Mois: août 2018

UN JOUR, UN TEXTE # 1578

JEUDI 30 AOÛT 2018

IL Y A UN FLEUVE (extrait)

Quand il ouvrira les paupières
il sera loin
face à la mer

il regardera longtemps l’eau
et saura
qu’il faut construire
le bateau
léger comme le souffle

le bateau qui ne cherche aucune route

qui ne porte rien
que lui

et la parole nue

Jeanne BENAMEUR (née en 1952)
Il y a un fleuve, Bruno Doucey, 2012

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/auteur/Jeanne-Benameur/25560

UN JOUR, UN TEXTE # 1577

MERCREDI 29 AOÛT 2018

LA LAMPE, LE DORMEUR (I)

Je ne savais dormir sans toi, je n’osais pas
Risquer sans toi les marches descendantes.
Plus tard, j’ai découvert que c’est un autre songe,
Cette terre aux chemins qui tombent dans la mort.

Alors je t’ai voulue au chevet de ma fièvre
D’inexister, d’être plus noir que tant de nuit,
Et quand je parlais haut dans le monde inutile,
Je t’avais sur les voies du trop vaste sommeil.

Le dieu pressant en moi, c’étaient ces rives
Que j’éclairais de l’huile errante, et tu sauvais
Nuit après nuit mes pas du gouffre qui m’obsède,
Nuit après nuit mon aube, inachevable amour.

Yves BONNEFOY (1923-2016)
Pierre écrite, Mercure de France, 1965

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1576

MARDI 28 AOÛT 2018

SÉQUELLES

Le temps referme les blessures
si lentement qu’y poussent

la fleur du romarin,
une langue étrangère,

des amis imparfaits, des ennemis lointains
et la divine patience,

graine de foudre qui refend
le cœur colmaté.

Jean-Pierre LEMAIRE (né en 1948)
L’Intérieur du monde, Cheyne, 2002

[Texte découvert sur le site « Paul Guillon / Images et poésie », voir le lien ci-dessous]
http://www.paul-guillon.fr/accueil/sanscadre/lemaire.htm

UN JOUR, UN TEXTE # 1575

LUNDI 27 AOÛT 2018

L’HOMME NOIR (extrait)

Sur le lac s’est tissé la pourpre du couchant.
Les tétras dans les bois sanglotent en tintant.

Quelque part dans un tronc c’est un loriot qui pleure.
Moi seul ne pleure pas : il fait clair dans mon coeur.

Je sais que tu viendras par le sentier ce soir,
Dans les meules fraîches nous irons nous asseoir.

Je t’embrasserai et te froisserai comme une fleur.
Méprisant les ragots car grisé de bonheur.

Et ton voile de soie tombé sous mes caresses,
Tu vas dans les buissons partager mon ivresse.

Les tétras peuvent bien tinter en sanglotant,
Joyeuse est la tristesse pourpre du couchant.

Sergueï ESSENINE (1895-1925)
L’Homme noir (Poèmes : 1910-1925), Circé, 2005
Traduit du russe par Henri Abril

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/livres/Essenine-LHomme-noir-1910-1925/30724/citations

UN JOUR, UN TEXTE # 1574

DIMANCHE 26 AOÛT 2018

LE SONGE

Oh ! non, ce n’est pas toi que j’aime avec ardeur,
L’éclat de ta beauté ne m’éblouit plus guère,
Mais je chéris en toi mon ancienne douleur,
Ma jeunesse perdue et qui me reste chère.

Si je plonge parfois mon regard dans le tien,
Et si sur toi mes yeux viennent errer sans cesse,
Si je m’absorbe ainsi dans de longs entretiens,
Non, ce n’est pas à toi que mon âme s’adresse.

Mais je parle à l’amie émouvante d’antan,
Je cherche en ton visage une image secrète,
Le feu des yeux éteints dans ton regard vivant,
Sur ta bouche, une bouche à tout jamais muette…

Mikhaïl LERMONTOV (1814-1841)
in Anthologie de la poésie russe, Gallimard, 1993
Traduit du russe par Katia Granoff

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1573

SAMEDI 25 AOÛT 2018

BABEL (extrait)

Je vis un homme poser la main sur la carte du monde. Couvrant l’Europe de sa paume, il souriait : « C’est bien petit ».

J’étais prisonnier de cette main : écrasé, étouffé par cette main. Des millions d’autres, comme moi, rampaient pour se dégager des ruines.

Sans un cri. Comment crier à travers l’épaisseur de cette main ? Mais un grand souffle suffoqué battait la main d’une boue d’hommes.

Ma bouche mangeait la poussière : tout ce que je croyais éternel, réduit en poudre et en grumeaux de sang. Mon âme prit l’odeur du cadavre. Des phrases de livres, comme des peaux mortes, se détachaient de moi.

Un crieur de journaux, à plat ventre, hurlait : La fin de tout ! À la une, sur huit colonnes. Quelque part, sous les décombres, des machines à écrire crépitaient. Par toutes ses plaies, le monde perdait son encre.

La fin de tout ? Mais je vivais encore ! Je vivrai même si l’on me tue… Une seule chose importe : avancer. Avancer plus vite que les autres. Atteindre l’issue avant eux.

