Mois: mars 2018

UN JOUR, UN TEXTE # 1425

SAMEDI 31 MARS 2018

CHANSON AVANT DE M’ENDORMIR

Voici des crépuscules, des étoiles lointaines,
Je les regarde,
Tout m’ appartient.
Toutes les choses sont a moi,
Je suis leur roi vagabond
Si je dors je perds un monde,
Quand je passe les points béants
Du sommeil, je ne trouve
Que le rêve et le néant.

Lucian BLAGA (1895-1961)
?
Poème traduit du roumain par Cecilia Burca, étudiante de Craiova

[Texte découvert sur le site « DÉCOUVRIR LA ROUMANIE », voir le lien ci-dessous]
http://dacia.free.fr/roumanie/culture/culture52.htm

UN JOUR, UN TEXTE # 1424

VENDREDI 30 MARS 2018

POUR CONNAÎTRE LES PAROLES DU VENT

Pour connaître
les paroles du vent,
le secret des visages,
le masque de la nuit,
la couleur du silence.
Pour reconnaître
la voix de l’arbre et de l’ami
le cri du sel, la main de l’ombre,
tu n’as pas besoin de leçons.
Tu es ton seul maître.

Voilà, tu descends au jardin,
en ton jardin.
Dis ! Est-ce que je peux te suivre?
Je te promets de ne pas faire de bruit
J’écoute…
Tu parles à voix tienne.

Tes mots ouvrent l’étoile.

André ROCHEDY (1942-2006)
Descendre au jardin, Cheyne, 2001

[Texte découvert sur le site « Beauty will save the world », voir le lien ci-dessous]
https://schabrieres.wordpress.com/2016/04/22/andre-rochedy-pour-connaitre-les-paroles-du-vent-1987/

UN JOUR, UN TEXTE # 1423

JEUDI 29 MARS 2018

SCINTILLATION

Ce feu qui nous précède dans l’été, comme une route
déchirée. Et le froid brusque de l’orage.

Où je mène cette chaleur,
dehors, j’ai lié le vent.

La paille à laquelle nous restons adossés, la paille
après la faux.

Je départage l’air et les routes. Comme l’été, où le froid
de l’été passe. Tout a pris feu.

*

Le jour qui s’ouvre à cette déchirure, comme un feu
détonnant. Pour qui s’arrête auprès des lointains. Le
même lit, la même faux, le même vent.

André DU BOUCHET (1924-2001)
Dans la chaleur vacante, Mercure de France, 1961

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1422

MERCREDI 28 MARS 2018

SAÏDA

Saïda porte dans ses bras
son petit frère,
mort.
Froid.
Endormi à jamais
dans le berceau de l’innocence
blessée.
Saïda ne mesure pas
l’horreur perfide des combats.
Elle croit
que son frère dort.
Elle tangue
sans le savoir
sur la folie la plus intime
de la guerre.
Celle qui offre des nuits de noce
au rêve et à la réalité.
Qui marie l’horreur
à la dénégation subtile
mais persistante.
Saïda marche…
Elle marche longtemps
sous le feu des fusils.
Sous l’orage des bombes
en chantant un air très doux
pour bercer son petit frère.
Saïda et la guerre.
Saïda et la mort.
Seule…
Sur la route aride
de ses six ans.

Isabelle JULLIAN (née en ?)
In Les Murs Hauts et Maudite soit la guerre, CD © Sous la lime, 2015

[Texte découvert sur le site « La pierre et le sel », voir le lien ci-dessous]
http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2018/02/actu-po%C3%A8me-georges-schehad%C3%A9-et-isabelle-jullian-en-regard-des-bombardements-en-syrie.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1421

MARDI 27 MARS 2018

AFIN QU’IL N’Y SOIT RIEN CHANGÉ

1. Tiens mes mains intendantes, gravis l’échelle noire, ô dévouée ; la volupté des graines fume, les villes sont fer et causerie lointaine.

2. Notre désir retirait à la mer sa robe chaude avant de nager sur son cœur.

3. Dans la luzerne de ta voix tournois d’oiseaux chassent soucis de sécheresse.

4. Quand deviendront guides les sables balafrés issus des lents charrois de la terre, le calme approchera de notre espace clos.

5. La quantité de fragments me déchire.
Et debout se tient la torture.

6. Le ciel n’est plus aussi jaune, le soleil aussi bleu.
L’étoile furtive de la pluie s’annonce.
Frère, silex fidèle, ton joug s’est fendu.
L’entente a jailli de tes épaules.

7. Beauté, je me porte à ta rencontre dans la solitude du froid.
Ta lampe est rose, le vent brille.
Le seuil du soir se creuse.

8. J’ai, captif, épousé le ralenti du lierre à l’assaut de la pierre de l’éternité.

9. « Je t’aime », répète le vent à tout ce qu’il fait vivre.
Je t’aime et tu vis en moi.

René CHAR (1907-1988)
Fureur et Mystère, Gallimard, 1948

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1420

LUNDI 26 MARS 2018

LOCUSTA

Nul n’a mêlé ses pleurs au souffle de ma bouche,
Nul sanglot n’a troublé l’ivresse de ma couche,
J’épargne à mes amants les rancoeurs de l’amour.

