Mois: août 2018

UN JOUR, UN TEXTE # 1568

LUNDI 20 AOÛT 2018

LE DOUBLE FROID

Demande,
efforce-toi,

bien que l’orgueil te tienne
comme le gel tient la terre
alors vêtue de glace, d’anathèmes.

Supplie le vent, implore qu’il desserre
le double froid,
la trompeuse splendeur.

L’infime croît,
le rouge-gorge est le pardon du jour.
Dénouée, à contre-nuit,
une robe enchante le ciel.

Vaste est la joie où le chemin se perd.

Jean JOUBERT (1928-2015)
L’Arrière-saison, L’Arbre à paroles, 1991

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1567

DIMANCHE 19 AOÛT 2018

J’AI CHERCHÉ

J’ai cherché le visage d’une femme en écartant les franges de la pluie avec mes bras qui s’ouvraient en vain et n’accueillaient que les désertions du vent.

Je creuse.

Insomnies de somnanbule, j’envie le sommeil de ceux qui peuvent trouver dans les rêves une image éventuelle de l’amour.

Je ne suis pas de ces chercheurs-là : je creuse.

Je fouille des terres ardues comme un tombeau. Quand il est enfin ouvert, l’amour en sort et moi je m’y coule en faisant semblant de dormir.

Je creuse tout au long d’un faux sommeil où vingt fois par nuit je fais en dormant le geste de souffrir.

Stanislas RODANSKI (1927-1981)
Je suis parfois cet homme, Gallimard, 2013

[Texte découvert sur le site « frenchpeterpan », voir le lien ci-dessous]
http://www.frenchpeterpan.com/2015/07/j-ai-cherche-stanislas-rodanski.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1566

SAMEDI 18 AOÛT 2018

L’HOMME AGONIQUE

Jamais je n’ai fermé les yeux
malgré les vertiges sucrés des euphories
même quand mes yeux sentaient le roussi
ou en butte aux rafales montantes des chagrins

Car je trempe jusqu’à la moelle des os
jusqu’aux états d’osmose incandescents
dans la plus noire transparence de nos sommeils

Tapi au fond de moi tel le fin renard
alors je me résorbe en jeux, je mime et parade
ma vérité, le mal d’amour, et douleurs et joies

Et je m’écris sous la loi d’émeute
je veux saigner sur vous par toute l’affection
j’écris, j’écris, à faire un fou de moi
à me faire le fou du roi de chacun
volontaire aux enchères de la dérision
mon rire en volées de grelots par vos têtes
en chavirées de pluie dans vos jambes

Mais je ne peux me déprendre du conglomérat
je suis le rouge-gorge de la forge
le mégot de survie, l’homme agonique

Un jour de grande détresse à son comble
je franchirai les tonnerres des désespoirs
je déposerai ma tête exsangue sur un meuble
ma tête grenade et déflagration
sans plus de vue je continuerai, j’irai
vers ma mort peuplée de rumeurs et d’éboulis
je retrouverai ma nue propriété

Gaston MIRON (1928-1996)
L’Homme rapaillé, Presses de l’Université de Montréal, 1970

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1565

VENDREDI 17 AOÛT 2018

CROIRE QU’ON EXISTAIT

Il y a ce murmure
Ce murmure incessant, répété, éternel
Il y a ce vide assourdissant
Il y a ce coeur impavide, insensible,
Il y a ce coeur inexistant
Il y a ce murmure
Il y a ces mots démodés, incertains
Ces mots qui nous raccrochent à plus rien que nous-mêmes
Et ce monde écrasant
Et puis ce qu’on invente, ce qu’on crée, ce qu’on croit
Mais on crève
Dans le temps qui nous brise, nous nourrirons le monde
Nous resterons ensemble avant ça
Nous nous murmurerons des mots sans intérêt
Et sans éternité
Nous n’avons pas longtemps pour prolonger le rêve
Celui de croire qu’on existait

Matthias VINCENOT (né en 1981)
La vie, en fait…, Éditions du Monde, 2000

[Texte découvert sur le site « le PRINTEMPS des POÈTES », voir le lien ci-dessous]
https://www.printempsdespoetes.com/index.php?url=poetheque/poetes_fiche.php&cle=296

UN JOUR, UN TEXTE # 1564

JEUDI 16 AOÛT 2018

MÉDITATION

On aime d’abord par hasard
Par jeu, par curiosité
Pour avoir dans un regard
Lu des possibilités

Et puis comme au fond de soi-même
On s’aime beaucoup
Si quelqu’un vous aime, on l’aime
Par conformité de goût

On se rend grâce, on s’invite
À partager ses moindres mots
On prend l’habitude vite
D’échanger de petits mots

Quand on a longtemps dit les mêmes
On les redit sans y penser
Et alors, mon Dieu, on aime
Parce qu’on a commencé

Paul GÉRALDY (1885-1983)
Toi et Moi (1913), Stock, 1999

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/auteur/Paul-Geraldy/148955/citations

