Mois: juin 2018

UN JOUR, UN TEXTE # 1497

LUNDI 11 JUIN 2018

MON PAYS

Mon pays longiligne a des bras de prophète.
Mon pays que limitent la haine et le soleil.
Mon pays où la mer a des pièges d’orfèvre,
que l’on dit villes sous marines,
que l’on dit miracle ou jardin.
Mon pays où la vie est un pays lointain.
Mon pays est mémoire
d’hommes durs comme la faim,
et de guerres plus anciennes
que les eaux du Jourdain.
Mon pays qui s’éveille,
projette son visage sur le blanc de la terre.
Mon pays vulnérable est un oiseau de lune.
Mon pays empalé sur le fer des consciences.
Mon pays en couleurs est un grand cerf-volant.
Mon pays où le vent est un noeud de vipères.
Mon pays qui d’un trait refait le paysage.

Mon pays qui s’habille d’uniformes et de gestes,
qui accuse une fleur coupable d’être fleur.
Mon pays au regard de prière et de doute.
Mon pays où l’on meurt quand on a le temps.
Mon pays où la loi est un soldat de plomb.
Mon pays qui me dit : « prenez-moi au sérieux »,
mais qui tourne et s’affole comme un pigeon blessé.
Mon pays difficile tel un très long poème.
Mon pays bien plus doux que l’épaule qu’on aime.
Mon pays qui ressemble à un livre d’enfant,
où le canon dérange la belle-au-bois-dormant.

Mon pays de montagnes que chaque bruit étonne.
Mon pays qui ne dure que parce qu’il faut durer.
Mon pays tu ressembles aux étoiles filantes,
qui traversent la nuit sans jamais prévenir.
Mon pays mon visage,
la haine et puis l’amour
naissent à la façon dont on se tend la main.
Mon pays que ta pierre soit une éternité.
Mon pays mais ton ciel est un espace vide.

Mon pays que le choix ronge comme une attente.
Mon pays que l’on perd un jour sur le chemin.
Mon pays qui se casse comme un morceau de vague.
Mon pays où l’été est un hiver certain.
Mon pays qui voyage entre rêve et matin.

Nadia TUÉNI (1935-1983)
Poèmes pour une histoire, Seghers, 1972

[Texte découvert sur le site « La poésie que j’aime », voir le lien ci-dessous]
http://lapoesiequejaime.net/ntueni.htm

UN JOUR, UN TEXTE # 1496

DIMANCHE 10 JUIN 2018

LE VOYAGEUR

Tu savais que mon cœur aurait soif de beauté
Et semas sur mes pas tes splendeurs naturelles ;
Aussi bien chaque fois, en me penchant sur elles,
N’ai-je point entendu l’infini chuchoter.

Je vous vis sur les eaux, étoiles, clignoter ;
Ô roses du jardin, comme vous étiez belles ;
Sur ces rives j’avais, ô mouettes, vos ailes ;
Vagues, parfums, sur vous ma peine a su flotter !

Mais de tous les pays, un seul sans fin m’enivre ;
Ont-ils saisi le chant de la douceur de vivre
Ceux qui n’ont pas connu les lacs italiens !

À cette heure où je vois tomber le crépuscule
Je me sens attaché par de puissants liens
Aux seuls ciels où ton nom comme une étoile brûle.

Jean KOBS (1912-1981)
Œuvres complètes : Tome 1, Poiêtês, 2009

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1495

SAMEDI 9 JUIN 2018

NOS YEUX S’OUVRENT

Nos yeux s’ouvrent aujourd’hui
sur ce qui est nécessaire à l’éclair
pour traverser la nuit

nous nous sommes trop longtemps attardés
à l’éclair même

l’arbre qui dort rêve à ses racines

la mémoire chante sur la plage noircie.

Roland GIGUÈRE (1929-2003)
Forêt vierge folle, L’Hexagone , 1978

Texte découvert sur le site « Agonia », voir le lien ci-dessous]
http://francais.agonia.net/index.php/poetry/13955235/Nos_yeux_s%E2%80%99ouvrent

UN JOUR, UN TEXTE # 1494

VENDREDI 8 JUIN 2018

DÉPENDANCE DE L’ADIEU

À mon tour d’entrer en éruption
Tablier du forgeron ciel charnel de ma sombre enfance

Tandis que vous glissez sur la pente du ventre
Pour mieux vous perdre dans la gerbe
Yeux vous êtes les éclaireurs médiums du néant
Grandeur en sommeil sur la plaie ouverte

Peau il a fallu fouiller votre riche sous-sol
Sans briser ton cœur immigrant ô pesanteur ô favorite