Pierre EMMANUEL (1916-1984)
Babel, Desclée de Brouwer, 1951

[Texte découvert sur le site « PIERRE EMMANUEL », voir le lien ci-dessous]
http://www.pierre-emmanuel.net/c/L_ecrivain/Le_poete/page/22

UN JOUR, UN TEXTE # 1572

VENDREDI 24 AOÛT 2018

SOUVIENS-TOI

Souviens-toi du ciel sous lequel tu es né,
connais l’histoire de chaque étoile
souviens-toi de la lune, sache qui elle est.
Je l’ai rencontrée une fois dans un bar à Yowa City.
Souviens-toi de la naissance du soleil à l’aube,
c’est le moment le plus fort.
Souviens-toi du crépuscule et de l’abandon de la nuit.
Souviens-toi de ta naissance, comment ta mère a lutté
pour te donner forme et souffle.
Tu es le témoignage de sa vie, de celle de sa mère,
et tu es elles toutes.
Souviens-toi de ton père. Il est aussi ta vie.
Souviens-toi de la terre, de qui tu es la peau
terre rouge, terre noire, terre jaune, terre blanche,
terre brune, nous sommes terre.
Souviens-toi des plantes, des arbres, des animaux
qui ont tous leurs tribus, leurs familles,
leurs histoires, eux aussi. Parle-leur,
écoute-les. Ils sont des poèmes vivants.
Souviens-toi du vent. Souviens-toi de sa voix.
Elle connaît l’origine de l’univers.
Une fois, j’ai entendu son chant Kiowa
pour la danse de la guerre à l’angle
de la Quatrième Rue et de la Rue Centrale.
Souviens-toi que tu es tous les hommes
et que tous les hommes sont toi.
Souviens-toi que tu es cet univers et que cet
univers est toi.
Souviens-toi que tout est mouvement, tout grandit,
tout est toi.
Souviens-toi que le langage vient de ceci.
Souviens-toi du langage qu’est la danse, la vie.
Souviens-toi.

Joy HARJO (née en 1951)
in Anthologie de la poésie amérindienne, Le Temps des Cerises, 2008
Traduit de l’américain par Manuel Van Thienen.

[Texte découvert sur le site « beauty will save the world », voir le lien ci-dessous]
https://schabrieres.wordpress.com/2018/05/18/joy-harjo-souviens-toi/

La version originale :

REMEMBER

Remember the sky you were born under,
know each of the star’s stories.
Remember the moon, know who she is.
Remember the sun’s birth at dawn, that is the
strongest point of time. Remember sundown
and the giving away to night.
Remember your birth, how your mother struggled
to give you form and breath. You are evidence of
her life, and her mother’s, and hers.
Remember your father. He is your life, also.
Remember the earth whose skin you are:
red earth, black earth, yellow earth, white earth
brown earth, we are earth.
Remember the plants, trees, animal life who all have their
tribes, their families, their histories, too. Talk to them,
listen to them. They are alive poems.
Remember the wind. Remember her voice. She knows the
origin of this universe.
Remember you are all people and all people
are you.
Remember you are this universe and this
universe is you.
Remember all is in motion, is growing, is you.
Remember language comes from this.
Remember the dance language is, that life is.
Remember.

Joy HARJO (née en 19511)
How We Became Human, W.W.Norton Company, 2004

UN JOUR, UN TEXTE # 1571

JEUDI 23 AOÛT 2018

NOTTURNO

En cette heure-là
tu étais devant ma bouche
comme une comète.
Je saisis tes mains
comme pour une prière.
Là où notre haleine se rejoignit
se trouvaient les incendies,
qui vifs s’enflammèrent
et sans égards me soulevèrent
en une vague.

Dans le désert aucun puits
jamais encore ne me fit
courber de soif
comme le tendon de tes blanches épaules.
Ton habit ajusté
ma main a toléré
plus qu’en hôte.

Tu étais mien.
Dans aucun mot, dans ton silence uniquement
je lisais ton bonheur.
Puis tu repris pourtant
le chemin du matin gris.

Combien de fois encore immobile, le regard fixe
et rêvant, je t’exige et t’attends et t’espère
et me tourmente en pensant de nouveau à toi.
Mais comme les présents trop rares
que l’on perd, aucun jour ne te ramène.
Combien de fois aussi je t’appelle
dans les plaintes et les prières.

Ingeborg BACHMANN (1926-1973)
Toute personne qui tombe a des ailes : poèmes (1942-1965), Gallimard, 2015
Traduit de l’allemand (Autriche) par Françoise Rétif

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1570

MERCREDI 22 AOÛT 2018

LES YEUX FERMÉS

Les yeux fermés
au-dedans tu t’illumines
tu es la pierre aveugle

Nuit après nuit je te façonne
les yeux fermés
tu es la pierre franche

Nous devenons immenses
seulement pour nous connaître
les yeux fermés

Octavio PAZ (1914-1998)
D’un mot à l’autre (1958-1961), Gallimard, 1980
Traduit de l’espagnol par Jean-Claude Masson

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1569

MARDI 21 AOÛT 2018

UNE VOIX DANS LA PIERRE

Je ne sais si je réponds ou si je questionne.
Je suis une voix née dans la pénombre du vide.
Je suis un peu ivre, en train de croître dans une pierre.
Je n’ai pas la sagesse du miel ni celle du vin.
Soudain je me dresse comme une tour d’ombre fulgurante.
Mon ivresse est celle de la soif et du feu.
Avec cette fine étincelle je veux incendier le silence.
Ce que j’aime je l’ignore. J’aime. J’aime en total abandon.
Je sens ma bouche à l’intérieur des arbres et d’une source cachée.
Indécise, ardente, en moi quelque chose ne fleurit pas encore.
Je ne suis pas perdue, seulement entre le vent et l’oubli.
Je veux connaître ma nudité, être le bleu de la présence.
Je ne suis ni la destruction aveugle ni l’espoir impossible.
Je suis quelqu’un qui attend qu’une parole m’ouvre.

António RAMOS ROSA (1924-2013)
in Anthologie de la poésie portugaise contemporaine (1935-2000), Gallimard, 2003
Traduit du portugais par Michel Chandeigne

[Source : lecture personnelle]