Mois: septembre 2018

UN JOUR, UN TEXTE # 1608

SAMEDI 29 SEPTEMBRE 2018

Hommage à Jacques Brel N°21

UN ENFANT

Un enfant,
Ça vous décroche un rêve
Ça le porte à ses lèvres
Et ça part en chantant
Un enfant,
Avec un peu de chance
Ça entend le silence
Et ça pleure des diamants
Et ça rit à n’en savoir que faire
Et ça pleure en nous voyant pleurer
Ça s’endort de l’or sous les paupières
Et ça dort pour mieux nous faire rêver

Un enfant,
Ça écoute le merle
Qui dépose ses perles
Sur la portée du vent
Un enfant,
C’est le dernier poète
D’un monde qui s’entête
À vouloir devenir grand
Et ça demande si les nuages ont des ailes
Et ça s’inquiète d’une neige tombée
Et ça s’endort, de l’or sous les paupières
Et ça se doute qu’il n’y a plus de fées

Mais un enfant
Et nous fuyons l’enfance
Un enfant
Et nous voilà passants
Un enfant
Et nous voilà patience
Un enfant
Et nous voilà passés

Jacques Brel (1929-1978)
Album « J’arrive », Barclay, 1968

[Source : écoute personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1607

VENDREDI 28 SEPTEMBRE 2018

Hommage à Jacques Brel N°20

VOIR

Voir la rivière gelée
Vouloir être un printemps
Voir la terre brûlée
Et semer en chantant
Voir que l’on a vingt ans
Vouloir les consumer
Voir passer un croquant
Et tenter de l’aimer

Voir une barricade
Et la vouloir défendre
Voir périr l’embuscade
Et puis ne pas se rendre
Voir le gris des faubourgs
Vouloir être Renoir
Voir l’ennemi de toujours
Et fermer sa mémoire

Voir que l’on va vieillir
Et vouloir commencer
Voir un amour fleurir
Et s’y vouloir brûler
Voir la peur inutile
La laisser aux crapauds
Voir que l’on est fragile
Et chanter à nouveau

Voilà ce que je vois
Voilà ce que je veux
Depuis que je te vois
Depuis que je te veux

Jacques BREL (1929-1978)
Réédition de l’album « Au Printemps » (1958), Philips, 2003

[Source : écoute personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1606

JEUDI 27 SEPTEMBRE 2018

Hommage à Jacques Brel N°19

FERNAND

Dire que Fernand est mort
Dire qu’il est mort Fernand
Dire que je suis seul derrière
Dire qu’il est seul devant
Lui dans sa dernière bière
Moi dans mon brouillard
Lui dans son corbillard
Moi dans mon désert
Devant y a qu’un cheval blanc
Derrière y a que moi qui pleure
Dire qu’y a même pas de vent
Pour agiter mes fleurs
Moi si j’étais l’Bon Dieu
Je crois qu’j’aurais des remords
Dire que maintenant il pleut
Dire que Fernand est mort

Dire qu’on traverse Paris
Dans le tout p’tit matin
Dire qu’on traverse paris
Et qu’on dirait Berlin
Toi, toi, toi tu sais pas
Tu dors mais c’est triste à mourir
D’être obligé d’partir
Quand Paris dort encore
Moi je crève d’envie
De réveiller des gens
J’t’inventerai une famille
Juste pour ton enterrement
Et puis si j’étais l’Bon Dieu
Je crois que je ne serais pas fier
Je sais on fait ce qu’on peut
Mais il y a la manière

Tu sais je reviendrai
Je reviendrai souvent
Dans ce putain de champ
Où tu dois te reposer
L’été je ferai de l’ombre
On boira du silence
À la santé d’Constance
Qui se fout bien d’ton ombre
Et puis les adultes sont tellement cons
Qu’ils nous feront bien une guerre
Alors je viendrai pour de bon
Dormir dans ton cimetière
Et maintenant bon Dieu
Tu as bien rigolé
Et maintenant bon Dieu
Et maintenant j’vais pleurer

Jacques BREL (1929-1978)
Album « Ces gens-là », Barclay, 1965

[Source : écoute personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1605

MERCREDI 26 SEPTEMBRE 2018

Hommage à Jacques Brel N°18

DULCINÉA

Je te savais déjà
Je savais ton prénom, ton aura, ton éclat, ta lumière
Je te savais toujours
Je savais de toujours que ce jour me mènerait jusqu’à toi
Dulcinéa, Dulcinéa
Perle d’or sur champ d’amour, toi Dulcinéa
Même mort, je jure, je jure ne brûler que de toi
Dulcinéa, Dulcinéa

