Mois: novembre 2018

UN JOUR, UN TEXTE # 1670

VENDREDI 30 NOVEMBRE 2018

J’EN DÉDUIS QUE JE T’AIME

Par la peur de te perdre et de ne plus te voir
Par ce monde insensé qui grouille dans ma tête
Par ces nuits sans sommeil où la folie me guette
Quand le doute m’effleure et tend mon cœur de noir
J’en déduis que je t’aime
J’en déduis que je t’aime

Par le temps que je prends pour ne penser qu’à toi
Par mes rêves de jour où tu règnes en idole
Par ton corps désiré de mon corps qui s’affole
Et l’angoisse à l’idée que tu te joues de moi
J’en déduis que je t’aime
J’en déduis que je t’aime

Par le froid qui m’étreint lorsque je t’aperçois
Par mon souffle coupé, par mon sang qui se glace
Par la désolation qui réduit mon espace
Et le mal que souvent tu me fais malgré toi

Par la contradiction de ma tête et mon cœur
Par mes vingt ans perdus qu’en toi je réalise
Par tes regards lointains qui parfois me suffisent
Et me font espérer en quelques jours meilleurs
J’en déduis que je t’aime
J’en déduis que je t’aime

Par l’idée que la fin pourrait être un début
Par mes joies éventrées par ton indifférence
Par tous les mots d’amour qui restent en souffrance
Puisque de te les dire est pour moi défendu
J’en déduis que je t’aime
J’en déduis mon amour.

Charles AZNAVOUR (1924-2018)
45 tours J’en déduis que je t’aime, éditions Ducretet-Thomson, 1955

UN JOUR, UN TEXTE # 1669

JEUDI 29 NOVEMBRE 2018

J’AI TANT DE CHOSES À TE DIRE

J’ai tant de choses à te dire
Que je n’aurai jamais fini
De te parler, de te sourire
Pour essayer d’être compris.

Mais elles s’embuent de mystère
Comme ta voix et ton sourire
Comme tes mains dans la lumière
Les choses que je veux te dire.

Hélas ! J’ai beau faire, beau dire,
Il ne me reste qu’à me taire
Et à laisser parler mon cœur

Avec cette voix familière
Qu’il a pour parler du bonheur
Dès que je cherche à te les dire.

Maurice CARÊME (1899-1978)
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[Source : souvenir d’école !]

UN JOUR, UN TEXTE # 1668

MERCREDI 28 NOVEMBRE 2018

VŒU

Je voudrais pour tes yeux la plaine
Et une forêt verte et rousse,
Lointaine
Et douce
À l’horizon sous un ciel clair,
Ou des collines aux belles lignes
Flexibles et lentes et vaporeuses
Et qui sembleraient fondre en la douceur de l’air,
Ou des collines
Ou la forêt…

Je voudrais
Que tu entendes,
Forte, vaste, profonde et tendre,
La grande voix sourde de la mer
Qui se lamente
Comme l’amour !
Et, par instant, tout près de toi,
Dans l’intervalle
Que tu entendes,
Tout près de toi,
Une colombe
Dans le silence,
Et faible et douce
Comme L’amour,
Un peu dans l’ombre,
Que tu entendes
Sourdre une source.

Je voudrais des fleurs pour tes mains,
Et pour tes pas
Un petit sentier d’herbe et de sable
Qui monte un peu et qui descende
Et tourne et semble
S’en aller au fond du silence,
Un tout petit sentier de sable
Où marqueraient un peu tes pas,
Nos pas
Ensemble.

Henri de RÉGNIER (1864-1936)
Poèmes, Mercure de France, 1895

[Texte découvert sur le site « Le bar à poèmes », voir le lien ci-dessous]
http://www.barapoemes.net/archives/2016/12/17/34696585.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1667

MARDI 27 NOVEMBRE 2018

LETTRE À HERMINE LECOMTE DU NOÜY (extrait)

Depuis hier soir je songe à vous, éperdument. Un désir insensé de vous revoir, de vous revoir tout de suite là, devant moi, est entré soudain dans mon cœur. Et je voudrais passer la mer, franchir les montagnes, traverser les villes, rien que pour poser ma main sur votre épaule, pour respirer le parfum de vos cheveux. Ne le sentez-vous pas, autour de vous, rôder, ce désir, ce désir venu de moi qui vous cherche, ce désir qui vous implore dans le silence de la nuit ?

Guy de MAUPASSANT (1850-1893)
Lettre à Hermine Lecomte du Noüy, 1887
 

UN JOUR, UN TEXTE # 1666

LUNDI 26 NOVEMBRE 2018

SONNET
(AMOUR CACHÉ)

Mon âme a son secret, ma vie a son mystère,
Un amour éternel en un moment conçu :
Le mal est sans espoir, aussi j’ai dû le taire,
Et celle qui l’a fait n’en a jamais rien su.

Hélas ! j’aurai passé près d’elle inaperçu,
Toujours à ses côtés, et pourtant solitaire.
Et j’aurai jusqu’au bout fait mon temps sur la terre,
N’osant rien demander et n’ayant rien reçu.

Pour elle, quoique Dieu l’ait faite douce et tendre,
Elle suit son chemin, distraite et sans entendre
Ce murmure d’amour élevé sur ses pas.

