Mois: février 2018

UN JOUR, UN TEXTE # 1394

MERCREDI 28 FÉVRIER 2018

LE DESTIN DE L’HOMME SE JOUE PARTOUT ET TOUT LE TEMPS

Parler de l’humanité, c’est parler de soi-même. Dans le procès que l’individu intente perpétuellement à l’humanité, il est lui-même incriminé et la seule chose qui puisse le mettre hors de cause est la mort. Il est significatif qu’il se trouve constamment sur le banc des accusés, même quand il est juge. Personne ne peut prétendre que l’humanité est entrain de pourrir sans, tout d’abord, constater les symptômes de la putréfaction sur lui-même, sans avoir lui-même commis de mauvaises actions. En ce domaine, toute observation doit être faite in vivo. Tout être vivant est prisonnier à perpétuité de l’humanité et contribue par sa vie, qu’il veuille ou non, à accroître ou à amoindrir la part de bonheur et de malheur, de grandeur et d’infamie, d’espoir et de désolation, de l’humanité.

C’est pourquoi je puis oser dire que le destin de l’homme se joue partout et tout le temps et qu’il est impossible d’évaluer ce qu’un être humain peut représenter pour un autre. Je crois que la solidarité, la sympathie et l’amour sont les dernières chemises blanches de l’humanité. Plus haut que toutes les vertus, je place cette forme que l’on appelle le pardon. Je crois que la soif humaine de pardon est inextinguible, non pas qu’il existe un péché originel d’origine divine ou diabolique mais parce que, dès l’origine, nous sommes en butte à une impitoyable organisation du monde contre laquelle nous sommes bien plus désarmés que nous pourrions le souhaiter.

Or, ce qu’il y a de tragique dans notre situation c’est que, tout en étant convaincu de l’existence des vertus humaines, je puis néanmoins nourrir des doutes quant à l’aptitude de l’homme à empêcher l’anéantissement du monde que nous redoutons tous. Et ce scepticisme s’explique par le fait que ce n’est pas l’homme qui décide, en définitive, du sort du monde, mais des blocs, des constellations de puissances, des groupes d’États, qui parlent tous une langue différente de celle de l’homme, à savoir celle du pouvoir.

Je crois que l’ennemi héréditaire de l’homme est la macro-organisation, parce que celle-ci le prive du sentiment, indispensable à la vie, de sa responsabilité envers ses semblables, réduit le nombre des occasions qu’il a de faire preuve de solidarité et d’amour, et le transforme au contraire en co-détenteur d’un pouvoir qui, même s’il paraît, sur le moment, dirigé contre les autres, est en fin de compte dirigé contre lui-même. Car qu’est-ce que le pouvoir si ce n’est le sentiment de n’avoir pas à répondre de ses mauvaises actions sur sa propre vie mais sur celle des autres ?

Si, pour terminer, je devais vous dire ce dont je rêve, comme la plupart de mes semblables, malgré mon impuissance, je dirais ceci : je souhaite que le plus grand nombre de gens possible comprennent qu’il est de leur devoir de se soustraire à l’emprise de ces blocs, de ces Églises, de ces organisations qui détiennent un pouvoir hostile à l’être humain, non pas dans le but de créer de nouvelles communautés, mais afin de réduire le potentiel d’anéantissement dont dispose le pouvoir en ce monde. C’est peut-être la seule chance qu’ait l’être humain de pouvoir un jour se conduire comme un homme parmi les hommes, de pouvoir redevenir la joie et l’ami de ses semblables.

Stig DAGERMAN (1923-1954)
La Dictature du chagrin (1950), Agone, 2001
Traduit du suédois par Philippe Bouquet

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1393

MARDI 27 FÉVRIER 2018

LA NUIT EN BARQUE

Le murmure du vent
Traverse les joncs ;
À ma porte, une pluie de lune
Inonde le lac.
Le rameur et l’oiseau de l’eau
Font le même rêve ;
Les grands poissons virevoltent
Comme des renards surpris.

