Mois: mai 2018

UN JOUR, UN TEXTE # 1479

JEUDI 24 MAI 2018

PASSION DU REGARD (extrait)

Dis-moi, que vois-tu dans l’armoire horrible
et dans la vaisselle des pleurs : c’est quoi ?
Quand tu contemples la mélancolie
dans les pharmacies et que, sur les murs,
les accusations déjà sont écrites,
qui es-tu à la fin, pourquoi te taire ?

Face aux animaux et face au silence,
plonge tes mains dans l’eau, tes mains griffées
d’aubépines. Ne pleure pas ; dis-moi
quels sont ces noms qui vivent dans ton cœur.

Antonio GAMONEDA (né en 1931)
Passion du regard, Lettres vives, 1996
Traduit de l’espagnol par Jacques Ancet

[Texte découvert sur le site « Esprits Nomades », voir le lien ci-dessous]
http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/gamoneda#3

UN JOUR, UN TEXTE # 1478

MERCREDI 23 MAI 2018

LA CONFUSION DES ESPÈCES (extrait)

I

Il confondait la présence et l’absence,
il tournait le dos au ciel, il confondait le monde et la fin du monde
Il confondait le vol d’un corbeau et le sang qui coule,
l’abeille secrète et le vent qui l’emporte

Il marchait dans les pas de celui qui le suivait

Cliniquement, il vivait

Chaque soir venait le vautour translucide
chercher sa vieille pitance :
son bec frappait à la vitre
Un petit tour, madame,
Un sale tour, monsieur

Sa pensée tournait autour d’un jet de sang

Ses haubans serrés, ses poumons séchés
La seule joie : la rage, façon de parler

Le sang du vautour, bonjour

Vautour, de ta plus haute tour
vautour, ne vois-tu rien venir ?
Je vois des violettes dans la mousse
je ferme les yeux, je vois l’Afrique

Cliniquement, il vivait dans le ciel
mais le ciel confondait le ciel et le cœur qui battait
trop vite, trop fort, comme une vague
de mille vautours dans la marée montante

Il vivait dans une maison en flammes
tout là-haut, au loin des planètes
Le ciel descendait sur la terre
se mêler aux petites bêtes

Le ciel se cachait dans les draps
on n’était pas fier

Des hommes à têtes de chien
fouillaient dans les cendres
de son avenir

Il était l’absent présent sur les lieux du crime
il tournait le dos à la mer, son corbeau sur l’épaule
le corbeau, c’est la pierre en feu, le coquillage affolé

En haut, sous les combles, passe l’armée en sang

Cliniquement présent, il confondait tout.

Jean-Yves BÉRIOU (né en ?)
La Confusion des espèces, Pierre Mainard, 2018

[Texte découvert sur le site « poezibao », voir le lien ci-dessous]
http://poezibao.typepad.com/poezibao/2018/05/anthologie-permanente-jean-yves-b%C3%A9riou-la-confusion-des-esp%C3%A8ces.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1477

MARDI 22 MAI 2018

L’EXODE

C’est la misère qu’on a eue,
C’est la peine qu’on a portée,

Ce sont des choses qu’on a tues,
Parce qu’on n’en pouvait parler,

C’est notre âme de réfugiés,
Frères, que nous avons vécue,

Toute de haine et de rancune,
Toute d’amour et de pitié,

Pendant des jours dont l’amertume,
Au fond du cœur nous est restée.

Frères, encore vous souvient-il,
Frères des mains, frères des pieds,

Lorsque toutes brûlaient nos villes,
Et qu’on partait, et qu’on marchait,

Frères d’exode sur la route,
Où pieds saignants, yeux révulsés,

Bouche amère et clamant ses doutes,
Sous le ciel nous avons passé,

Frères, encore vous souvient-il,
Frères, de l’exode et l’exil ?

Choses du ciel et de la mer,
Lointaines vers où nous marchions,

Choses dont nous avons souffert,
Pays de trafic et marchand,

Choses des hommes et du temps,
Villes d’exil, villes amères,

Frères, encore vous souvient-il,
– Nous avons eu froid si souvent –

Frères, des blancs hivers hostiles
En ce pays de tant de vent ?

Toits de toile, vie transparente,
Dans un rond et nous alentour,

Nous avons dormi sous des tentes
Durant des nuits, durant des jours,

D’hiver et d’été longs d’attente,
Nous avons vécu sans amour,

Et yeux au loin, pensée absente,
– Frères, nos cœurs étaient si lourds –

De nos rancœurs faisant le compte,
Frères, vous souvient-il toujours ?

Puis midi là-bas sur le sable,
Repas de chair ou de poisson,

Choses que l’on cueille ou qu’on prend
Suivant les saisons variables,

Riz des Indes ou salaisons
Et contingences secourables,

Frères, des agapes en long
Dont nos genoux étaient la table,

Vous souvient-il quand nous mangions
Là-bas à midi sur le sable ?