Oh non, ne t’en va pas
Laisse-moi contempler du regard l’ombre chère de tes pas
Oh non, ne t’en va pas
Tu n’es plus une image, un mirage, un nuage, tu es là
Dulcinéa, Dulcinéa
Laisse-moi servir ta gloire, ma Dulcinéa
Par ma voix, pour toujours, ton nom entrera dans l’histoire
Dulcinéa, Dulcinéa

Dulcinéa, Dulcinéa
Perte d’or sur champ d’amour, toi Dulcinéa
Même mort, je jure, je jure ne brûler que de toi
Dulcinéa, Dulcinéa
Dulcinéa, Dulcinéa
Laisse-moi servir ta gloire, ma Dulcinéa
Par ma voix, pour toujours, ton nom entrera dans l’histoire
Dulcinéa, Dulcinéa

Jacques BREL (1929-1978)
Album « L’Homme de la Mancha », Barclay, 1968

[Source : écoute personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1604

MARDI 25 SEPTEMBRE 2018

Hommage à Jacques Brel N°17

HEUREUX

Heureux qui chante pour l’enfant
Et qui sans jamais rien lui dire
Le guide au chemin triomphant
Heureux qui chante pour l’enfant

Heureux qui sanglote de joie
Pour s’être enfin donné d’amour
Ou pour un baiser que l’on boit
Heureux qui sanglote de joie

Heureux les amants séparés
Et qui ne savent pas encore
Qu’ils vont demain se retrouver
Heureux les amants séparés

Heureux les amants épargnés
Et dont la force de vingt ans
Ne sert à rien qu’à bien s’aimer
Heureux les amants épargnés

Heureux les amants que nous sommes
Et qui demain loin l’un de l’autre
S’aimeront s’aimeront
Par dessus les Hommes

Jacques BREL (1929-1978)
Album « Quand on n’a que l’amour », Philips, 1957

[Source : écoute personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1603

LUNDI 24 SEPTEMBRE 2018

Hommage à Jacques Brel N°16

CES GENS-LÀ

D’abord, d’abord il y a l’aîné
Lui qui est comme un melon
Lui qui a un gros nez
Lui qui sait plus son nom
Monsieur tellement qu’il boit
Ou tellement qu’il a bu
Qui fait rien de ses dix doigts
Mais lui qui n’en peut plus
Lui qui est complètement cuit
Et qui se prend pour le roi
Qui se saoule toutes les nuits
Avec du mauvais vin
Mais qu’on retrouve matin
Dans l’église qui roupille
Raide comme une saillie
Blanc comme un cierge de Pâques
Et puis qui balbutie
Et qui a l’œil qui divague
Faut vous dire Monsieur
Que chez ces gens-là
On ne pense pas Monsieur
On ne pense pas, on prie

Et puis, il y a l’autre
Des carottes dans les cheveux
Qu’a jamais vu un peigne
Qui est méchant comme une teigne
Même qu’il donnerait sa chemise
À des pauvres gens heureux
Qui a marié la Denise
Une fille de la ville
Enfin d’une autre ville
Et que c’est pas fini
Qui fait ses petites affaires
Avec son petit chapeau
Avec son petit manteau
Avec sa petite auto
Qu’aimerait bien avoir l’air
Mais qui n’a pas l’air du tout
Faut pas jouer les riches
Quand on n’a pas le sou
Faut vous dire Monsieur
Que chez ces gens-là
On ne vit pas Monsieur
On ne vit pas, on triche

Et puis, il y a les autres
La mère qui ne dit rien
Ou bien n’importe quoi
Et du soir au matin
Sous sa belle gueule d’apôtre
Et dans son cadre en bois
Il y a la moustache du père
Qui est mort d’une glissade
Et qui regarde son troupeau
Bouffer la soupe froide
Et ça fait des grands flchss
Et ça fait des grands flchss

Et puis il y a la toute vieille
Qu’en finit pas de vibrer
Et qu’on attend qu’elle crève
Vu que c’est elle qu’a l’oseille
Et qu’on écoute même pas
Ce que ses pauvres mains racontent
Faut vous dire Monsieur
Que chez ces gens-là
On ne cause pas Monsieur
On ne cause pas, on compte

