Mois: juillet 2018

UN JOUR, UN TEXTE # 1548

MARDI 31 JUILLET 2018

EUCHERIA – III

Dans l’ombre est un passeur d’absences embaumées
il cueille entre tes doigts le jour qui fut tes yeux
et comme au creux d’un lis sa blancheur consumée
abîme au fil des soirs un ciel trop grand pour eux

Il fait noir quand l’oiseau dont tes yeux désespèrent
t’habillant de son vol où le ciel s’abolit
t’agite comme une eau que son cours désaltère
d’un nom qui peuple l’ombre en rêvant de l’oubli

Bien peu de lune a fait ce bouquet de paupières
et qui n’est cette cendre et ce monde effacé
quand ses poings de dormeur portent toute la terre
où l’amour ni la nuit n’ont jamais commencé

Joë BOUSQUET (1897-1950)
La Connaissance du soir, Éditions du Raisin, 1945

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1547

LUNDI 30 JUILLET 2018

DES MOTS QUI CHANTENT

Avant même d’avoir su lire, nous avons su parler. Et avant même d’avoir su parler, nous avons su chanter. Oh ! Pas forcément des vrais mots, mais des la la la qui disaient notre joie de vivre, notre bonheur d’être là, dans l’amour qui nous avait fait naître.

C’est ce bonheur là que disent les poèmes, ou plutôt que chantent les poèmes, puisque, vous l’avez sûrement remarqué, les poèmes ce sont des mots qui chantent.

Ce sont aussi des mots qui nous enchantent, même si nous ne comprenons pas toujours ce qu’ils veulent dire. Mais a-t-on besoin de comprendre le langage des oiseaux pour les aimer ?

Et que chantent-ils ? Des choses très simples: la joie d’un beau jour, le parfum d’une fleur, le ronronnement d’un chat, la lumière dans les yeux d’un ami… Toute la beauté du monde.

Nous savons bien que tout n’est pas toujours rose autour de nous. Qu’il y a des murs gris et des rues tristes, des ennuis et des misères, des gens qui souffrent et qui ont faim. Nous ne voulons pas les oublier, mais les aider. Les oiseaux et les poèmes chantent pour tout le monde.

Les poèmes nous rappellent la joie et le bonheur auxquels chacun a droit ; ils disent que la plus petite fleur, le plus léger papillon, le plus délicat petit cœur d’enfant ont besoin d’un peu de beauté pour vivre.

C’est ce que chantent les oiseaux dès le matin dans les arbres. C’est ce que chantent toujours les poèmes si on les écoute bien.

Jacques CHARPENTREAU (1928-2016)
?

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1546

DIMANCHE 29 JUILLET 2018

L’ÉVADÉ (LE TEMPS DE VIVRE)

Il a dévalé la colline
Ses pas faisaient rouler les pierres
Là-haut entre les quatre murs
La sirène chantait sans joie

Il respirait l’odeur des arbres
Avec son corps comme une forge
La lumière l’accompagnait
Et lui faisait danser son ombre

Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il sautait à travers les herbes
Il a cueilli deux feuilles jaunes
Gorgées de sève et de soleil

Les canons d’acier bleu crachaient
De courtes flammes de feu sec
Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il est arrivé près de l’eau

Il y a plongé son visage
Il riait de joie il a bu
Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il s’est relevé pour sauter

Pourvu qu’ils me laissent le temps
Une abeille de cuivre chaud
L’a foudroyé sur l’autre rive
Le sang et l’eau se sont mêlés

Il avait eu le temps de voir
Le temps de boire à ce ruisseau
Le temps de porter à sa bouche
Deux feuilles gorgées de soleil

Le temps d’atteindre l’autre rive
Le temps de rire aux assassins
Le temps de courir vers la femme

Il avait eu le temps de vivre.

Boris VIAN (1920-1959)
Poèmes et chansons, 1966

[Texte découvert sur le site « monectar », voir le lien ci-dessous]
https://monnectar.wordpress.com/2013/10/18/levade/

UN JOUR, UN TEXTE # 1545

SAMEDI 28 JUILLET 2018

CRI DU CŒUR

C’est pas seulement ma voix qui chante
C’est l’autre voix, une foule de voix
Voix d’aujourd’hui ou d’autrefois
Des voix marrantes, ensoleillées
Désespérées, émerveillées
Voix déchirantes et brisées
Voix souriantes et affolées
Folles de douleur et de gaieté