Saisons que nous avons subies
Ainsi que s’en ourdit la trame,

Matins de neige, soirs de pluie,
Tacites et muets sans charme,

Quand vous veniez, Mélancolie,
Nous visiter comme une femme,

En votre longue robe en gris
Et vos yeux tout rouges de larmes,

Frères, encor vous souvient-il
De ce qu’alors portaient nos âmes ?

Or, jours vécus là sur la grève,
Qui n’apportaient que sable blanc

Dans les yeux, ou bien pour le rêve,
Que la mer qui monte ou descend,

Ecclésiaste en tous les temps
D’amertume et de leçons brèves,

Frères, quand espoir faisait grève
En nous là-bas et si souvent,

Au cœur montant un sang qui lève
Comme la marée dans le vent.

Frères, des heures advenues
Ainsi d’hiver comme d’été,

Au jour le jour qu’on a vécues
Et plutôt subies qu’acceptées,

Dans la misère qu’on a eue,
Dans la peine qu’on a portée,

C’est toutes choses accomplies
Et sur les doigts qu’on a comptées,

Âmes ici qui se délient,
Amères et de réfugiés.

Max ELSKAMP (1862-1931)
Sous les tentes de l’exode, Robert Sand, 1921

[Texte découvert sur le site « La pierre et le sel », voir le lien ci-dessous]
http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2018/05/un-jour-un-texte-max-elskamp-lexode.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1476

LUNDI 21 MAI 2018

SIX VOIX

Ce n’est pas la mer qui nous a recueillis,
Nous avons recueilli la mer à bras ouverts.
Venus de hauts plateaux incendiés par les guerres et non par le soleil,
nous avons traversé les déserts du tropique du Cancer.
Quand, d’une hauteur, la mer fut en vue
elle était ligne d’arrivée, pieds embrassés par les vagues.
Finie l’Afrique semelle de fourmis ;
par elles les caravanes apprennent à piétiner.
La mer était une bande en travers, caresse des pieds,
le plus aimable barrage de frontière.
Ce n’était plus à nous, mais au bateau d’aller,
le bagage déchargé des épaules, la mer était soulagement.
La mer pousse, confuse, un jour elle court vers l’est,
un autre elle veut le nord avec ses giclées de lait sur les vagues.
La mer n’est pas un fleuve qui connaît le voyage, mais une eau sauvage,
au-dessous c’est un vide déchaîné, un précipice.

Erri DE LUCA (né en 1950)
Aller simple, Seghers, 2012
Traduit de l’italien par Danièle Valin

[Texte découvert sur le site « La pierre et le sel », voir le lien ci-dessous]
http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2012/06/erri-de-luca-paroles-de-haute-mer.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1475

DIMANCHE 20 MAI 2018

C’EST À DIRE (extrait)

si
vaste

était le mystère
de la vie

si
profonde
l’anxiété
qu’elle
véhiculait

que
presque sans raison
nous demeurions émotifs

sans raison ai-je dit

simplement
comme des âmes singulières
doutant de tout
surtout d’elles-mêmes

ainsi se faufilaient les ans
si profond étant notre étrange désir de vivre

Franck VENAILLE (1936-2018)
C’est à dire, Mercure de France, 2012

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1474

SAMEDI 19 MAI 2018

LA VÉRITÉ A DEUX VISAGES ET LA NEIGE EST NOIRE

La vérité a deux visages et la neige est noire sur notre ville

Nous ne pouvons désespérer plus que nous ne l’avons fait, et la fin marche vers
Les remparts. Sûre de ses pas
Sur ces dalles mouillées de larmes. Sûre de ses pas
Qui mettra en berne nos étendards ? Nous ou Eux ? Et qui
Nous donnera lecture du Pacte de paix, ô roi de l’agonie ?

Tout est apprêté pour nous. Qui dépouillera notre identité de nos noms ?
Toi ou Eux ? Et qui posera en nous
Le sermon de l’errance : « Nous avons été incapables de briser l’encerclement
Remettons les clefs de notre paradis à l’émissaire de la paix, et nous serons saufs… »

La vérité a deux visages. Notre emblème sacralisé était un glaive dans nos mains
Et un glaive pointé vers nous. Qu’as-tu fait de notre forteresse avant ce jour ?
Tu n’as pas combattu car tu crains le martyre, mais ton trône sera ton cercueil
Porte ton cercueil et préserve le trône, ô roi de l’attente
Ce départ nous laissera poignée de poussière

Qui enterrera nos jours après nous ? Toi ou Eux ? Et qui
Hissera leurs bannières sur nos remparts : Toi ou
Un cavalier désespéré ? Qui suspendra leurs cloches sur notre voyage
Toi ou un pauvre garde ? Qui suspendra leurs cloches sur notre voyage
Toi ou un pauvre garde ? Tout est apprêté pour nous

Pourquoi éterniser la fin, ô roi de l’agonie ?