Sociables communicants
Nous sommes entrés dans l’écart
Limon secouru nuit guérie

Apprenti de la combustion
Sens palpiter l’oubli nouveau baisé
(Fileront quelques hautes berges de sang fossile
Pour dominer nos jeunes mœurs)

Patiente et tendre équilibrée
Biens des peuples silencieux
Poussière tu m’émeus aux larmes

René CHAR (1907-1988)
Poème écrit en 1936

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1493

JEUDI 7 JUIN 2018

DESIDERATA

Allez tranquillement parmi le vacarme et la hâte et souvenez vous de la paix qui peut exister dans le silence. Sans aliénation, vivez, autant que possible en bons termes avec toutes les personnes. Dites doucement et clairement votre vérité. Écoutez les autres, même les simples d’esprit et les ignorants, ils ont eux aussi leur histoire. Évitez les individus bruyants et agressifs, ils sont une vexation pour l’esprit. Ne vous comparez avec personne : il y a toujours plus grands et plus petits que vous. Jouissez de vos projets aussi bien que de vos accomplissements. Ne soyez pas aveugle en ce qui concerne la vertu qui existe. Soyez vous-même. Surtout, n’affectez pas l’amitié. Non plus ne soyez pas cynique en amour car, il est, en face de tout désenchantement, aussi éternel que l’herbe. Prenez avec bonté le conseil des années en renonçant avec grâce à votre jeunesse. Fortifiez une puissance d’esprit pour vous protéger en cas de malheur soudain. Mais ne vous chagrinez pas avec vos chimères. De nombreuses peurs naissent de la fatigue et de la solitude. Au delà d’une discipline saine, soyez doux avec vous-même. Vous êtes un enfant de l’univers, pas moins que les arbres et les étoiles. Vous avez le droit d’être ici. Et, qu’il vous soit clair ou non, l’univers se déroule sans doute comme il le devait. Quels que soient vos travaux et vos rêves, gardez dans le désarroi bruyant de la vie, la paix de votre coeur. Avec toutes ses perfidies et ses rêves brisés, le monde est pourtant beau. Tâchez d’être heureux.

Max EHRMANN (1872-1945)
Poème écrit en 1927
Traduit de l’anglais par ?

[Texte découvert sur le site « Les poètes.net », voir le lien ci-dessous]
http://www.lespoetes.net/phpoeme.php?id=1871

UN JOUR, UN TEXTE # 1492

MERCREDI 6 JUIN 2018

LE PETIT TESTAMENT

Claude, si la guerre incertaine
Un de ces beaux matins m’emmène
Les pieds devant,
N’écris pas mon nom sur la terre
Je souhaite que ma poussière
S’envole au vent.

Pas d’étendard avec ma chiffe
Que l’officiel et le pontife
Taisent leur bec;
Vous-mêmes, ce matin d’épreuve,
Mes trois enfants, et toi ma veuve
Gardez l’oeil sec.

Pas un regret ne m’importune.
Je suis content de ma fortune.
J’ai bien vécu.
Un homme qui s’est rempli l’âme
De trois enfants et d’une femme
Peut mourir nu.

Veux-tu que mon ombre s’égaie
Qu’un canot à double pagaie
Porte mon nom,
Qu’il ait un mât, voile latine,
Le nez léger, l’humeur marine
Et le flanc blond.

Tu sais comment j’aimais la vie.
Je détestais la jalousie
Et le tourment.
Si les morts ont droit aux étrennes
Je veux qu’au bout de l’an tu prennes
Un autre amant.

Jean PRÉVOST (1901-1944)
Le Petit testament, 1940

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1491

MARDI 5 JUIN 2018

À TOI, QUI CROIS QUE J’EXISTE

À toi, qui crois que j’existe,
Comment dire ce que je sais
Avec des mots dont la signification
Est multiple ;
Des mots, comme moi, qui changent,
Quand on les regarde,
Dont la voix est étrangère ?
Comment dire
Que je ne suis pas
Mais que, dans chaque mot,
Je me vois,
Je m’entends,
Je me comprends,
À toi dont la réalité
Renouvelée
Est celle de la lumière
À travers laquelle
Le monde prend conscience du monde
En te perdant
Mais qui réponds
À un prénom ?
Comment montrer ce que je crée
Hors de moi
Feuillet après feuillet,
Où toute trace de mon passage
Est effacée
Par le doute ?
À qui sont apparues ces images ?
Je revendique, en dernier, mon dû.
Comment prouver mon innocence
Quand l’aigle s’est envolé de mes mains
Pour conquérir le ciel
Qui m’étreint ?
Je meurs d’orgueil à la limite
De mes forces
Ce que j’attends est toujours plus loin
Comment t’associer
À mon aventure
Si elle est l’aveu de ma solitude
Et du chemin ?