Au profond de la nuit,
Tous les êtres s’ignorent ;
Seul,
Je joue avec mon ombre.
Le noir reflux recouvre des îlots
Ourlés de larves froides.
L’araignée de la lune
S’accroche aux saules.

Le soudain de la vie
Dure en mélancolie.
De purs instants s’offrent au regard,
Mais si vite évanouis !
Au chant du coq, au son du gong,
Se dispersent les oiseaux.
Les tambours de proue
Se renvoient l’écho.

SOU TONG-P’O (1037-1101)
in Poésie chinoise de l’éveil : À l’infini du ciel(anthologie), Albin Miche, 2017

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1392

LUNDI 26 FÉVRIER 2018

DÉTRESSE

Seigneur ! je suis sans pain, sans rêve et sans demeure.
Les hommes m’ont chassé parce que je suis nu,
Et ces frères en vous ne m’ont pas reconnu
Parce que je suis pâle et parce que je pleure.

Je les aime pourtant comme c’était écrit
Et j’ai connu par eux que la vie est amère,
Puisqu’il n’est pas de femme qui veuille être ma mère
Et qu’il n’est pas de coeur qui entende mes cris.

Je sens, autour de moi, que les bruits sont calmés,
Que les hommes sont las de leur fête éternelle.
Il est bien vrai qu’ils sont sourds à ceux qui appellent
Seigneur ! pardonnez-moi s’ils ne m’ont pas aimé !

Seigneur ! j’étais sans rêve et voici que la lune
Ascende le ciel clair comme une route haute.
Je sens que son baiser m’est une pentecôte,
Et j’ai mené ma peine aux confins de sa dune.

Mais j’ai bien faim de pain, Seigneur ! et de baisers,
Un grand besoin d’amour me tourmente et m’obsède,
Et sur mon banc de pierre rude se succèdent
Les fantômes de Celles qui l’auraient apaisé.

Le vol de l’heure émigre en des infinis sombres,
Le ciel plane, un pas se lève dans le silence,
L’aube indique les fûts dans la forêt de l’ombre,
Et c’est la Vie énorme encor qui recommence !

Léon DEUBEL (1879-1913)
Le Chant des Routes et des Déroutes, 1901

[Texte découvert sur la chaîne YouTube « VivreLivre », voir le lien ci-dessous]
https://envielesmots.wordpress.com/2018/02/26/un-jour-un-texte-1392/

UN JOUR, UN TEXTE # 1391

DIMANCHE 25 FÉVRIER 2018

SONNET 89

À ma mort tu mettras tes deux mains sur mes yeux,
Et que le blé des mains aimées, que leur lumière
Encore un coup sur moi étendent leur fraîcheur,
Pour sentir la douceur qui changea mon destin.

À t’attendre endormi, moi je veux que tu vives,
Et que ton oreille entende toujours le vent;
Que tu sentes le parfum aimé de la mer,
Et marches toujours sur le sable où nous marchâmes.

Ce que j’aime, je veux qu’il continue à vivre,
Toi que j’aimais, que je chantais par dessus tout,
Pour cela, ma fleurie, continue à fleurir,

Pour atteindre ce que mon amour t’ordonna,
Pour que sur tes cheveux se promène mon ombre,
Et pour que soit connue la raison de mon chant.

Pablo NERUDA (1904-1973)
La Centaine d’amour (1959), Gallimard, 1995
Traduit de l’espagnol par Jean Marcenac et André Bonhomme

[Texte (re)découvert sur le site « La Bouche à Oreilles », voir le lien ci-dessous]
https://laboucheaoreilles.wordpress.com/2018/02/08/sonnet-89-de-pablo-neruda/

UN JOUR, UN TEXTE # 1390

SAMEDI 24 FÉVRIER 2018

VOCATION

Il avait entendu le temple épouvanté
Retentir jusqu’au fond des abîmes funèbres
Et redire en l’horreur des tombales ténèbres :
« Homme, que feras-tu de ta divinité ? »

Le doux sage, le frêle et pur enfant-prophète,
Les mains jointes, descend par les chemins fleuris
Vers les villes, laissant sur ses beaux pieds meurtris
Flotter les longs baisers de sa robe de fête.