Et puis et puis
Et puis il y a Frida
Qui est belle comme un soleil
Et qui m’aime pareil
Que moi j’aime Frida
Même qu’on se dit souvent
Qu’on aura une maison
Avec des tas de fenêtres
Avec presque pas de murs
Et qu’on vivra dedans
Et qu’il fera bon y être
Et que si c’est pas sûr
C’est quand même peut-être
Parce que les autres veulent pas
Parce que les autres veulent pas

Les autres, ils disent comme ça
Qu’elle est trop belle pour moi
Que je suis tout juste bon
À égorger les chats
J’ai jamais tué de chats
Ou alors y a longtemps
Ou bien j’ai oublié
Ou ils sentaient pas bon
Enfin ils ne veulent pas

Parfois quand on se voit
Semblant que c’est pas exprès
Avec ses yeux mouillants
Elle dit qu’elle partira
Elle dit qu’elle me suivra
Alors pour un instant
Pour un instant seulement
Alors moi je la crois Monsieur
Pour un instant
Pour un instant seulement
Parce que chez ces gens-là Monsieur
On ne s’en va pas
On ne s’en va pas Monsieur
On ne s’en va pas

Mais il est tard Monsieur
Il faut que je rentre chez moi.

Jacques BREL (1929-1978)
Album « Ces gens-là », Barclay, 1965/1966

UN JOUR, UN TEXTE # 1602

DIMANCHE 23 SEPTEMBRE 2018

Hommage à Jacques Brel N°15

LA VILLE S’ENDORMAIT

La ville s’endormait
Et j’en oublie le nom
Sur le fleuve en amont
Un coin de ciel brûlait

La ville s’endormait
Et j’en oublie le nom
Et la nuit peu à peu
Et le temps arrêté
Et mon cheval boueux
Et mon corps fatigué
Et la nuit bleu à bleu
Et l’eau d’une fontaine
Et quelques cris de haine
Versés par quelques vieux
Sur de plus vieilles qu’eux
Dont le corps s’ensommeille

La ville s’endormait
Et j’en oublie le nom
Sur le fleuve en amont
Un coin de ciel brûlait

La ville s’endormait
Et j’en oublie le nom
Et mon cheval qui boit
Et moi qui le regarde
Et ma soif qui prend garde
Qu’elle ne se voit pas
Et la fontaine chante
Et la fatigue plante
Son couteau dans mes reins
Et je fais celui-là
Qui est son souverain
On m’attend quelque part
Comme on attend le roi
Mais on ne m’attend point
Je sais depuis déjà
Que l’on meurt de hasard
En allongeant le pas

La ville s’endormait
Et j’en oublie le nom
Sur le fleuve en amont
Un coin de ciel brûlait

La ville s’endormait
Et j’en oublie le nom
Il est vrai que parfois près du soir
Les oiseaux ressemblent à des vagues
Et les vagues aux oiseaux
Et les hommes aux rires
Et les rires aux sanglots
Il est vrai que souvent
La mer se désenchante
Je veux dire en cela
Qu’elle chante d’autres chants
Que ceux que la mer chante
Dans les livres d’enfants
Mais les femmes toujours
Ne ressemblent qu’aux femmes
Et d’entre elles les connes
Ne ressemblent qu’aux connes
Et je ne suis pas bien sûr
Comme chante un certain
Qu’elles soient l’avenir de l’homme

La ville s’endormait
Et j’en oublie le nom
Sur le fleuve en amont
Un coin de ciel brûlait

La ville s’endormait
Et j’en oublie le nom
Et vous êtes passée
Demoiselle inconnue
À deux doigts d’être nue
Sous le lin qui dansait.

Jacques BREL (1929-1978)
Album « Les Marquises », Barclay, 1977

[Source : écoute personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1601

SAMEDI 22 SEPTEMBRE 2018

Hommage à Jacques Brel N°14

VOIR UN AMI PLEURER

Bien sûr, il y a les guerres d’Irlande
Et les peuplades sans musique
Bien sûr, tout ce manque de tendre
Et il n’y a plus d’Amérique
Bien sûr, l’argent n’a pas d’odeur
Mais pas d’odeur vous monte au nez
Bien sûr, on marche sur les fleurs
Mais, mais voir un ami pleurer

Bien sûr, il y a nos défaites
Et puis la mort qui est tout au bout
Le corps incline déjà la tête
Étonné d’être encore debout
Bien sûr, les femmes infidèles
Et les oiseaux assassinés
Bien sûr, nos cœurs perdent leurs ailes
Mais, mais voir un ami pleurer