Edmond JABÈS (1912-1991)
Le Livre des questions, Gallimard, 1963

[Texte découvert sur le site « beauty wil save the world », voir le lien ci-dessous]
https://schabrieres.wordpress.com/2013/10/08/edmond-jabes-a-toi-qui-crois-que-jexiste-1963/

UN JOUR, UN TEXTE # 1490

LUNDI 4 JUIN 2018

L’IDENTITÉ OBSCURE (extrait)

(…) on voudrait pouvoir s’arrêter,
regarder simplement l’aube qui vient, poser la
main sur la pierre froide, saluer la lumière,
dire les premiers mots, écouter le crissement
du sable, le feu de l’air, le bruissement de l’eau,
la rumeur des choses qui commencent mais le jour
est déjà le soir, on n’a rien pu saisir, on reste
vacant à regarder ses mains dans l’éclat des lampes
ou sur la vitre l’attente du visage noir,
on se perd, on se retrouve, il y a des silences
remplis de voix, des matins tombés comme des soirs,
plus on avance et moins on sait, on cherche demain
entre des mots qui disent hier, ce qu’on a gagné
on l’a perdu, comparé à ce qu’on a été
on n’est rien, disait-il, mais c’est un rien qui insiste,
on guette entre les signes du corps l’imperceptible
grignotement tandis que sur la fenêtre brille
une sorte de splendeur, on voudrait y entrer,
être le courant et à la fois se voir couler,
on cherche, les choses semblent n’avoir pas bougé
mais quand on veut les prendre, les toucher, simplement,
c’est comme si elles reculaient et s’effaçaient
ne laissant sur les doigts qu’un peu de poussière à peine,
quelque chose qui peut-être ressemble à l’oubli,
et c’est dans cet oubli qu’on ne cesse d’avancer,
au moment où l’on croit ne plus rien tenir, c’est là,
un éblouissement minuscule, on est perdu (…)

Jacques ANCET (né en 1942)
L’Identité obscure, Lettres vives, 2009

[Texte découvert sur le site « La pierre et le sel », voir le lien ci-dessous]
http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2013/02/jacques-ancet-de-linfime-%C3%A0-limperceptible.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1489

DIMANCHE 3 JUIN 2018

KALÉIDOSCOPE

Dans une rue, au coeur d’une ville de rêve
Ce sera comme quand on a déjà vécu :
Un instant à la fois très vague et très aigu…
Ô ce soleil parmi la brume qui se lève !

Ô ce cri sur la mer, cette voix dans les bois !
Ce sera comme quand on ignore des causes ;
Un lent réveil après bien des métempsycoses :
Les choses seront plus les mêmes qu’autrefois

Dans cette rue, au coeur de la ville magique
Où des orgues moudront des gigues dans les soirs,
Où les cafés auront des chats sur les dressoirs
Et que traverseront des bandes de musique.

Ce sera si fatal qu’on en croira mourir :
Des larmes ruisselant douces le long des joues,
Des rires sanglotés dans le fracas des roues,
Des invocations à la mort de venir,

Des mots anciens comme un bouquet de fleurs fanées !
Les bruits aigres des bals publics arriveront,
Et des veuves avec du cuivre après leur front,
Paysannes, fendront la foule des traînées

Qui flânent là, causant avec d’affreux moutards
Et des vieux sans sourcils que la dartre enfarine,
Cependant qu’à deux pas, dans des senteurs d’urine,
Quelque fête publique enverra des pétards.

Ce sera comme quand on rêve et qu’on s’éveille,
Et que l’on se rendort et que l’on rêve encor
De la même féerie et du même décor,
L’été, dans l’herbe, au bruit moiré d’un vol d’abeille.

Paul VERLAINE (1844-1896)
Jadis et Naguère, 1884

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1488

SAMEDI 2 JUIN 2018

LA QUESTION DE LA LANGUE

Je place mon espoir sur l’eau
dans ce petit bateau de la langue,
comme on mettrait un nouveau-né
dans un berceau
de feuilles d’iris
entrelacées, calfaté
de bitume et de poix

puis déposerais l’ensemble
parmi les joncs
et les roseaux au bord du fleuve
pour voir où le courant
l’emporterait
pour voir si, comme Moïse,
il finirait sur les genoux
d’une fille de Pharaon.

Nuala Ní DHOMHNAILL (née en 1966)
in Jeune poésie d’Irlande (anthologie), Illador, 2015
Traduit du gaélique par Paul Bensimon et Clíona Ní Riordain

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/livres/Bensimon-Jeune-poesie-dIrlande–Poetes-du-Munster-1960-20/768279