Ses yeux clairs, où sourit la bonté du matin,
Attirent tout le ciel dans leur azur candide,
Et sa bouche aux langueurs de large rose humide
Fait pâmer les fraîcheurs du Désir incertain.

Emblème virginal, de neigeuses jacinthes,
Des lys miraculeux, des narcisses troublants,
Des tubéreuses et de lourds daturas blancs
S’échappent de ses mains enfantines et saintes.

Quand son geste bénit, on peut voir à son cou
Palpiter une opale en flamme qui succombe ;
Alors dans la lumière une blanche colombe
Rayonne et vient baiser le magique bijou.

Doux prince du printemps, il a vu tous les êtres
Jouer, rire et chanter au milieu des douleurs ;
Mais les rires, les chants et les jeux sont les fleurs
Trompeuses de la mort ; tous les bonheurs sont traîtres.

L’univers n’est-il pas un immense martyr,
Que sans trêve secoue et torture la vie ?
Naître, mourir, renaître, éternelle agonie !
Lutter, aimer, penser, tout cela c’est souffrir.

Un redoutable aimant attire à l’existence
Tous les êtres, les leurre et les garde captifs.
L’enfant sacré connaît les mirages lascifs
Qui font désirer vivre et cachent la souffrance.

Ô bûcher dont nos chairs sont les vivants charbons,
Terre, où le plaisir ment, où les douleurs sont vraies,
Tu n’es qu’un hôpital de cancers et de plaies
Où sans cesse les morts font place aux moribonds !

La mort refait la vie et nous sommes la proie
De l’éternel retour pour l’éternel départ.
Un suaire sanglant, voilà notre étendard !
Des cercueils pleins de vers, voilà nos lits de joie !

Mais il vient, le Sauveur qui doit vaincre le Sort !
Du mal de l’existence il délivre les âmes,
Ô divin Guérisseur, verse-nous les dictames
De tes blancs daturas vierges comme la mort !

Marche vers l’amoureux qu’enlacent les chairs folles,
Vers l’avare accroupi sur son vil monceau d’or,
Vers la femme qui pleure et vers l’enfant qui dort,
Vers le poète plein d’inutiles paroles,

Va vers l’homme sans cœur, va vers l’homme sans foi,
Viens vers nous et souris de ton sourire tendre.
Dis-nous que tout nous trompe, hélas ! et fais entendre
La Loi sainte, dis-nous à tous : « Voici la Loi !

« Sache tuer en toi la volonté de vivre ;
« Aime sans désirer ; supporte sans souffrir ;
« Libre de tout espoir, toujours prêt à mourir,
« Va, consolé console et délivré délivre ! »

Nous t’écoutons ! Nous te croyons ! nous te suivons !
N’es-tu pas la lumière éternelle du monde ?
Ah ! Parle ! Sauve-nous ! Et laisse dans l’immonde
Cloaque où, malgré nous, encore nous vivons,

Sur leurs grabats d’ordure et leurs couches de soie
Hennir les cœurs lascifs, hurler les cœurs haineux,
Criant : « Maudit soit-il, l’ennemi de nos dieux !
« Qu’a sauvé ce Sauveur ? Il a tué la joie ! »

— Et voici qu’on entend le Temple épouvanté
Retentir jusqu’au fond des abîmes funèbres
Et redire en l’horreur des tombales ténèbres :
« Homme, que feras-tu de ta Divinité ? »

Iwan GILKIN (1858-1924)
La Nuit, 1893

[Texte découvert sur le site « Wikisource, la bibliothèque libre », voir le lien ci-dessous]
https://fr.wikisource.org/wiki/Vocation_(Gilkin)