C’est la voix d’un chagrin tout neuf
La voix de l’amour mort ou vif
La voix d’un pauvre fugitif
La voix d’un noyé qui fait plouf
C’est la voix d’une enfant qu’on gifle
C’est la voix d’un oiseau craintif
La voix d’un moineau mort de froid
Sur le pavé de la rue de la joie…

Et toujours, toujours quand je chante
Cet oiseau-là chante avec moi
Toujours, toujours, encore vivante
Sa pauvre voix tremble pour moi
Si je disais tout ce qu’il chante
Tout ce que j’ai vu et tout ce que je sais
J’en dirais trop et pas assez
Et tout ça je veux l’oublier

D’autres voix chantent un vieux refrain
C’est leur souvenir, c’est plus le mien
Je n’ai plus qu’un seul cri du cœur :
« J’aime pas le malheur! j’aime pas le malheur! »
Et le malheur me le rend bien
Mais je le connais, il me fait plus peur
Il dit qu’on est mariés ensemble
Même si c’est vrai, je n’en crois rien

Sans pitié j’écrase mes larmes
Je leur fais pas de publicité
Si on tirait le signal d’alarme
Pour des chagrins particuliers
Jamais les trains ne pourraient rouler
Et je regarde le paysage
Si par hasard il est trop laid
J’attends qu’il se refasse une beauté

Et les douaniers du désespoir
Peuvent bien éventrer mes bagages
Me palper et me questionner
J’ai jamais rien à déclarer
L’amour comme moi part en voyage
Un jour je le rencontrerai
À peine j’aurai vu son visage
Tout de suite je le reconnaîtrai…

Jacques PRÉVERT (1900-1977)
Texte de la chanson mise en musique par Henri Crolla et interprétée par Édith Piaf, voir ci-dessous

UN JOUR, UN TEXTE # 1544

VENDREDI 28 JUILLET 2018

J’AI DONC PARCOURU…

J’ai donc parcouru le chemin du monde
qui, de l’argile à l’or, va
d’une mer à l’autre, relie l’entière Terre.

J’ai regardé monter la marée, l’ai vue redescendre ;
j’ai appris la leçon du souffle
su que l’envers et l’endroit sont mêmes
et ainsi, leçons d’amour et de vérité.

À la céleste géométrie, mon corps fut accordé.

Entre le Tigre et l’Euphrate, j’entendis l’oracle.

Temples, pyramides, je visitai ;
lu tous traités de Terre et de Ciel.

Sur le monde, j’ai fermé les yeux
et vu le monde : racine et branche et bourgeon
— l’invisible, au cœur du visible, qui agit.

Fermant les yeux, j’ai vu, et touché
étant touchée : telles feuille et marée.

La Terre était ronde, et ronde, notre danse.

Les mondes étaient pluriels, le temps
venait de leur simultanéité.

Sur le grand balancier du voyage
mes trois destins reposaient ;
chaque jour Serpent, Corneille, Araignée
en mesuraient l’équilibre.

Il me fut offert de me recueillir
et — sans réponse — de vivre.

J’habitai la lumière de chaque chose
et l’ombre qui témoigne de son passage.

À cette heure où la lune se lève à l’est
alors qu’au revers retombe le soleil
d’une saison à une autre, je tourne
dans cette histoire de l’Un et du Multiple
où germe comme grain et la fonde
toute minuscule, la vie.

Hélène DORION
Portraits de mer, La Différence, 2000

[Texte découvert sur le site « les VOIX de la POÉSIE », voir le lien ci-dessous]
https://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/jai-donc-parcouru

UN JOUR, UN TEXTE # 1543

VENDREDI 27 JUILLET 2018

Enfant je me suis étonné
De me retrouver en moi-même
D’être un parmi les autres
Et de n’être que moi pourtant.

Plus tard je me suis rencontré
je me suis rencontré comme quelqu’un qu’on croyait mort
Et qui revient un jour vous raconter sa vie
Et ce mort en moi-même m’a légué son passé
je suis devenu un inconnu pour moi
Vivant à travers lui
Chargé de son message irréel et pesant.

Et la Peur est venue
De mon exil et de ce vide autour de moi
Du son de mes paroles qui n’atteignaient personne
Et de mon amitié incomprise et laissée
J’ai compté ceux qui sont venus
J’ai compté ceux qui sont partis Ceux qui sont restés partiront.