J’écarte de leur front la brûlure du jour,
J’éloigne le matin de leurs paupières closes,
Ils ne contemplent pas l’accablement des roses.

Seule je sais donner des nuits sans lendemains.

Je sais les strophes d’or sur le mode saphique,
J’enivre de regards pervers et de musique
La langueur qui sommeille à l’ombre de mes mains.

Je distille les chants, l’énervante caresse
Et les mots d’impudeur murmurés dans la nuit.
J’estompe les rayons, les senteurs et le bruit.

Je suis la tendre et la pitoyable Maîtresse.

Car je possède l’art des merveilleux poisons,
Insinuants et doux comme les trahisons
Et plus voluptueux que l’éloquent mensonge.

Lorsque, au fond de la nuit, un râle se prolonge
Et se mêle à la fuite heureuse d’un accord,
J’effeuille une couronne et souris à la Mort.

Je l’ai domptée ainsi qu’une amoureuse esclave.
Elle me suit, passive, impénétrable et grave,
Et je sais la mêler aux effluves des fleurs

Et la verser dans l’or des coupes des Bacchantes.

J’éteins le souvenir importun du soleil
Dans les yeux alourdis qui craignent le réveil
Sous le regard perfide et cruel des amantes.

J’apporte le sommeil dans le creux de mes mains.
Seule je sais donner des nuits sans lendemains.

Renée VIVIEN (1877-1909)
Cendres et poussières, 1902

[Texte découvert sur le site « Poésie française », voir le lien ci-dessous]
http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/renee_vivien/locusta.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1419

DIMANCHE 25 MARS 2018

LÉGENDE DE PAUL GILSON

Enfant magicien perdu
Je me souviendrai de ce regard
Qui faisait chanter l’ombre.
Des yeux de l’enfant d’autrefois caché
Dans le beau visage mortel
Je me souviendrai, comme de la mémoire vivante
Peuplée d’ondines et de merveilles.
Maintenant que tu traverses le vert miroir
D’Alice et que tu rejoins les années anciennes
Où ton enfance d’un cri sans fin t’appelait,
O toi, veux-tu, ne nous oublie pas qui restons égarés
Parmi les feuilles mortes d’un monde
Où les fées ne sont plus.

Georges-Emmanuel CLANCIER (né en 1914)
Écriture des jours, Gallimard, 1972

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1418

SAMEDI 24 MARS 2018

LE MUR

Ce mur que nous avons
construit ensemble
ajoutant chaque jour
un mot
au silence
ce mur qui nous sépare
inexorablement
nous ne pouvons pas passer à travers

Emmurés
par nos propres soins
nous mourons de soif
nous entendons à côté
bouger l’autre
nous entendons des soupirs
nous appelons au secours

même les larmes refluent
au fond de nos orbites

Tadeusz RÓŻEWICZ (1921-2014)
Poème ouvert (1956) in Anthologie personnelle, Actes Sud, 1990
Traduit du polonais Georges Lisowski et Allan Kosko

[Texte découvert sur le site « Esprits Nomades », voir le lien ci-dessous]
http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/rozewicz/rozewicz.html#3

UN JOUR, UN TEXTE # 1417

VENDREDI 24 MARS 2018

DORSALE BOSSALE

il y a des volcans qui se meurent
il y a des volcans qui demeurent
il y a des volcans qui ne sont là que pour le vent
il y a des volcans fous
il y a des volcans ivres à la dérive
il y a des volcans qui vivent en meutes et patrouillent
il y a des volcans dont la gueule émerge de temps en temps
véritables chiens de la mer
il y a des volcans qui se voilent la face
toujours dans les nuages
il y a des volcans vautrés comme des rhinocéros fatigués
dont on peut palper la poche galactique
il y a des volcans pieux qui élèvent des monuments
à la gloire des peuples disparus
il y a des volcans vigilants
des volcans qui aboient
montant la garde au seuil du Kraal des peuples endormis
il y a des volcans fantasques qui apparaissent
et disparaissent
(ce sont jeux lémuriens)
il ne faut pas oublier ceux qui ne sont pas les moindres
les volcans qu’aucune dorsale n’a jamais repérés
et dont de nuit les rancunes se construisent
il y a des volcans dont l’embouchure est à la mesure
exacte de l’antique déchirure.

Aimé CÉSAIRE (1913-2008)
Moi, laminaire…, Seuil, 1982

[Texte découvert sur le site « les VOIX de la POÉSIE », voir le lien ci-dessous]
https://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/dorsale-bossale

UN JOUR, UN TEXTE # 1416

JEUDI 23 MARS 2018

VAINCRE LE JOUR, VAINCRE LA NUIT

Vaincre le jour, vaincre la nuit,
Vaincre le temps qui colle à moi,
Tout ce silence, tout ce bruit,
Ma faim, mon destin, mon horrible froid.

Vaincre ce cœur, le mettre à nu,
Écraser ce corps plein de fables
Pour le plonger dans l’inconnu,
Dans l’insensible, dans l’impénétrable.

Briser enfin, jeter au noir
Des égouts ces vieilles idoles,
Convertir la haine en espoir,
En de saintes les mauvaises paroles.

(…)

Robert DESNOS (1900-1945)
Ce cœur qui haïssait la guerre in Destinée arbitraire, Gallimard, 1975

[Source : lecture personnelle]