Mois: octobre 2018

UN JOUR, UN TEXTE # 1630

DIMANCHE 21 OCTOBRE 2018

LE RÉVEIL

Les premières clartés se dessinent. J’émerge
Gauchement de mon rêve au rêve partagé ;
Tout va cherchant sa place et son rôle exigé.
Je m’attends au présent, mais voici qu’y converge
La vaste irruption d’un accablant passé :
Les voyages dictés et cycliques de l’homme
Et de l’oiseau, le feu de Carthage et de Rome,
Et Babel illisible et le Fils transpercé.
Elle revient aussi, ma journalière histoire :
Mon visage, ma voix, mon alarme, mon sort.
Si, quand un jour viendra, l’autre réveil, la mort,
Pouvait m’offrir un temps sans reste et sans mémoire,
Un temps où tout, jusqu’à mon nom, fût aboli !
Ah, si ce matin-là pouvait être l’oubli !

Jorge Luis BORGES (1899-1986)
L’Autre, le Même (1964) in Œuvre poétique, Gallimard, 1970
Traduit de l’espagnol par Ibarra

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1629

SAMEDI 20 OCTOBRE 2018

LETTRE À ÉDOUARD PEISSON (extrait)

Et alors, j’ai pris feu dans ma solitude car écrire c’est se consumer…
L’écriture est un incendie qui embrase un grand remue-ménage d’idées et qui fait flamboyer des associations d’images avant de les réduire en braises crépitantes et en cendres retombantes. Mais si la flamme déclenche l’alerte, la spontanéité du feu reste mystérieuse. Car écrire c’est brûler vif, mais c’est aussi renaître de ses cendres.

Blaise CENDRARS (1887-1961)
L’Homme foudroyé, Gallimard, 1945

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1628

VENDREDI 19 OCTOBRE 2018

AUCUN HOMME N’EST UNE ÎLE

Aucun homme n’est une île, un tout, complet en soi ; tout homme est un fragment du continent, une partie de l’ensemble ; si la mer emporte une motte de terre, l’Europe en est amoindrie, comme si les flots avaient emporté un promontoire, le manoir de tes amis ou le tien ; la mort de tout homme me diminue, parce que j’appartiens au genre humain ; aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : c’est pour toi qu’il sonne.

John DONNE (1572-1631)
Devotions upon Emergent Occasions (1624)
Traduit de l’anglais par ?

[Texte découvert sur le site « beauty will save the world », voir le lien ci-dessous]
https://schabrieres.wordpress.com/2010/01/05/john-donne-aucun-homme-nest-une-ile-no-man-is-an-island-1624/?wref=tp

UN JOUR, UN TEXTE # 1627

JEUDI 18 OCTOBRE 2018

LA BARRIÈRE DE L’OCTROI

Je n’irai pas tellement plus loin que la barrière de l’octroi
Que le petit bistrot tout plein d’une clientèle maraîchère
Je ne ferai jamais que quelques pas sur cette terre
Et dans cette grande journée
Je ne passerai pas pour un vieil abonné
Si les miracles font qu’une image demeure
La mienne tremblera dans les vitres gelées
Comme le chant lointain d’un enfant colporteur
Le temps qui m’est donné que l’amour le prolonge
Et dans ma solitude un instant habitée
J’accrocherai des panoplies de bout du monde
De grands pays couverts d’oiseaux effarouchés
L’amour et moi passerons dans ces campagnes
Aux joues roses et pâles ainsi qu’un vaisselier
Le soir nous nous assoirons à la bonne table
De la diseuse d’aventure et du roulier
Notre nom flottera à la maîtresse poutre
Parmi les numéros victorieux des conscrits
Nous saignerons le coq et le sang noir du doute
Ajoutera par son énigme au manuscrit
Manuscrit qui n’est rien qu’une page navrante
Où l’homme et sa détresse sont tout au long couchés
Comme au fond d’un grenier éclairé par les pommes
Les six ans d’un enfant et son jouet mutilé.

