Mois: avril 2018

UN JOUR, UN TEXTE # 1454

DIMANCHE 29 AVRIL 2018

CE RIEN QUI NOUS ÉCLAIRE (extrait)

Cette lumière fragile
Sur les branches encore nues,
Et cette simple audace d’oser lever les yeux
Pour ne faire qu’un avec le jour,
En laissant les heures sombres
Se corrompre d’elles-mêmes
Dans les allées perdues.

Goûter à la joie franche,
Son archet silencieux,
Au bonheur d’être ici
Sans prêter attention aux myriades d’écrans,
Ces écrins du scandale distillant le poison
Où notre cœur s’essouffle ;

Attentifs seulement à la fraîcheur de l’air,
Au si peu qu’il nous faut pour être dans le chant,
Peut-être sans projets, sans preuves et sans aveux,
Mais vivants ici-même d’une gloire surgie
Au feu d’une éclaircie, d’un sourire imprévu,
Avec le seul désir de le reprendre pour tous
De l’offrir sans détour aux passants éblouis.

Jean LAVOUÉ (né en 1955)
Ce rien qui nous éclaire, L’Enfance des arbres, 2017

[Texte découvert sur le site « Écritures et spiritualités », voir le lien ci-dessous]
https://www.ecrituresetspiritualites.fr/2017/07/12/jean-lavoue-ce-rien-qui-nous-eclaire/

UN JOUR, UN TEXTE # 1453

SAMEDI 28 AVRIL 2018

ET S’IL PLEUT CETTE NUIT

Le vent passe à grands coups de vagues dans les roses.
Il rebrousse les eaux, les plumes, le sommeil,
Et les chats assoupis, sur leurs métamorphoses
Sentent l’aube et l’odeur de la mer au réveil.

Il pleut sur le printemps, sur tout, sur les étoiles.
Ne crois-tu pas la nuit qu’il pleut depuis toujours
Quand sur ces vieux chevaux maigres, boiteux et sourds
J’entends jurer sans bruit les cochers de l’averse.

Maurice FOMBEURE (1906-1981)
À dos d’oiseau, Gallimard, 1942

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1452

VENDREDI 27 AVRIL 2018

JE N’AI PAS CHOISI

je n’ai pas choisi de naître
mais je dois accepter et la vie et la mort

je n’ai pas choisi le jour l’heure le lieu
ou l’époque de ma venue au monde
ni choisi le nom que je porte
ou mon sexe ou la couleur de mes yeux

mais faire des prédictions cela je l’ai voulu

j’espère et désespère dans le même temps
je fais des rêves étranges qui chassent le sommeil
j’ai des moments de long silence
puis les mots se bousculent sur mes lèvres

il est pénible de ne pas être entendue
ma parole n’est pourtant pas trompeuse
elle est dans la douleur du monde

il me faut garder une vision limpide
parler le langage de l’âme
qui est lumière et sagesse

sans quoi la stupeur et le désarroi
me rendront muette à jamais
je suis née femme ma parole
est dans la douleur du monde

Amina SAÏD (née en 1953)
In Clairvoyante dans la ville des aveugles. 17 poèmes pour Cassandre, Le Petit Véhicule, 2015

[Texte découvert sur le site « La pierre et le sel », voir le lien ci-dessous]
http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2017/03/recueil-120-nuances-dafrique.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1451

JEUDI 26 AVRIL 2018

ÉQUILIBRE INSTABLE DE LA LUMIÈRE (extrait)

Affronte la rudesse du vent
Et la dureté des pierres

Si tu veux que le monde
T’appartienne comme un désir

D’infini dans la transparence des choses
Qui te sépare des ténèbres à venir

Sois rebelle aux pouvoirs maléfiques
De la lumière et du feu

Dompte les désastres de l’esprit
Les renoncements du cœur

Et la noire folie des hommes
Que plus rien ne semble gouverner

Pas même le peu de temps
Qu’il leur reste à vivre

François TEYSSANDIER (né en 1944)
Équilibre instable de la lumière, Éditions du Cygne, 2016

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1450

MERCREDI 25 AVRIL 2018

MADRIGAL

Je regardais tes yeux,
Étant tout jeune et sage.
Et toi, tu m’effleuras
La bouche d’un baiser.

(Les montres ont toujours la même cadence
Les nuits les mêmes étoiles.)

Mon cœur s’épanouit
Tel la fleur au soleil
Pétales de luxure
Étamines de rêve.

(Les montres ont toujours la même cadence
Les nuits les mêmes étoiles.)

Chez moi je sanglotai
Comme un prince de fable
Pour la bergère d’or
Qui s’en fut des tournois.

