Mois: septembre 2018

UN JOUR, UN TEXTE # 1598

MERCREDI 19 SEPTEMBRE 2018

Hommage à Jacques Brel N°11

LES DÉSESPÉRÉS

Se tiennent par la main
Et marchent en silence
Dans ces villes éteintes
Que le crachin balance

Ne sonnent que leurs pas
Pas à pas fredonnés
Ils marchent en silence
Les désespérés

Ils ont brûlé leurs ailes
Ils ont perdu leurs branches
Tellement naufragés
Que la mort paraît blanche

Ils reviennent d’amour
Ils se sont réveillés
Ils marchent en silence
Les désespérés

Et je sais leur chemin
Pour l’avoir cheminé
Déjà plus de cent fois
Cent fois plus qu’à moitié

Moins vieux ou plus meurtris
Ils vont le terminer
Ils marchent en silence
Les désespérés

Lente sous le pont
L’eau est douce et profonde
Voici la bonne hôtesse
Voici la fin du monde

Ils pleurent leurs prénoms
Comme de jeunes mariés
Et fondent en silence
Les désespérés

Que se lève celui
Qui leur lance la pierre
Ils ne sait de l’amour
Que le verbe s’aimer

Sur le pont n’est plus rien
Qu’une brume légère
Ça s’oublie en silence
Ceux qui ont espéré

Jacques BREL (1929-1978)
Album « Ces gens-là », Barclay, 1965/1966

[Source : écoute personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1597

MARDI 18 SEPTEMBRE 2018

Hommage à Jacques Brel N°10

L’IVROGNE

Ami, remplis mon verre
Encore un et je vas
Encore un et je vais
Non, je ne pleure pas
Je chante et je suis gai
Mais j’ai mal d’être moi
Ami, remplis mon verre
Ami, remplis mon verre

Buvons à ta santé
Toi qui sais si bien dire
Que tout peut s’arranger
Qu’elle va revenir
Tant pis si tu es menteur
Tavernier sans tendresse
Je serai saoul dans une heure
Je serai sans tristesse

Buvons à la santé
Des amis et des rires
Que je vais retrouver
Qui vont me revenir
Tant pis si ces seigneurs
Me laissent à terre
Je serai saoul dans une heure
Je serai sans colère

Ami, remplis mon verre
Encore un et je vas
Encore un et je vais
Non, je ne pleure pas
Je chante et je suis gai
Mais j’ai mal d’être moi
Ami, remplis mon verre
Ami, remplis mon verre

Buvons à ma santé
Que l’on boive avec moi
Que l’on vienne danser
Qu’on partage ma joie
Tant pis si les danseurs
Me laissent sous la lune
Je serai saoul dans une heure
Je serai sans rancune

Buvons aux jeunes filles
Qu’il me reste à aimer
Buvons déjà aux filles
Que je vais faire pleurer
Et tant pis pour les fleurs
Qu’elles me refuseront
Je serai saoul dans une heure
Je serai sans passion

Ami, remplis mon verre
Encore un et je vas
Encore un et je vais
Non, je ne pleure pas
Je chante et je suis gai
Mais j’ai mal d’être moi
Ami, remplis mon verre
Ami, remplis mon verre

Buvons à la putain
Qui m’a tordu le cœur
Buvons à plein chagrin
Buvons à pleines pleurs
Et tant pis pour les pleurs
Qui me pleuvent ce soir
Je serai saoul dans une heure
Je serai sans mémoire

Buvons nuit après nuit
Puisque je serai trop laid
Pour la moindre Sylvie
Pour le moindre regret
Buvons puisqu’il est l’heure
Buvons rien que pour boire
Je serai bien dans une heure
Je serai sans espoir

Ami, remplis mon verre
Encore un et je vas
Encore un et je vais
Non, je ne pleure pas
Je chante et je suis gai
Tout s’arrange déjà
Ami, remplis mon verre
Ami, remplis mon verre
Ami, remplis mon verre

Jacques BREL (1929-1978)
Album « Marieke », Philips, 1962

[Source : écoute personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1596

LUNDI 17 SEPTEMBRE 2018

Hommage à Jacques Brel N°9

MON ENFANCE

Mon enfance passa
De grisailles en silences
De fausses révérences
En manque de batailles
L’hiver, j’étais au ventre
De la grande maison
Qui avait jeté l’ancre
Au nord parmi les joncs
L’été, à moitié nu
Mais tout à fait modeste
Je devenais Indien
Pourtant déjà certain
Que mes oncles repus
M’avaient volé le Far West