UN JOUR, UN TEXTE # 1389

VENDREDI 23 FÉVRIER 2018

NOCTURNE

Le ciel nocturne et bas s’éblouit de la ville
Et mon cœur bat d’amour à l’unisson des vies
Qui animent la ville au-dessous des grands cieux
Et l’allument le soir sans étonner nos yeux

Les rues ont ébloui le ciel de leurs lumières
Et l’esprit éternel n’est que par la matière
Et l’amour est humain et ne vit qu’en nos vies
L’amour cet éternel qui meurt inassouvi

Guillaume APOLLINAIRE (1880-1918)
Alcools, Mercure de France, 1913

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1388

JEUDI 22 FÉVRIER 2018

L’ÉTERNEL VOILE DE L’INNOMMÉ

Ces mots qui révèlent, qui prophétisent,
D’autres qui bousculent, qui bouleversent :
Une parole donc, la nôtre, criblée
D’éclairs, de rafales, ou tamisée
De brises, de chuchotis,
Fondue tout d’un coup dans la résonance,
Où les dires trop humains tentent
De déchiffrer ou de déchirer

L’éternel voile de l’innommé.

François CHENG (né en 1929)
La vraie gloire est ici, Gallimard, 2015

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1387

MERCREDI 21 FÉVRIER 2018

UN ADIEU

Soir que creusa notre adieu.
Soir acéré, délectable et monstrueux comme un ange de l’ombre.
Soir où nos lèvres vécurent dans l’intimité triste et nue des baisers.
L’inévitable temps débordait
la digue inutile de l’étreint.
Nous prodiguions une mutuelle passion, moins peut-être à nous-mêmes qu’à la solitude déjà prochaine.
La lumière nous emporta : la nuit s’était brusquement abattue sur nous.
Nous allâmes jusqu’à la grille dans cette dure gravité de l’ombre qui allège déjà l’étoile du berger.
Comme on revient d’une prairie perdue, je revins de tes larmes.
Soir qui se dresse vivant comme un rêve
parmi les autres soirs.
Plus tard je devais atteindre et déborder les nuits et les mers.

Jorge Luis BORGES (1899-1986)
Lune d’en face (1925) in Œuvre poétique, Gallimard, 2011
Traduit de l’espagnol par Ibarra

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1386

MARDI 20 FÉVRIER 2018

FUITE

C’était cela notre amour ;
Il partait, revenait, nous rapportait
Une paupière baissée, infiniment lointaine,
Un sourire figé, perdu
Dans l’herbe du matin ;
Un coquillage étrange que notre âme
Essayait de déchiffrer à tout moment.

C’était cela notre amour, il progressait lentement
À tâtons parmi les choses qui nous entourent,
Afin d’expliquer pourquoi nous refusions la mort
Si passionnément.

Nous avions beau nous accrocher à d’autres tailles,
Enlacer d’autres nuques, éperdument
Mêler notre haleine
À l’haleine de l’autre,
Nous avions beau fermer les yeux, c’était cela notre amour…
Rien que le très profond désir
De faire halte dans notre fuite.

Georges SÉFÉRIS (1900-1971)
Poèmes, Mercure de France, 1963
Traduit du grec par Jacques Lacarrière et Égérie Mavraki

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1385

LUNDI 19 FÉVRIER 2018

LA CHUTE D’UN ANGE : DOUZIÈME VISION (extrait)

La nuit, qui livre l’homme à ses réflexions,
Et qui laisse à son cœur mordre les passions,
Pleine de perfidie et d’embûches secrètes,
Jetait sur les géants ses ombres inquiètes.
Le sommeil ne bénit que des fronts innocents ;
Leur lourd sommeil n’était que l’ivresse des sens,
Morne assoupissement, stupeur et léthargie
Du buveur effréné qui succombe à l’orgie.
Tous ces fronts, où la peur secouait le remord,
Ne rêvaient, assoupis, que le crime ou la mort :

De leurs cœurs, en dormant, ils écartaient des glaives,
Et la nuit sanglotait, pleine du bruit des rêves !