(Les montres ont toujours la même cadence
Les nuits les mêmes étoiles.)

Je m’éloignais de toi
(Je t’aimais en secret.)
J’ignore comment sont tes yeux
Tes mains ou bien ta chevelure,

Mais il me reste sur le front
Le papillon de ton baiser.

(Les montres ont toujours la même cadence
Les nuits les mêmes étoiles.)

Federico GARCIA LORCA (1898-1936)
Poésies I (Livre de poèmes, Mon village), Gallimard, 1967
Traduit de l’espagnol par André Belamich et Claude Couffon

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/livres/Garcia-Lorca-Poesies/80896/citations

UN JOUR, UN TEXTE # 1449

MARDI 24 AVRIL 2018

ALYSCAMPS

Il y eut des pas sur le sable
Qui conduisaient à des pieds nus,

Ses yeux et l’eau étaient si clairs
Que le fond de tout paraissait,

Les vêtements et les mensonges
Avaient été démis du songe,

N’eût-elle relâché les doigts
Lui eût-il mieux tenu la main,

Tous deux auraient dormi mille ans
Dans un tombeau des Alyscamps.

André PIEYRE DE MANDIARGUES (1909-1991)
L’Ivre œil, Gallimard, 1979

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1447

DIMANCHE 22 AVRIL 2018

ÉVASION

Et je serai face à la mer
qui viendra baigner les galets.
Caresses d’eau, de vent et d’air.
Et de lumière. D’immensité.

Et en moi sera le désert.
N’y entrera que ciel léger.
Et je serai face à la mer
qui viendra battre les rochers.

Giflant. Cinglant. Usant la pierre.
Frappant. S’infiltrant. Déchaînée.
Et en moi sera le désert.
N’y entrera ciel tourmenté.

Et je serai face à la mer,
statue de chair et coeur de bois.
Et me ferai désert en moi.
Qu’importera l’heure. Sombre ou claire …

Esther GRANEK (1927-2016)
De la pensée aux mots, Éditions Guyot, 1997

[Texte découvert sur le site « Éternels éclairs », voir le lien ci-dessous]
http://www.eternels-eclairs.fr/poemes-granek.php#evasion

UN JOUR, UN TEXTE # 1446

SAMEDI 21 AVRIL 2018

POÈME

Ivre, les yeux ouverts dans la maison stérile,
n’évitant pas les feux dans le creux des collines,
si je tiens un roseau leur souffle le consume
et laisse dans ma chair une longue brûlure
et la sensation de la fragilité.

Ô réserve et repos, dans un étrange exil,
sur tous les bords du ciel, des sources et des brises,
où l’étincelle change en parcelle de neige,
où de grandes clartés éblouissant l’espace,
ignorent que je marche à travers les périls,

parfois dévale un des torrents de l’insomnie,
là vivent à leur aise et trouvent leurs amours
les animaux sans nom, les charmantes figures
qui fixeront sur moi pendant une seconde
leur œil étincelant d’un singulier génie,

l’un d’eux va me sauver, l’un d’eux va me guider,
son pelage inondé de l’innocente averse,
vers le seuil ruisselant, siège des arcs-en-ciel
où viennent s’abreuver les oiseaux des présages,
le sang nouveau se mêle à la jeune rosée
et la biche aux yeux clairs qui vint guider mes pas
disparaît, quand mes bras s’ouvrent dans le printemps.

Henri THOMAS (1912-1993)
Poésies, Gallimard, 1970

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1445

VENDREDI 20 AVRIL 2018

JE T’ÉCRIS

Je t’écris pour te dire que je t’aime
que mon cœur qui voyage tous les jours
— le cœur parti dans la dernière neige
le cœur parti dans les yeux qui passent
le cœur parti dans les ciels d’hypnose —
revient le soir comme une bête atteinte 

Qu’es-tu devenue toi comme hier
moi j’ai noir éclaté dans la tête
j’ai froid dans la main
j’ai l’ennui comme un disque rengaine
j’ai peur d’aller seul de disparaître demain
sans ta vague à mon corps
sans ta voix de mousse humide
c’est ma vie que j’ai mal et ton absence 

Le temps saigne
quand donc aurai-je de tes nouvelles
je t’écris pour te dire que je t’aime
que tout finira dans tes bras amarré
que je t’attends dans la saison de nous deux
qu’un jour mon cœur s’est perdu dans sa peine
que sans toi il ne reviendra plus

Gaston MIRON (1928-1996)
L’Homme rapaillé, Presses de l’Université de Montréal, 1970

[Texte découvert sur le site « les VOIX de la POÉSIE », voir le lien ci-dessous]
https://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/je-tecris