Mon enfance passa
Les femmes aux cuisines
Où je rêvais de Chine
Vieillissaient en repas
Les hommes au fromage
S’enveloppaient de tabac
Flamands taiseux et sages
Et ne me savaient pas
Moi qui toutes les nuits
Agenouillé pour rien
Arpégeais mon chagrin
Au pied du trop grand lit
Je voulais prendre un train
Que je n’ai jamais pris

Mon enfance passa
De servante en servante
Je m’étonnais déjà
Qu’elles ne fussent point plantes
Je m’étonnais encore
De ces ronds de famille
Flânant de mort en mort
Et que le deuil habille
Je m’étonnais surtout
D’être de ce troupeau
Qui m’apprenait à pleurer
Que je connaissais trop
J’avais l’œil du berger
Mais le cœur de l’agneau

Mon enfance éclata
Ce fut l’adolescence
Et le mur du silence
Un matin se brisa
Ce fut la première fleur
Et la première fille
La première gentille
Et la première peur
Je volais, je le jure
Je jure que je volais
Mon cœur ouvrait les bras
Je n’étais plus barbare

Et la guerre arriva
Et nous voilà ce soir

Jacques BREL (1929-1978)
Album « Jacques Brel 67 », Barclay, 1967

[Source : écoute personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1595

DIMANCHE 16 SEPTEMBRE 2018

Hommage à Jacques Brel N°8

SUR LA PLACE

Sur la place chauffée au soleil
Une fille s’est mise à danser
Elle tourne toujours pareille
Aux danseuses d’antiquités
Sur la ville il fait trop chaud
Hommes et femmes sont assoupis
Et regardent par le carreau
Cette fille qui danse à midi

Ainsi certains jours paraît
Une flamme à nos yeux
A l’église où j’allais
On l’appelait le Bon Dieu
L’amoureux l’appelle l’amour
Le mendiant la charité
Le soleil l’appelle le jour
Et le brave homme la bonté

Sur la place vibrante d’air chaud
Où pas même ne paraît un chien
Ondulante comme un roseau
La fille bondit s’en va s’en vient
Ni guitare ni tambourin
Pour accompagner sa danse
Elle frappe dans ses mains
Pour se donner la cadence

Ainsi certains jours paraît
Une flamme à nos yeux
A l’église où j’allais
On l’appelait le Bon Dieu
L’amoureux l’appelle l’amour
Le mendiant la charité
Le soleil l’appelle le jour
Et le brave homme la bonté.

Sur la place où tout est tranquille
Une fille s’est mise à chanter
Et son chant plane sur la ville
Hymne d’amour et de bonté
Mais sur la ville il fait trop chaud
Et pour ne point entendre son chant
Les hommes ferment leurs carreaux
Comme une porte entre morts et vivants

Ainsi certains jours paraît
Une flamme en nos cœurs
Mais nous ne voulons jamais
Laisser luire sa lueur
Nous nous bouchons les oreilles
Et nous nous voilons les yeux
Nous n’aimons point les réveils
De notre cœur déjà vieux

Sur la place un chien hurle encore
Car la fille s’en est allée
Et comme le chien hurlant la mort
Pleurent les hommes leur destinée

Jacques BREL (1929-1978)
Album « Jacques Brel et ses chansons », Philips, 1954

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1594

SAMEDI 15 SEPTEMBRE 2018

Hommage à Jacques Brel N°7

IL NOUS FAUT REGARDER

Derrière la saleté
S’étalant devant nous
Derrière les yeux plissés
Et les visages mous
Au-delà de ses mains
Ouvertes ou fermées
Qui se tendent en vain
Ou qui sont poing levé
Plus loin que les frontières
Qui sont de barbelés
Plus loin que la misère
Il nous faut regarder

Il nous faut regarder
Ce qu’il y a de beau
Le ciel gris ou bleuté
Les filles au bord de l’eau
L’ami qu’on sait fidèle
Le soleil de demain
Le vol d’une hirondelle
Le bateau qui revient
L’ami qu’on sait fidèle
Le soleil de demain
Le vol d’une hirondelle
Le bateau qui revient