UN JOUR, UN TEXTE # 1563

MERCREDI 15 AOÛT 2018

UNE TRAVERSÉE EN 1922

Pourquoi donc tant de gens ont-ils le mal de mer
telle était la question qu’à moi-même posait
la vue âcre de ceux qui en chœur vomissaient
faisant route à vapeur vers la grande Angleterre
on se trouvait alors loin du cap d’Antifer
mais me trompé-je ici ? n’était-ce pas à Dieppe
que j’embarquai ce jour pour aller monoglotte
apprendre autre langage en dansant l’one-step ?
Oui c’était bien à Dieppe et les gens vomissaient
quel spectacle attristant quand on est sur la flotte
La beauté de la nuit respire ces odeurs
machines ou cambouis et surtout les senteurs
qu’étend l’individu avec l’in-digestion
je tirais vanité de ce mal être indemne
j’avais le pied marin et l’estomac de même
Vanité vanité : malades, bien portants
arrivèrent ensemble au port des anglicans
et je ne sus alors que dire yes ou bien no
bien au hasard d’ailleurs ne comprenant que pouic
à ce que racontaient les douaniers britanniques
qui lisaient de travers mon nom Raymond Queneau
et lorsque je revins un mois ou deux plus tard
en sachant prononcer deux ou trois autres mots
les douaniers me semblaient toujours dans le brouillard
le même que cernait les contours du bateau
de nouveau quelques gens en chœur redégueulèrent
vanité vanité je reviens d’Angleterre
ayant le pied marin mais ne sachant pas mieux
que lorsque je partis la langue de Chexpire

Raymond QUENEAU (1903-1976)
Courir les rues, battre la campagne, fendre les flots, Gallimard, 1981

[Texte découvert sur le site « les VOIX de la POÉSIE », voir le lien ci-dessous]
https://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/une-traversee-en-1922

UN JOUR, UN TEXTE # 1562

MARDI 14 AOÛT 2018

LA MER MAUVAISE

J’aime entendre la pluie tomber sur la campagne,
Le tonnerre lointain, le silence mouillé.
J’aime entendre la nuit vivre endormie ;
la porte
Gémir contre l’étable
où bougent encor, sous
Les toiles d’araignées, de vieilles peurs mal mortes ;
Et l’écho des sabots de chevaux disparus.
J’aime entendre le vent quand se heurtent les arbres
Dans la hauteur du ciel ;
la marche des nuages ;
L’appel d’une âme en peine auquel un chien répond ;
Et, plus que tout, battre la coque, à grands coups sourds,
Grondante de tous ses abîmes, la mer mauvaise.

Louis BRAUQUIER (1900-1976)
Je connais des îles lointaines (Poésies complètes), La Table ronde, 2001

[Texte découvert sur le site « La pierre et le sel », voir le lien ci-dessous]
http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2012/10/louis-brauquier-un-po%C3%A8te-de-grand-large.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1561

LUNDI 13 AOÛT 2018

IL Y A

Il y a,
Des brassées d’étoiles dans nos bras,
Des poignées de rêves dans nos poings,
Des passages déroutés dans nos pas,
De la poussière d’ange à tes paupières,
Du rouge d’amante à tes joues,
De la sueur de femme à tes hanches,
Du ressac de bacchante entre tes cuisses,
De l’imprévu toujours,
De l’inconnu n’importe où,
Des rendez vous partout,
Et puis encore le souffle au large,
Et puis encore la fièvre au front,
Et puis encore l’amour sans fin.

André VELTER (née en 1945)
L’Amour extrême et autres poèmes, Gallimard, 2007

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1560

DIMANCHE 12 AOÛT 2018

PREMIÈRE ÉGLOGUE (extrait)

(…)
Le ciel en ma douleur
a eu la main lourde,
qu’à d’éternelles larmes
en triste solitude il me veut condamner ;
et mon plus grand regret, c’est de me voir lié
à cette vie pesante et ennuyeuse,
tout seul, désemparé,
aveugle sans lumière en prison ténébreuse…
(…)

Garcilaso DE LA VEGA (1503-1536)
Fragments des plaintes de Nemoroso
Traduit de l’espagnol par ?

[Texte découvert sur la chaîne youtube « VivreLivre », voir le lien ci-dessous]

La version dans la langue d’origine :

(…)
El cielo en mis dolores
cargó la mano tanto
que a sempiterno llanto
y a triste soledad me ha condenado :
y lo que siento más es verme atado
a la pesada vida y enojosa,
solo, desemparado
ciego, sin lumbre en cárcel tenebrosa
(…)

UN JOUR, UN TEXTE # 1559

SAMEDI 11 AOÛT 2018

FEU FOU

Feu désert
feu des nuits sans même une eau limpide
dans le blanc de l’œil
feu de paille et de boue
feu stérile
feu pourri
nous aurions pu te détruire
te faire rendre ta dernière étincelle
te prendre à la gorge et t’étouffer
t’éteindre
ou te disperser en plusieurs foyers
que nous aurions ensuite foulés du pied
mais nous avions besoin de ta chaleur
et de ta lueur
pour habiter nos ombres glaciales

la poudre d’encre dans nos veines nous affaiblissait
et par-dessus tout nous pesait cette obscurité
dans laquelle il nous fallait regrouper notre être
sans cesse écartelé aux quatre vents de l’opaque

et toi
feu idiot
tu brûlais tout sans voir et sans savoir
nos pires erreurs et nos lettres d’espoir
tu nous brûlais les paupières
tu nous brûlais la poitrine
nos châteaux de cartes et nos ignobles ruines

feu idiot
feu fou
tu te jouais de nous
mais dans ton ombre déjà nous préparions ta cendre.

Roland GIGUÈRE (1929-2003)
La Main au feu (1949-1968), Typo, 2003

[Texte découvert sur le site « Agonia », voir le lien ci-dessous]
http://francais.agonia.net/index.php/poetry/13955217/Feu_Fou