Mois: octobre 2018

UN JOUR, UN TEXTE # 1640

MERCREDI 31 OCTOBRE 2018

Ce soir
Je voulais murmurer ton nom à la face du ciel
En ouvrant les yeux
Je me sentais démuni
Je me souvenais de ta main ouverte
Que je voulais presser encore une fois
Et de la beauté de tes yeux
Ce soir
J’aurais voulu marcher à ta rencontre
Comme si c’était la dernière fois
Comme si les mots désormais
Ne signifiaient plus rien
Ce soir
Je ne sais quoi dire
Pour empêcher la nuit
De tomber entre nous
Je voudrais garder ta voix
Tout contre moi
À jamais
Pour me réchauffer

Denis ÉMORINE (né en 1956)
Fertilité de l’abîme, poèmes d’amour et de mort à déchirer avant la guerre, éditions Unicité, 2017

[Texte découvert sur le site « terre à ciel », voir le lien ci-dessous]
https://www.terreaciel.net/Denis-Emorine#.W9ojjnVKjM0

UN JOUR, UN TEXTE # 1639

MARDI 30 OCTOBRE 2018

CE QUI LUIT

Le corps silencieux
tu reposes près de moi dans le sable,
étoilée au-dessus de toi.

Est-ce un rayon
qui perça jusqu’à moi ?
Ou bien était-ce la sentence
que l’on rendit contre nous ?
Qui répand cette lumière ?

Paul CELAN (1920-1970)
Poème traduit de l’allemand par ?

[Texte découvert sur le site « Un Jour Un Poème », voir le lien ci-dessous]
http://www.unjourunpoeme.fr/auteurs/celan-paul

UN JOUR, UN TEXTE # 1638

LUNDI 29 OCTOBRE 2018

LE TERME ÉPARS

Si tu cries, le monde se tait: il s’éloigne avec ton propre monde.

Donne toujours plus que tu ne peux reprendre. Et oublie. Telle est la voie sacrée.

Qui convertit l’aiguillon en fleur arrondit l’éclair.

La foudre n’a qu’une maison, elle a plusieurs sentiers. Maison qui s’exhausse, sentiers sans miettes.

Petite pluie réjouit le feuillage et passe sans se nommer. Nous pourrions être des chiens commandés par des serpents, ou taire ce que nous sommes.

Le soir se libère du marteau, l’homme reste enchaîné à son coeur.

L’oiseau sous terre chante le deuil sur la terre.

Vous seules, folles feuilles, remplissez votre vie.

Un brin d’allumette suffit à enflammer la plage où vient mourir un livre. L’arbre de plein vent est solitaire. L’étreinte du vent l’est plus encore.
Comme l’incurieuse vérité serait exsangue s’il n’y avait pas ce brisant de rougeur au loin où ne sont point gravés le doute et le dit du présent. Nous avançons, abandonnant toute parole en nous le promettant.

René CHAR (1901-1988)
Le nu perdu, Gallimard, 1971

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1636

SAMEDI 27 OCTOBRE 2018

LES CLAIRS DE LUNE – III

La mer est grise, calme, immense,
L’oeil vainement en fait le tour.
Rien ne finit, rien ne commence
Ce n’est ni la nuit, ni le jour.

Point de lame à frange d’écume,
Point d’étoiles au fond de l’air.
Rien ne s’éteint, rien ne s’allume
L’espace n’est ni noir, ni clair.

Albatros, pétrels aux cris rudes,
Marsouins, souffleurs, tout a fui.
Sur les tranquilles solitudes
Plane un vague et profond ennui.

Nulle rumeur, pas une haleine.
La lourde coque au lent roulis
Hors de l’eau terne montre à peine
Le cuivre de ses flancs polis ;

Et, le long des cages à poules,
Les hommes de quart, sans rien voir,
Regardent, en songeant, les houles
Monter, descendre et se mouvoir.

Mais, vers l’Est, une lueur blanche,
Comme une cendre au vol léger
Qui par nappes fines s’épanche,
De l’horizon semble émerger.

Elle nage, pleut, se disperse,
S’épanouit de toute part,
Tourbillonne, retombe, et verse
Son diaphane et doux brouillard.

Un feu pâle luit et déferle,
La mer frémit, s’ouvre un moment,
Et, dans le ciel couleur de perle,
La lune monte lentement.

Charles LECONTE DE LISLE (1818-1894)
Poèmes barbares, 1862

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1635

VENDREDI 26 OCTOBRE 2018

DANS UNE VILLE OÙ RIEN N’EXISTE

Dans une ville où rien n’existe et où tout se crée perpétuellement sans jamais nous laisser un seul instant de repos nous ne sommes vraiment que les instruments d’une force qui anime et qui démembre ces murs

Il n’y a pas de conjonction pour ceux qui traversent l’espace et le temps ne fut inventé que pour nous transformer en barbares

Pas une minute d’arrêt mais le tumulte l’angoisse et cette immense lueur qui nous brûle avec nos désirs

Une fenêtre s’ouvre un homme se penche et jette un cri qui serait comme le hoquet de ces murailles sans regard. Demain le soleil éclairera ces myriades de
ruines immobiles. Demain à l’aube nous dormirons encore parmi ces pierres cadavres émasculés par le sommeil ou squelettes agités déjà par l’inutile certitude.

