et les quelques mille départs
Cloués dans son sourire de guêpe.

Je tourne la tête
Vers mes mains creuses
Un poisson d’or
Un horizon et sa fumée fragile
Quelques grains de verre
Un ongle oublié
Et le désir qui est noir et qui roule.

Gérald NEVEU (1921-1960)
Une Solitude essentielle, Guy Chambelland, 1972

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1360

JEUDI 25 JANVIER 2018

LES SÉPARÉS

N’écris pas. Je suis triste, et je voudrais m’éteindre.
Les beaux étés sans toi, c’est la nuit sans flambeau.
J’ai refermé mes bras qui ne peuvent t’atteindre,
Et frapper à mon cœur, c’est frapper au tombeau.
N’écris pas !

N’écris pas. N’apprenons qu’à mourir à nous-mêmes,
Ne demande qu’à Dieu… qu’à toi, si je t’aimais !
Au fond de ton absence écouter que tu m’aimes,
C’est entendre le ciel sans y monter jamais.
N’écris pas !

N’écris pas. Je te crains ; j’ai peur de ma mémoire ;
Elle a gardé ta voix qui m’appelle souvent.
Ne montre pas l’eau vive à qui ne peut la boire.
Une chère écriture est un portrait vivant.
N’écris pas !

N’écris pas ces deux mots que je n’ose plus lire :
Il semble que ta voix les répand sur mon cœur ;
Que je les vois brûler à travers ton sourire ;
Il semble qu’un baiser les empreint sur mon cœur.
N’écris pas !

Marcelline DESBORDES-VALMORE (1786-1859)
Les œuvres poétiques, Presses universitaires de Grenoble, 1973

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1359

MERCREDI 24 JANVIER 2018

L’IMMANENCE DE LA NUIT

Je fonce vers l’horizon
Qui s’écarte
Je m’empare du temps
Qui me fuit
J’épouse des visages
D’enfance
J’adopte mes corps
D’aujourd’hui
Et je me grave
Dans mes turbulences
Je pénètre
Mes embellies
Je suis multiple
Je suis personne
Je suis d’ailleurs
Je suis d’ici
Sans me hâter
Je m’acclimate
À l’immanence
De la nuit

Andrée CHEDID (1920-2011)
Rythmes, Gallimard, 2003

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1358

MARDI 23 JANVIER 2018

LA PEAU DU MONDE (extrait n°1)

Sur le fil du désir nous marchons vers un dieu. L’Éternité s’invente à chaque galaxie. Il faudra piétiner les banquises du songe, les vallées de l’espace, les mondes attiédis et les étoiles rouges où l’agonie s’installe, avant de parvenir au cœur d’un tourbillon, originel chaos préparant le cosmos. L’avenir quotidien saura peser nos âmes.

Sous l’écorce nous aimions l’arbre et sous l’arbre le vent. Ils voyageaient ensemble et traversaient les fleuves qui offriraient au loin l’élan de leur vigueur. Parfois leur ambition se perdait dans les sources pour mieux régénérer quelque très vieux désert où s’évaporaient des batailles dont les cris malgré tout étaient encore humains.

Quelquefois une étoile noire macule nos livres d’images, conférant à la maladresse une saveur d’infini comme ces portulans dont l’imprécision même faisait parfois surgir tout l’or d’un continent. Lorsque les galions de nos enfances grises auront pillé l’azur et vaincu l’ouragan, nous rentrerons chez nous pour créer des empires au fond de ces jardins qui nous faisaient si peur.

Jean ORIZET (né en 1937)
La Peau du monde, Belfond, 1987

[Texte découvert sur le site « Wiki Poemes », voir le lien ci-dessous]
http://www.wikipoemes.com/poemes/jean-orizet/la-peau-du-monde.php

UN JOUR, UN TEXTE # 1357

LUNDI 22 JANVIER 2018

NOURRIS LA LUMIÈRE

Nourris la lumière et ne voile pas la lune en forme d’homme,
Ne remonte pas les vents qui n’atteignent pas l’os,
Mais arrache au cercle la moelle aux douze vents.
Maîtrise la nuit, ne sers pas le cerveau du bonhomme de neige
Qui donne à chaque élément touffu de l’air
La forme d’une étoile polaire sur un glaçon.

Murmure comme le printemps, n’écrase pas les œufs du jeune coq
Et ne martèle pas une saison dans les figues,
Mais greffe sur la campagne ces chevauchées à quatre fruits.
Cultive les lieues de feu par temps de gel,
Sème les graines de la neige dans les vergers aux yeux rouges,
Et dans les jeunes années du siècle végétal.
Sois le père de tout, même de l’arpent du roi des mouches
Et ne fais pas germer des graines de chouette comme un gobelin,
Mais dans tes côtes de sorcier enserre la planète en forme de cœur.
Des voix mortelles jusqu’au chœur des nigauds,
Seigneur d’en haut, fais sortir le chant du nuage et arrache
Une musique de mandragore à la racine de la moelle.

Roule lâchement sur cette aigrette qui tourne,
Ô anneau des mers, et ne t’afflige pas quand je quitte
Tous les amants mortels avec un sourire de tribord.
Et quand mon amour reposera dans le flux des os de la mort,
Nu parmi les oiseaux traversés d’une flèche,
Tu tourneras comme une girouette sur un axe à aigrette.

Celui qui a modelé la couleur de ces mers
A modelé mon compagnon d’argile et, à l’heure du déluge
Rempli l’arche du ciel de doubles colorés.
Tire maintenant le monde de mon être comme j’ai tiré
De ton cercle qui marche une joyeuse image d’homme.
L’original côtelé de l’amour.

Dylan THOMAS (1914-1953)
Ce monde est mon partage et celui du démon, Seuil, 2008
Traduit de l’anglais par Patrick Reumaux

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1356

DIMANCHE 21 JANVIER 2018

CONFESSION

J’ai mordu ma vie avec des dents de loup
entre la rose les blés les brouillards et la neige

pour ne pas mourir j’ai dansé en chantant
sur le ventre des tombes avec des pieds d’enfant

et peuplé mes déserts de la rumeur
des mots qui penchent et tombent dans le ciel

J’ai frappé à la porte elle ne s’est pas ouverte
j’ai longtemps écouté mille voix se répondre
et puis le soir blanchi est venu me chercher

Je suis parti comme j’étais venu

ignorant

et tout nu

Jean GÉDÉON (né en 1931)
Non lieux, Encres Vives, 2006

[Texte découvert sur le site « La pierre et le sel », voir le lien ci-dessous]
http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2017/10/un-jour-un-texte-jean-g%C3%A9d%C3%A9on-confession.html