Par delà le concert
Des sanglots et des pleurs
Et des cris de colère
Des hommes qui ont peur
Par delà le vacarme
Des rues et des chantiers
Des sirènes d’alarmes
Des jurons de charretiers
Plus fort que les enfants
Qui racontent les guerres
Et plus fort que les grands
Qui nous les ont fait faire

Il nous faut écouter
L’oiseau au fond des bois
Le murmure de l’été
Le sang qui monte en soi
Les berceuses des mères
Les prières des enfants
Et le bruit de la Terre
Qui s’endort doucement
Les berceuses des mères
Les prières des enfants
Et le bruit de la Terre
Qui s’endort doucement

Jacques BREL (1929-1978)
Album « Jacques Brel et ses chansons », Philips, 1954

[Source : écoute personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1593

VENDREDI 14 SEPTEMBRE 2018

Hommage à Jacques Brel N°6

JOJO

Jojo
Voici donc quelques rires
Quelques vins, quelques blondes
J’ai plaisir à te dire
Que la nuit sera longue
À devenir demain

Jojo
Moi je t’entends rugir
Quelques chansons marines
Où des Bretons devinent
Que Saint-Cast doit dormir
Tout au fond du brouillard

Six pieds sous terre
Jojo
Tu chantes encore
Six pieds sous terre
Tu n’es pas mort

Jojo
Ce soir comme chaque soir
Nous refaisons nos guerres
Tu reprends Saint-Nazaire
Je refais l’Olympia
Au fond du cimetière

Jojo
Nous parlons en silence
D’une jeunesse vieille
Nous savons tous les deux
Que le monde sommeille
Par manque d’imprudence

Six pieds sous terre
Jojo
Tu espères encore
Six pieds sous terre
Tu n’es pas mort

Jojo
Tu me donnes en riant
Des nouvelles d’en bas
Je te dis : « Mort aux cons »
Bien plus cons que toi
Mais qui sont mieux portants

Jojo
Tu sais le nom des fleurs
Tu vois que mes mains tremblent
Et je te sais qui pleure
Pour noyer de pudeur
Mes pauvres lieux communs

Six pieds sous terre
Jojo
Tu frères encore
Six pieds sous terre
Tu n’es pas mort

Jojo
Je te quitte au matin
Pour de vagues besognes
Parmi quelques ivrognes
Des amputés du cœur
Qui ont trop ouvert les mains

Jojo
Je ne rentre plus nulle part
Je m’habille de nos rêves
Orphelin jusqu’aux lèvres
Mais heureux de savoir
Que je te viens déjà

Six pieds sous terre
Jojo
Tu n’es pas mort
Six pieds sous terre
Jojo
Je t’aime encore

Jacques BREL (1929-1978)
Album « Les Marquises », Barclay, 1977

[Source : écoute personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1592

JEUDI 13 SEPTEMBRE 2018

Hommage à Jacques Brel N°5

JE SUIS UN SOIR D’ÉTÉ

Et la sous-préfecture
Fête la sous-préfète
Sous le lustre à facettes
Il pleut des orangeades
Et des champagnes tièdes
Et les propos glacés
Des femelles maussades
De fonctionnarisés
Je suis un soir d’été

Aux fenêtres ouvertes
Les dîneurs familiaux
Repoussent leurs assiettes
Et disent qu’il fait chaud
Les hommes lancent des rots
De chevaliers teutons
Les nappes tombent en miettes
Par-dessus les balcons
Je suis un soir d’été

Aux terrasses brouillées
Quelques buveurs humides
Parlent de haridelles
Et de vieilles perfides
C’est l’heure où les bretelles
Soutiennent le présent
Des passants répandus
Et des alcoolisants
Je suis un soir d’été

De lourdes amoureuses
Aux odeurs de cuisine
Promènent leur poitrine
Sur les flancs de la Meuse
Il leur manque un soldat
Pour que l’été ripaille
Et monte vaille que vaille
Jusqu’en haut de leurs bas
Je suis un soir d’été

Aux fontaines, les vieux
Bardés de références
Rebroussent leur enfance
À petits pas pluvieux
Ils rient de toute une dent
Pour croquer le silence
Autour des filles qui dansent
À la mort d’un printemps
Je suis un soir d’été