Sous ces toits convulsifs du palais endormi,
Deux êtres veillaient seuls : Asrafiel et Lakmi.
Asrafiel, repassant devant ses yeux l’image
De la femme céleste enlevée au nuage,
Ne pouvait effacer ni détacher de lui
Le doux rayonnement dont ce front avait lui.
Daïdha, dans la nuit seulement entrevue,
D’un éblouissement troublait encor sa vue.
Ces suaves contours, ces yeux, ces traits si purs,
Nageaient dans l’atmosphère et flottaient sur les murs ;
Et s’il fermait les yeux, sous sa paupière ardente
Il sentait cette image encore plus présente ;
Et jamais la beauté, dans son charme vainqueur,
N’avait ainsi passé de ses sens à son cœur.
Il sentait sur ses yeux, à cette seule image,
Le brasier de son sein se répandre en nuage ;
Il aurait préféré le vent de ses cheveux
À ces mille beautés qui devançaient ses vœux.
Pour la première fois cette âme sensuelle
D’un indomptable amour aspirait l’étincelle.
En tombant d’un regard, cette foudre du ciel
Allumait le limon dans le cœur d’Asrafiel.
Il avait entendu d’une oreille inquiète
Nemphed insinuer sa volonté secrète,
Et des plus grands exploits pour son trône entrepris
Aux Titans enflammés la promettre pour prix.

De désirs et d’orgueil son âme possédée
D’abord avec espoir accueillit cette idée ;
Certain de conquérir par un facile effort
Sur ses faibles rivaux cette palme du fort.
Mais du fourbe Nemphed l’astucieuse adresse
Avait jusqu’au délire irrité cette ivresse,
Et le premier éclair des fortes passions
Lui faisait détester ces profanations.

« Exécrable vieillard, tyran lâche et caduque,
Dont le sang se corrompt dans des veines d’eunuque !
Qui n’as jamais senti d’autre frisson au cœur
Que celui de l’orgueil ou celui de la peur !
Qui glacerais le feu sous ta peau de couleuvre !
Ah ! le fiel de tes yeux souillerait ce chef-d’œuvre ?
Ah ! tu nous daignerais jeter avec mépris
Ces célestes appas sous ton venin flétris ?
De cette fleur du ciel qui donne le vertige,
J’en aurais une feuille et tu tiendrais la tige ?
Asrafiel à ce prix serait ton seul soutien ?
Sublime invention d’un cœur tel que le tien !
Prix bien digne en effet que ce bras fort se lève
Pour prolonger d’un jour ton règne qui s’achève
Et ravir au vautour, sous ton trône abattu,
Ta carcasse maudite où nul cœur n’a battu !…

» Moi plus fort et plus beau que tout ce qui respire !…
Moi dont le front portait mes titres à l’empire ;

Moi qui, pour d’autres feux pouvant le dédaigner,
Me sentais assez fort pour te laisser régner !
Ah ! ton ingratitude à cet excès s’oublie !
Tremble ! ce mot stupide a trahi ta folie !
De ton trône ébranlé je retire le bras.
Dans ton piége, à mes pieds, tyran, tu te prendras !
J’ai rampé trop longtemps, lion, sous le reptile !
Mes dents déchireront cette trame subtile
Que ton hypocrisie et ton ambition
Tissèrent de mensonge et de corruption.
Je t’y veux secouer de ma main indignée,
Comme à sa toile immonde on suspend l’araignée !
Du peuple et des géants ces muscles sont l’effroi ;
Ma taille au-dessus d’eux m’élève maître et roi,
Ma suprême beauté me désigne à la foule.
Du trône humilié que ce monstre s’écroule !
Qui d’entre mes rivaux osera m’affronter ?
Qui m’en arrachera si je veux y monter ?
Roi qui croules avant que commence la lutte,
Tombe, puisque l’amour est au prix de ta chute ! »

Alphonse de LAMARTINE (1790-1869)
La Chute d’un ange, 1861

[Source : lecture personnelle]