Mahmoud DARWICH (1941-2008)
La Terre nous est étroite et autres poèmes, Gallimard, 2000
Traduit de l’arabe par Elias Sanbar

[Texte découvert sur le site Jean-Michel Maulpoix & et Cie », voir le lien ci-dessous]
https://www.maulpoix.net/Darwich2.htm

UN JOUR, UN TEXTE # 1473

VENDREDI 18 MAI 2018

LA FLAMME DE LA PETITE BOUGIE

Cela dit
c’est de persister qu’il s’agit
Ne pas oublier
le feuillage ayant cette vertu
les astres inexplorés
qui naviguent à vue
sur les flots de l’éternité
Protéger de ses poèmes nus
la flamme de la petite bougie
Supporter la brûlure
de ses larmes
et savoir à temps
la passer au suivant

Abdellatif LAÂBI (né en 1942)
in Une Salve d’avenir – L’espoir, anthologie poétique, Gallimard, 2004
[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1472

JEUDI 17 MAI 2018

SOUVENIR DE MARIE A.

1

C’était par un beau jour du bleu septembre,
Silencieux, sous un jeune prunier,
Entre mes bras comme en un rêve tendre,
Je la tenais, la calme et pâle aimée.
Par dessus nous, dans le beau ciel d’été,
Il y avait tout là-haut un nuage,
Toute blancheur, longuement je le vis,
Et quand je le cherchai, il avait fui.

2

Depuis ce jour, beaucoup, beaucoup de mois,
Avec tranquillité s’en sont allés.
On a sans doute abattu les pruniers
Et si tu viens à me dire: Et l’aimée?
Je répondrai: je ne me souviens pas.
Bien sûr, je sais ce que tu as pensé,
Mais son visage, il n’est plus rien pour moi,
Ce que je sais, c’est que je l’embrassai.

3

Et ce baiser serait en quel oubli,
Si n’avait pas été là ce nuage!
Je me souviens et souviendrai de lui
Toujours, de lui très blanc qui descendait.
Les pruniers peut-être ont encor fleuri
Et la femme en est au septième enfant,
Mais ce nuage, lui, n’eut qu’un instant
Et quand je le cherchai, mourait au vent.

Bertolt BRECHT (1898-1956)
Poèmes, Tome 1, L’Arche, 1965
Poème traduit de l’allemand par Maurice Regnaut

[Texte découvert sur le site « ALLER AUX ESSENTIELS », voir le lien ci-dessous]
http://allerauxessentiels.over-blog.com/2018/04/releve-de-nuit-souvenir-de-marie-a.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1471

MERCREDI 16 MAI 2018

SHOE-SHINE

Reste la nuit
cette boule bleue que tu portais au coin des lèvres
nuit-fumée nuit des lilas-rafales et des seins-pendentifs
nuit trop cuite de nos villes barbeléennes
tu me montes à la tête
tu me dérobes d’autres nuits
la nuit des bouteilles brisées des nuits sans amour
à l’ombre des parfums royaux
et des filles inachevées que la lumière rouille d’angoisse.

Il me reste hélas l’incommensurable sommeil
qui se balade dans mon corps
à tête rompue
nuit toujours à l’affût
si proche des soleils nomades
nuit remontée des varechs
jusqu’à mes yeux desséchés d’ingratitude
souviens-toi dans tes rêves déjà
mes rétines abritaient un nid de guêpes et d’ironie
le vent né de tes mains
mains dégantées dans le vitrail de l’amour
je vous sertis de plomb
mains presque mortes du désir de vivre.

Claude HAEFFELY (né en 1927)
Des nus et des pierres, Déom, 1976

[Texte découvert sur le site « les VOIX de la POÉSIE », voir le lien ci-desssous]
https://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/shoe-shine

UN JOUR, UN TEXTE # 1470

MARDI 15 MAI 2018

LES SOUPIRS D’UNE ÂME EXILÉE

Je vis, mais c’est hors de moi-même,
Je vis, mais c’est sans vivre en moi ;
Je vis dans l’objet de ma foi
Que je ne vois pas et que j’aime ;
Triste nuit de long embarras
Où mon âme est enveloppée,
Si tu n’es bientôt dissipé,
Je me meurs de ne mourir pas.

Le nœud de flamme et de lumière
Qui lie à Dieu seul mon amour
Fait par un amoureux détour
Qu’il soit captif, et moi geôlière ;
À voir qu’en de faibles appâts
Il trouve une prison si forte,
Un si grand zèle me transporte
Que je meurs de ne mourir pas.

Bon Dieu, que longue est cette vie !
Fâcheux exil qui me détiens,
Que ta prison et tes liens
Pèsent à mon âme asservie :
L’espoir d’être libre au trépas
Me cause tant d’impatience,
Qu’attendant cette délivrance
Je me meurs de ne mourir pas.

Que cette vie est dégoûtante
Où l’on ne tient Dieu qu’en désir,
Où l’amour mêle son plaisir
À l’ennui d’une longue attente ;
Sentant que mon cœur déjà las
Succombe sous un faix si rude,
Je suis en telle inquiétude
Que je meurs de ne mourir pas…

Martial de BRIVES (1600-1653)
in Anthologie de la poésie baroque française, Tome 2, Armand Colin,1961

[Texte découvert sur le site « les VOIX de la POÉSIE », voir le lien ci-dessous]
https://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/les-soupirs-dune-ame-exilee