Jacques PREVEL (1916-1951)
De colère et de haine, Éditions du Lion, 1950

[Texte découvert sur le site « Un Jour, Un Poème », voir le lien ci-dessous]
http://www.unjourunpoeme.fr/auteurs/prevel-jacques

UN JOUR, UN TEXTE # 1634

JEUDI 25 OCTOBRE 2018

NE PARLEZ PAS (extraits)

Ne parlez pas Ne parlez pas Vous êtes
Un cercle du silence qui gravite
Jusqu’au cœur de la terre et jusqu’au bord du temps
Le silence vous vêt de son surpassement
Hors de soi hors du sang Écoutez battre
Métronome le pouls du monde époumoné
Ne parlez pas Toute parole est carnassière
Fourrure d’un renard qui cache ses rapines.

Ne parlez qu’avec les racines
que la langue en vous enterra
ce que votre bouche taira
reviendra nourrir l’origine.

(…)

Ne parlez pas Ne parlez pas Vous êtes
Un cercle du silence qui gravite

(…)

Lorsque vous plongerez sans masque au fond des choses
Au fond des mots frôlant des monstres albinos
Peut-être glisserez-vous vers nos points de rencontre
Entre deux nuits Entre deux langues naufragées
Là où l’éveil survit en sa gangue émeraude
Là où gît l’épave camouflée des désirs
Ne parlez pas Ne parlez pas Votre silence
Est le silo où l’on engrangea tous les grains
Ceux de l’assomption et ceux de la pensée
Et ceux qui germent dans nos songes sous-marins.

Charles DOBZYNSKI (1929-2014)
La Scène primitive, La Différence, 2006

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/livres/Dobzynski-La-Scene-primitive/1031196/citations

UN JOUR, UN TEXTE # 1633

MERCREDI 24 OCTOBRE 2018

JE T’AI CHERCHÉ

Je t’ai cherché, mon bien-aimé, dans tous les espaces secrets,
Dans la forêt de laine blanche des nuages
Suspendus au matin tels les fruits bleus du gel.
Là le vent est un Dieu sur la fin de notre âge,
Il joue avec des astres morts et des naines de neige.
Là le vent boréal accroche ses cloches d’argent
Parmi d’aveugles ouragans, et son souffle secoue
Les bivouacs de la nuit, disperse à l’aube les étoiles.
Là, sur tous les chemins du temps, les convois infinis et bleus
Où dansent des spectres de feu transpercés d’éclats du soleil,
Là où scintillent les photons nouveau-nés, là
Où rougeoient les cœurs mystérieux des Céphéides,
J’ai cherché ta trace, partout, et j’avais les yeux de la foudre,
Du tonnerre j’avais la voix, t’appelant durant tant d’années,
Je chantais ton nom dans la nuit comme jadis les troubadours,
J’étais folle de nostalgie et j’étais malade d’amour.

Dora TEITELBOïM (1914-1992)
in Anthologie de la poésie Yiddish, Gallimard, 2000
Textes collectés et traduits du yiddish par Charles Dobzynski

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1632

MARDI 23 OCTOBRE 2018

REGRET DES OISEAUX

Ma tour était un phare englouti sous les eaux. Devant ses feux éteints et ses miroirs brisés, inutile guetteur, je pouvais voir parfois, traversant les profondeurs opaques peuplées de lémures, un grand navire aux flancs troués se poser sur un lit de bulles roses. Loin de la nuit, loin du jour, enfoncés dans le silence, à plus de mille pieds sous les tempêtes et les ressacs, je vivais là, au milieu des étincelantes ténèbres où nulle heure ne sonna jamais. Le cœur léger d’être sans souvenirs, il m’arrivait souvent d’abandonner à ses propres moyens d’existence mon insolite méditation. À cheval sur la rampe de cuivre, je descendais en vrille, dans l’étroit escalier, jusqu’aux demeures humides, tapissées de pierres vivantes, où m’attendait ma douce, ma pâle jeune fille…

Marcel BÉALU (1908-1993)
Mémoires de l’ombre, Gallimard, 1944

[Texte découvert sur le site « La pierre et le sel », voir le lien ci-dessous]
https://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2011/12/marcel-b%C3%A9alu-un-po%C3%A8te-de-l%C3%A9cole-de-rochefort.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1631

LUNDI 22 OCTOBRE 2018

LE DON

Une pierre est frôlée
un brin d’herbe frissonne
une aile passe
et caresse le vent

Tout se retient et se donne
dans le chemin
imprenable du monde

Comme cette pensée
qui vole autour de l’homme
ce souvenir
où le temps recommence
et cet amour
plus court chemin ensemble
de la terre au soleil.

Claude ALBARÈDE (né en 1937)
La Dépensée, L’Arbre à paroles, 2009

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/auteur/Claude-Albarede/334823