Bien sûr, ces villes épuisées
Par ces enfants de cinquante ans
Notre impuissance à les aider
Et nos amours qui ont mal aux dents
Bien sûr, le temps qui va trop vite
Ces métro remplis de noyés
La vérité qui nous évite
Mais, mais voir un ami pleurer

Bien sûr, nos miroirs sont intègres
Ni le courage d’être juif
Ni l’élégance d’être nègre
On se croit mèche, on n’est que suif
Et tous ces hommes qui sont nos frères
Tellement qu’on n’est plus étonné
Que par amour, ils nous lacèrent
Mais, mais voir un ami pleurer

Jacques BREL (1929-1978)
Album « Les Marquises », Barclay, 1977

[Source : écoute personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1600

VENDREDI 21 SEPTEMBRE 2018

Hommage à Jacques Brel N°13

REGARDE BIEN PETIT

Regarde bien, petit
Regarde bien
Sur la plaine là-bas
À hauteur des roseaux
Entre ciel et moulin
Y a un homme qui vient
Que je ne connais pas
Regarde bien, petit
Regarde bien

Est-ce un lointain voisin
Un voyageur perdu
Un revenant de guerre
Un montreur de dentelles ?
Est-ce un abbé, porteur
De ces fausses nouvelles
Qui aident à vieillir ?
Est-ce mon frère qui vient
Me dire qu’il est temps
D’un peu moins nous haïr ?
Ou n’est-ce que le vent
Qui gonfle un peu le sable
Et forme des mirages
Pour nous passer le temps ?

Regarde bien, petit
Regarde bien
Sur la plaine là-bas
À hauteur des roseaux
Entre ciel et moulin
Y a un homme qui vient
Que je ne connais pas
Regarde bien, petit
Regarde bien

Ce n’est pas un voisin
Son cheval est trop fier
Pour être de ce coin
Pour revenir de guerre
Ce n’est pas un abbé
Son cheval est trop pauvre
Pour être paroissien
Ce n’est pas un marchand
Son cheval est trop clair
Son habit est trop blanc
Et aucun voyageur
N’a plus passé le pont
Depuis la mort du père
Ni ne sait nos prénoms

Regarde bien, petit
Regarde bien
Sur la plaine là-bas
À hauteur des roseaux
Entre ciel et moulin
Y a un homme qui vient
Que je ne connais pas
Regarde bien, petit
Regarde bien

Non ce n’est pas mon frère
Son cheval aurait bu
Non ce n’est pas mon frère
Il ne l’oserait plus
Il n’est plus rien ici
Qui puisse le servir
Non ce n’est pas mon frère
Mon frère a pu mourir
Cette ombre de midi
Aurait plus de tourments
S’il s’agissait de lui
Allons, c’est bien le vent
Qui gonfle un peu le sable
Pour nous passer le temps

Regarde bien, petit
Regarde bien
Sur la plaine là-bas
À hauteur des roseaux
Entre ciel et moulin
Y a un homme qui part
Que nous ne saurons pas
Il faut sécher tes larmes
Regarde bien, petit
Regarde bien

Sur la plaine là-bas
Y a un homme qui part
Que nous ne saurons pas
Tu peux ranger les armes

Jacques BREL (1929-1978)
Album « J’arrive », Barclay, 1968

[Source : audition personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1599

JEUDI 20 SEPTEMBRE 2018

Hommage à Jacques Brel N°12

J’EN APPELLE

J’en appelle aux maisons écrasées de lumière
J’en appelle aux amours que chantent les rivières
À l’éclatement bleu des matins de printemps
À la force jolie des filles qui ont vingt ans
À la fraîcheur certaine d’un vieux puits de désert
À l’étoile qu’attend le vieil homme qui se perd
Pour que monte de nous et plus fort qu’un désir
Le désir incroyable de se vouloir construire
En se désirant faible et plutôt qu’orgueilleux
En se désirant lâche plutôt que monstrueux
J’en appelle à ton rire que tu croques au soleil

J’en appelle à ton cri à nul autre pareil
Au silence joyeux qui parle doucement
À ces mots que l’on dit rien qu’en se regardant
À la pesante main de notre amour sincère
À nos vingt ans trouvés à tout ce qu’ils espèrent
Pour que monte de nous et plus fort qu’un désir
Le désir incroyable de se vouloir construire
En préférant plutôt que la gloire inutile
Et le bonheur profond et puis la joie tranquille
J’en appelle aux maisons écrasées de lumière
J’en appelle à ton cri à nul autre pareil

Jacques BREL (1929-1978)
Album « Quand on n’a que l’amour », Philips, 1957

[Source : écoute personnelle]