Jacques PREVEL (1915-1951)
Poèmes mortels, 1945

[Texte découvert sur le site « Esprits nomades », voir le lien ci-dessous]
http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/prevel/prevel.html#2

UN JOUR, UN TEXTE # 1542

JEUDI 26 JUILLET 2018

LE NAVIRE MYSTIQUE

Il se sera perdu le navire archaïque
Aux mers où baigneront mes rêves éperdus ;
Et ses immenses mâts se seront confondus
Dans les brouillards d’un ciel de bible et de cantiques.

Un air jouera, mais non d’antique bucolique,
Mystérieusement parmi les arbres nus ;
Et le navire saint n’aura jamais vendu
La très rare denrée aux pays exotiques.

Il ne sait pas les feux des havres de la terre.
Il ne connaît que Dieu, et sans fin, solitaire
Il sépare les flots glorieux de l’infini.

Le bout de son beaupré plonge dans le mystère.
Aux pointes de ses mâts tremble toutes les nuits
L’argent mystique et pur de l’étoile polaire.

Antonin ARTAUD (1896-1948)
Premiers poèmes in Œuvres complètes, tome I, Gallimard, 1976

[Texte découvert sur le site « poezibao », voir le lien ci-dessous]
http://poezibao.typepad.com/poezibao/2007/03/dossier_antonin.html#c

UN JOUR, UN TEXTE # 1541

MERCREDI 25 JUILLET 2018

AUTOBIOGRAPHIE

Mon péché est terrible :
j’ai voulu remplir d’étoiles
le cœur de l’homme.
Et pour cela, derrière les barreaux,
en vingt-deux hivers
j’ai perdu mes printemps.
Prisonnier depuis l’enfance
et condamné à la mort,
la lumière de mes yeux
dessèche sur les pierres.
Mais pas l’ombre d’un archange
vengeur dans mes veines :
L’Espagne n’est que le cri
de ma douleur qui rêve.

Marcos ANA (1920-2016)
Poemas desde la cárcel, 1960
Traduit de l’espagnol par ?

[Texte découvert sur le site « DANGER POÉSIE », voir le lien ci-dessous]
https://poesiedanger.blogspot.com/2013/01/marcos-ana-poete-du-peuple.html

En version originale :

AUTOBIOGRAFíA

Mi pecado es terrible;
quise llenar de estrellas
el corazón del hombre.

Por eso aquí entre rejas,
en diecinueve inviernos
perdí mis primaveras.

Preso desde mi infancia
ya muerte mi condena,
mis ojos van secando
su luz contra las piedras.

Mas no hay sombra de arcángel
vengador en mis venas:

¡España! es sólo el grito
de mi dolor que sueña.

UN JOUR, UN TEXTE # 1540

MARDI 24 JUILLET 2018

LE GRAND VENEUR

de grands châteaux fermés habitent notre corps
et j’ai peuplé mes yeux de l’agonie du monde
mon sang fait eau tout se déchire sous mon visage
et je m’attends à tout ce qui n’arrive pas

des hommes pourrissaient dans les réserves bleues
et j’apprenais le sang dans les premières cendres
j’ai même écartelé le gardien des visages
pour conduire sur la lande des battues d’équinoxe

l’aile a perdu l’oiseau et j’ai repris ma mort
j’ai dépeuplé mon corps brûlé jusqu’à l’obscur
l’aveugle à son miroir cherchait la nuit des temps

à défaut de visage je déplace le silence
égaré dans les coups j’ai pris soudain l’averse
et les mains de l’aveugle bien plus nues que les nôtres

Tristan CABRAL (né en 1944)
Le Passeur de silence, La Découverte, 1986

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1539

LUNDI 23 JUILLET 2018

SECOND NIVEAU

1
Parmi toutes les nuits les mieux remémorées,
les plus étranges sont celles où le cœur se révèle à lui-même.

2
Parmi les souvenirs, les plus insistants
sont conçus par un bébé qui attend son père
parti pour la haute mer.

3
La plus perçante pensée et la moins prévisible
est le sentiment d’amour jaillissant soudain d’un regard,
eau frissonnante qui submerge, déferlant par les digues brisées du cœur.

4
D’entre les choses ordinaires la plus secrète
est le chant résonnant d’un gong battu par un veilleur de village
et qui s’apaise abrupt. Une silhouette est sur le seuil de la veuve.

Willibrordus S. RENDRA (1935-2009)
Ballads and blues, 1974 – Inédit en français
Traduit de l’indonésien par Jean-René Lassalle

[Texte découvert sur le site « Poezibao », voir le lien ci-dessous]
http://poezibao.typepad.com/poezibao/anthologie_permanente/