René Guy CADOU (1920-1951)
Poésie la vie entière (Œuvres complètes), Seghers, 2001

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1626

MERCREDI 17 OCTOBRE 2018

PLUS GRANDS QUE NOS CORPS…

plus grands que nos corps
nous ne dormons plus
qu’à la verticale

quand la nuit se referme
sur nos peaux en état d’alarme
nous pratiquons des entailles

pour nous calmer nous mettre à l’abri des épidémies de médecins drogués dur et des raz-de-marée nous allons dehors nous réchauffer aux portes des tavernes incendiées nous racontons des légendes au bord du feu nous parlons du futur avec une voix rassurante un chandail de laine sur les épaules et une Kalachnikov flambant neuve dans le sang

les enfants apprennent ainsi
que nous sommes des vautours dépeçant
des chatons dans les rues commerciales

attention danger
nous contenons en nous
toute la foudre qui dort

heureusement pour nous pendre
il y a les avions

les vents
et les patrouilles d’oiseaux

les plus forts iront en enfer les autres derrière les barreaux d’une belle maison avec vue sur un ciel constellé d’usines un ciel brûlé de lumière bouillie

dans nos bouches la vie devient goudron
mourons de rire pour en finir

avec la pâleur parfumée des édifices
l’élégance des papillons mécaniques

François GUERRETTE (né en 1986)
Pleurer ne sauvera pas les étoiles, Poètes de brousse, 2012

[Texte découvert sur le site « les VOIX de la POÉSIE », voir le lien ci-dessous]
https://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/plus-grands-que-nos-corps

UN JOUR, UN TEXTE # 1625

MARDI 16 OCTOBRE 2018

TU ES COMME UNE TERRE

Tu es comme une terre
que personne jamais n’a nommée.
Tu n’attends rien
si ce n’est la parole
qui jaillira du fond
comme un fruit dans les branches.
Un vent vient jusqu’à toi.
Arides et fanées, des choses
t’encombrent et vont au gré du vent.
Membres et mots anciens.
Tu trembles dans l’été.

Cesare PAVESE (1908-1950)
La mort viendra et elle aura tes yeux (1950), Gallimard , 1969
Traduit de l’italien par Gilles de Van

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1624

LUNDI 15 OCTOBRE 2018

TRANSFIGURATION

Je me suis levé
je suis debout dans le soleil et je marche
je marche à la vie à la lutte à la victoire
me voici prêt à vivre désormais comme il convient
à un homme sain et fier et modeste
comme il convient à un pauvre nègre qui a beaucoup
souffert non pas désolé mais consolé non pas déserté
mais délesté de tout ce qui comprime qui alourdit l’esprit
le cœur le corps et j’ai tout oublié sauf les minutes heureuses

sauf les minutes de l’espérance et du courage j’ai tout oublié
de mes souffrances sauf ma vendange et ma moisson non pas résigné
mais désigné pour cette conquête que je veux belle pour cet amour
que je veux grand sans faux pas comme sans faiblesse sans pitié

comme sans remords sans regret et sans honte et sans mensonges
je me suis lavé de toute la vie et le monde ruisselle sur moi
et je sens dans ma chair neuve le frémissement du vent la chaleur
même du soleil la lune éclaire mes rêves de son abat-jour nostalgique

et je bois aux mamelles de l’azur l’air pur de l’allégresse

ô raison plus grande de l’univers toi qui es en moi autour de moi
au-dessus de moi en dessous de moi toi qui me préserves de toute folie

et de toute souillure et de toute défaillance soutiens-moi

toujours dans cette violence et dans cette paix tranquille et douce
et donne-moi enfin cet équilibre serein si proche du pur bonheur
ô toi raison ma sévère sagesse guide-moi sans relâche vers la beauté
du jour plus magnifique chaque instant œil de lumière où se nourrit

le feu aussi limpide et clair que la source apaisante où je me désaltère à bouche assoiffée.

Georges DESPORTES (1921-2016)
Les Marches souveraines, 1956

[Texte découvert sur le blog « Akia », voir le lien ci-dessous]
http://akia.eklablog.fr/transfiguration-georges-desportes-a127736288

UN JOUR, UN TEXTE # 1623

DIMANCHE 14 OCTOBRE 2018

PEUPLE INHABITÉ

J’habite un espace où le froid triomphe de l’herbe, où la grisaille règne en lourdeur sur des fantômes d’arbres.

J’habite en silence un peuple qui sommeille, frileux sous le givre de ses mots.
J’habite un peuple dont se tarit la parole frêle et brusque.

J’habite un cri tout alentour de moi —
pierre sans verbe —
falaise abrupte —
lame nue dans ma poitrine l’hiver.