À l’austère devoir, pieusement fidèle,
Elle dira, lisant ces vers tout remplis d’elle
« Quelle est donc cette femme ? » et ne comprendra pas.

Félix ARVERS (1806-1850)
Mes Heures perdues, 1833

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1665

DIMANCHE 25 NOVEMBRE 2018

JE SERAI MÉMOIRE DE NUIT

Je serai mémoire de nuit
dans les oublis de l’aube
je chanterai le bruissement
de tes pieds nus à mon oreille
émerveillée
la volupté de l’espérance
en mes yeux clos
qui devinaient
mes bras ouverts à la chaleur
de ton approche
ma bouche offerte à l’inconnu
de tes offrandes
je chanterai
nos secrets dénudés
dans la pudeur
du noir

Robert MALLET (1915-2002)
Presqu’îles presqu’amours, Gallimard, 1986

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1664

SAMEDI 24 NOVEMBRE 2018

SONNET XXVII

Et comment donc me sentirais-je bien
Quand je ne puis jouir d’aucun repos ?
Rien n’allège mes nuits de mes journées,
Le jour accable la nuit, et la nuit le jour.

Et l’un et l’autre, ennemis l’un de l’autre,
N’en conspirent pas moins pour me torturer,
L’un par trop de labeurs, l’autre en me répétant
Que ces tâches me gardent trop loin de toi.

Pour lui plaire je dis au jour que ta lumière
L’éclairerait, si le recouvraient des nuages,
Et je cajole la noire nuit : si les étoiles
Ne luisent pas, toi, tu empliras d’or le crépuscule.

Mais chaque jour accroît d’un jour ma peine,
Et la nuit chaque nuit me la rend plus dure.

William SHAKESPEARE (1564-1616)
Les Sonnets (1609), Gallimard, 2007
Traduit de l’anglais par Yves Bonnefoy

[Texte découvert sur le site « OpenEdition Books », voir le lien ci-dessous]
https://books.openedition.org/pufr/777?lang=fr

UN JOUR, UN TEXTE # 1663

VENDREDI 23 NOVEMBRE 2018

SI TU SAIS

Si tu sais garder les yeux clos
Quand tant d’images te font signe,
Et surprendre le chant secret
Qui se cache parfois sous les mots,
Tu verras naître tous tes rêves.

Si tu veux t’imposer le silence
À l’instant d’écouter la nuit,
Peut-être entendras-tu monter
Dans le ciel de l’immense été
Comme un chuchotement d’étoiles.

Alors, tu pourras t’avancer
Sur les chemins du monde,
Plus libre de tes yeux ouverts,
Plus riche de chaque parole,
Puisque tu connaîtras
Le prix du rêve et du silence.

Pierre GABRIEL (1926-1994)
Chaque aube tient parole, Cheyne, 1988

[Texte découvert sur le site « beauty will save the world », voir le lien ci-dessous]
https://schabrieres.wordpress.com/2014/09/30/pierre-gabriel-si-tu-sais-1988/

UN JOUR, UN TEXTE # 1662

JEUDI 22 NOVEMBRE 2018

JUSQU’À LA NUIT

Le téléphone ne sonne pas. S’il sonne, je le décroche. Je le rebranche ensuite au cas où il sonnerait et où je voudrais répondre, mais je réponds rarement.

L’arbre le plus à gauche, dans la fenêtre, a des feuilles si vertes qu’elles sont jaunes, de gros moineaux s’y agitent. je les aperçois à peine.

L’église, la rue, le golfe de toits à gauche de l’église composent le fond d’une image : deux fenêtres, des arbres tièdes, un catalpa ? un arbre de Judée ?

J’ai pris l’habitude de m’y étendre par le regard, assis sur une chaise. Sur la table j’ai posé les papiers, les livres, les lettres que je reçois et auxquelles je n’arrive pas à répondre.

Le soir quand la lumière se concentre, et avance, en oblique, parfois portant du soleil, parfois pas, jusqu’à mes pieds. Je m’assieds sur cette même chaise, face à l’image.

J’y reste jusqu’à la nuit.

Pas pour regarder, j’ai déjà vu, pas pour attendre, quand rien ne viendra, juste par un geste, de continuité.

À hauteur de mes yeux, à peu près, est le point d’où a été composée l’image, la photographie, où l’on voit, ce que je vois et viens, paresseusement, de décrire, que je ne regarde pour ainsi dire plus jamais, cette image est sur le mur face à moi.

Je pourrais voir, sur le mur, distinctement cette image, je pourrais la voir, parfaitement dans la nuit même, mais je ne la regarde pas. cette image qui te contient.

Jacques ROUBAUD (né en 1932)
Quelque chose noir, Gallimard, 1986

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1661

MERCREDI 21 NOVEMBRE 2018

RIEN

Rien,
C’est un mot qui fuit
D’une vertèbre à l’autre.

Rien,
C’est une brindille
Qui casse sur la joue.

Rien,
C’est dans un rocher
Un peu de mer qui brûle.

Rien,
C’est la liberté
Qui blesse vos pieds nus.

Jean SÉNAC (1926-1973)
in Œuvres poétiques, Actes Sud, 1999

[Texte découvert sur le site « beauty will save the world », voir le lien ci-dessous]
https://schabrieres.wordpress.com/2014/04/19/jean-senac-rien/