La chaleur se vertèbre
Il fleuve des ivresses
L’été a ses grand-messes
Et la nuit les célèbre
La ville aux quatre vents
Clignote le remords
Inutile et passant
De n’être pas un port
Je suis un soir d’été

Jacques BREL (1929-1978)
Album « J’arrive », Barclay, 1968

[Source : écoute personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1591

MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018

Hommage à Jacques Brel N°4

SANS EXIGENCES

Je n’étais plus que son amant
Je vivais bien de temps en temps
Mais peu à peu, de moins en moins
Je blasphémais ma dernière chance
Au fil de son indifférence
J’en voulais faire mon seul témoin
Mais j’ai dû manquer d’impudence
Car me voyant sans exigences
Elle me croyait sans besoins

Je protégeais ses moindres pas
Je passais mais ne pesais pas
Je me trouvais bien de la chance
À vivre à deux ma solitude
Puis je devins son habitude
Je devins celui qui revient
Lorsqu’elle revenait de partance
Et me voyant sans exigences
Elle me croyait sans besoins

L’eau chaude n’a jamais mordu
Mais on ne peut que s’y baigner
Et elle ne peut de plus en plus
Que refroidir et reprocher
Qu’on ne soit pas assez soleil
L’eau chaude à l’eau chaude est pareille
Elle confond faiblesse et patience
Et me voyant sans exigences
Elle me voulait sans merveilles

De mal à seul, j’eus mal à deux
J’en suis venu à prier Dieu
Mais on sait bien qu’il est trop vieux
Et qu’il n’est plus maître de rien
Il eût fallu que j’arrogance
Alors que tremblant d’indulgence
Mon cœur n’osât lever la main
Et me voyant sans exigences
Elle me croyait sans besoins

Elle est partie comme s’en vont
Ces oiseaux-là dont on découvre
Après avoir aimé leurs bonds
Que le jour où leurs ailes s’ouvrent
Ils s’ennuyaient entre nos mains
Elle est partie comme en vacances
Depuis le ciel est un peu lourd
Et je me meurs d’indifférence
Et elle croit s’couvrir d’amour

Jacques BREL (1929-1978)
Album Les Marquises, Barclay, Réédition 2003

[Source : écoute personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1590

Hommage à Jacques Brel N°3

MARDI 11 SEPTEMBRE 2018

LE BON DIEU

Toi
Toi, si t’étais l’bon Dieu
Tu f’rais valser les vieux
Aux étoiles
Toi
Toi, si t’étais l’bon Dieu
Tu allumerais des bals
Pour les gueux

Toi
Toi, si t’étais l’bon Dieu
Tu n’s’rais pas économe
De ciel bleu
Mais
Tu n´es pas l´bon Dieu
Toi, tu es beaucoup mieux
Tu es un homme

Tu es un homme
Tu es un homme

Jacques BREL (1929-1978)
Album Les Marquises, Barclay, 1977

[Source : écoute personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1589

Hommage à Jacques Brel N°2

LUNDI 10 SEPTEMBRE 2018

SEUL

On est deux mon amour
Et l’amour chante et rit
Mais à la mort du jour
Dans les draps de l`ennui
On se retrouve seul

On est dix à défendre
Les vivants par des morts
Mais cloués par leurs cendres
Au poteau du remords
On se retrouve seul

On est cent qui dansons
Au bal des bons copains
Mais au dernier lampion
Mais au premier chagrin
On se retrouve seul

On est mille contre mille
À se croire les plus forts
Mais à l’heure imbécile
Où ça fait deux mille morts
On se retrouve seul

On est million à rire
du million qui est en face
Mais deux millions de rires
N’empêchent que dans la glace
On se retrouve seul

On est mille à s’asseoir
Au sommet de la fortune
Mais dans la peur de voir
Tout fondre sous la lune
On se retrouve seul

On est cent que la gloire
Invite sans raison
Mais quand meurt le hasard
Quand finit la chanson
On se retrouve seul

On est dix à coucher
Dans le lit de la puissance
Mais devant ces armées
Qui s’enterrent en silence
On se retrouve seul

On est deux à vieillir
Contre le temps qui cogne
Mais lorsqu’on voit venir
En riant la charogne
On se retrouve seul.

Jacques BREL (1929-1978)
Album La Valse à mille temps, Philips, 1959

[Source : écoute personnelle]