Une neige de fatigue étrangle avec douceur le pays que j’habite.
Et je persiste en des fumées.
Et je m’acharne à parler.
Et la blessure n’a point d’écho.
Le pain d’un peuple est sa parole.
Mais point de clarté dans le blé qui pourrit.
J’habite un peuple qui ne s’habite plus.

Et les champs entiers de la joie se flétrissent sous tant de sécheresse et tant de gerbes reniées.

J’habite un cri qui n’en peut plus de heurter, de cogner, d’abattre ces parois de crachats et de masques.

J’habite le spectre d’un peuple renié comme fille sans faste.

Et mes pas font un cercle en ce désert. Une pluie de visages blancs me cerne de fureur.

Le pays que j’habite est un marbre sous la glace.

Et ce pays sans hommes de lumière glisse dans mes veines comme femme que j’aime.

Or je sévis contre l’absence avec, entre les dents, une pauvreté de mots qui brillent et se perdent.

Yves PRÉFONTAINE (né en 1937)
Pays sans paroles, L’Hexagone, 1967

[Texte découvert sur le site « les VOIX de la POÉSIE », voir le lien ci-dessous]
https://www.lesvoixdelapoesie.com/videos/genevieve-cantin-peuple-inhabite-de-yves-prefontaine

UN JOUR, UN TEXTE # 1622

SAMEDI 13 OCTOBRE 2018

DANS RESPIRER

Dans respirer m’a dit Goethe il y a deux grâces
l’air qu’on s’incorpore et celui qu’on lâche
la peine que j’ai moi c’est à rendre l’âme
l’âme que l’air m’a prêtée j’oublie d’expirer
pour que j’y consente il faut au moins
le calme d’un sous-bois la nage
ou l’obstination d’une course lente

Un ventre vous crache à l’air libre on vous gifle
cri oblige on fera qu’il accepte
le petit salaud d’avaler puis de relâcher
attrape et souviens-toi que tu es souffle
savez-vous comment les cogneurs vous nomment
l’oublieux bébé qui tarde à l’ouvrir
étonné disent-ils il arrive étonné

Là ils parlent de moi qui m’étonne encore
malgré mon long passé dans la respiration
un rien m’éberlue un rien m’asphyxie
peut-être je me souviens de ce premier cri
à moins qu’ils aient cogné un peu trop fort
sur moi qui fais le bègue à la moindre alerte
moi qui fais le muet dès qu’on me regarde

Ah le plaisir brutal de bâiller sous les arbres
et celui de vider le sac à air tout un dimanche
à fond perdu dans la chambre d’ennui
mais c’est vrai que pour aller au bout des souffles
il faut une musique au large de soi
qui vous insuffle et lente vous soulève
l’ange qu’elle offre est un chanteur

Je suis né poumon comme tout le monde
la grâce attendue tardait à venir
jusqu’au jour où pour mieux m’entendre
j’ai marché mot à mot sur des pages au hasard
voilà que d’un seul coup ça respirait tranquille
j’avais trouvé je continue j’inspire
j’expire calmement sous le vent des paroles

Ludovic JANVIER (1934-2016)
La Mer à boire, Gallimard, 1987

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1621

VENDREDI 12 OCTOBRE 2018

JE NE MEURS PAS POUR UNE NOBLE CAUSE

Je ne meurs pas pour une noble cause
Et tous les diables et toutes les fables
N’ont pas sourire plus inhumain
Que cette volée de ciel noir
À travers ma figure
Je ne meurs pas pour une noble cause
Une belle plaie de mercurochrome
Contre le mur
Comme un faux incendie
Comme une bouche qui ne vient pas à terme
Allez, va ! Gentils lapidaires !
Vous ne lapiderez de vos diamants et saphirs
Que les angles jaunes
Où vous vous abritez
Je ne meurs pas pour une noble cause
Je vous l’ai déjà dit
Car il pleut très souvent
Et je n’ai d’autre protection
Que la grimace des faux-jours
Où il faut bien que je reconnaisse
Un terrible sourire
Plus doux que l’infini des verres d’alcool
Plus chauds que ma tête
Roulant dans des abîmes tapissés de tessons
Je ne meurs pas pour une noble cause
Et vous souriez de pitié
Du fond de la grimace universelle.

Gérald NEVEU (1921-1960)
Une Solitude essentielle, Guy Chambelland, 1972

[Texte découvert sur le site « Florilège », voir le lien ci-dessous]
http://www.florilege.free.fr/florilege/neveu/jenemeur.htm