Mois: décembre 2018

UN JOUR, UN TEXTE # 1701

DIMANCHE 31 DÉCEMBRE 2018

ET MAINTENANT

Et maintenant.

Et maintenant nous allons disparaître : c’est la nouvelle de notre mort que nous voyons briller dans vos yeux, frémir à vos lèvres.

Vous êtes seul mais avec vous des millions sont là, qui vous ressemblent. Vous êtes seul mais vous n’êtes pas unique. Vous n’êtes que le premier de millions qui viendront à votre suite, effacer nos chemins sous le tumulte de leurs pas.

Vos amenez avec vous le désir, l’or et l’envie. Nous savons que nous n’y résisterons pas. Personne ne sait résister au grand soleil de l’or, au fin couteau de l’envie, au couteau de l’envie, au vin lourd du désir. Personne n’a jamais su vous résister.

Vos paroles sont douces. Vos mains sont ouvertes. Vous dites que vous venez nous aider. Nous avons toujours craint ceux qui parlaient comme vous. Celui qui nous veut du mal est comme un loup un feu suffit à l’écarter. Celui qui nous veut du bien est comme un frère. Son bien n’est pas le nôtre. Il nous le fait manger à notre insu dans le pain du partage.

Entrez. Allez où bon vous semble. Nous ne ferons rien pour retarder votre marche.

C’est un dernier secret que nous vous confions, c’est le plus grand secret que nous remettons entre vos mains avides : ce qui veut nous anéantir est en réalité ce qui nous est le plus favorable. C’est en n’y résistant pas que nous y découvrons la meilleure part de nous-mêmes – celle qui, pour nous sauver, doit commencer par nous perdre.

Entrez. Prenez ce qui vous enchante et détruisez le reste.

À la fin, à la fin des fins, restera l’indestructible, le trop léger pour mourir, le trop fin pour brûler.

Autour de cela nous nous retrouverons, vous et nous.

Ensemble.

Christian BOBIN (né en 1951)
L’Autre visage, Lettres vives, 1991

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1700

DIMANCHE 30 DÉCEMBRE 2018

L’OUBLI DE SOI

Paupières asservies au bleu incohérent du large,
Ailes paralysées au cœur du tourbillon de l’air,
Vous ne vous lèverez désormais que pour un regard
Qui poignardera mes amours millénaires
Et ce sera comme au premier jour de ma vie.
Les oiseaux de l’hiver jouiront seuls de l’embellie,
Et je passerai pour dormir sous l’affaissement
De la voile inutile… Mais sera-t-il un astre
Pour sombrer à ma place, et pacifier la mer ?

Jacques DUPIN (1927-2012)
Gravir, Gallimard, 1963

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1699

SAMEDI 29 DÉCEMBRE 2018

E. A. P. (1809-1849)

Pompes du marbre, noirs visages offensés
Par le ver, c’était là sa promesse funèbre.
Il se voulut celui qui convoque et célèbre,
Triomphe de la Mort, tes symboles glacés.
Il ne les craignait pas, il craignait autre chose,
Non l’ombre amère, l’ombre tiède des amours ;
Et le commun bonheur et les faciles jours.
L’or ni le marbre ne l’aveuglaient, mais la rose.
Comme s’il eût atteint le revers du miroir
Il fit son solitaire et complexe devoir
De fabricant d’effrois et de hanteur de veilles.
Peut-être que sur l’autre pente de la mort
IL persiste à bâtir, toujours seul, toujours fort,
De splendides horreurs et d’atroces merveilles.

Jorge Luis BORGES (1899-1986)
L’Autre, le Même (1964) in Œuvre poétique, Gallimard, 1970
Traduit de l’espagnol par Ibarra

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1698

VENDREDI 28 DÉCEMBRE 2018

EST-CE AINSI QU’ON A VÉCU… (extrait)

Cette langue de morts
qui éclaire l’ombre,
paroles ici liées
comme un paquet de songes.

L’héritage des légendes
qu’on nous donna,
le temps, l’histoire,
la mise en prose.

Ces drapeaux, ces couleurs éteintes,
captures, évasions, saisons sanglantes,
émois et convois,

Pareils aux rails sous les orties
disparaissant, rouille et poussière,
avec le temps, avec la pluie.

Lionel RAY (né en 1935)
Syllabes de sable, Gallimard, 1996

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1697

JEUDI 27 DÉCEMBRE 2018

L’ESPOIR EST UNE VEILLEUSE FRAGILE

Sur cette terre vouée au désastre
Nous tenons nous résistons
Nous nous arc-boutons
Contre vents et marées
Défiant le soleil des armes
Son éclat meurtrier.

Car il faut persister s ans fin
Dans l’âpreté des jours
Comme si l’on ne devait jamais mourir…

Dans ce poème ce n’est pas moi qui vous parle
Dans ce poème ce n’est pas ma voix que vous entendez
Mais ce qui me traverse et me maintient :
L’ombre désespérée de la beauté
Cet espoir infini au cœur des hommes

Car dans nos mains qui tremblent
Cette petite lueur d’espoir
Est une veilleuse fragile
Au cœur de la nuit carnassière…

Bernard MAZO (1939-2012)
Cette absence infinie, Le Dé bleu, 2004

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1695

MARDI 25 DÉCEMBRE 2018

LES SAISONS DU CŒUR

Je ne sais plus si c’est ma joie
Si c’est ma peine
Si dimanche commence ou finit la semaine
Il est trop tard
On parle d’amour
Et toujours sans savoir
Les mots s’envolent
Il y a des baisers coulés dans les paroles
Des larmes sur la main
Un grand ciel de printemps au fond du lendemain
Un grand soleil
La nuit mon cœur qui bat trop fort
Et me réveille
Les ailes des oiseaux sur la gorge du vent
Tous ces matins perdus
Ces haines à renaître
Et ceux qui ne voudront jamais me reconnaître.

René Guy Cadou (1920-1951)
Morte-saison, René Debresse Éditeur, 1941

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1694

LUNDI 24 DÉCEMBRE 2018

LA PETITE HERBE DES MOTS (extrait)

On peut croire qu’un souvenir
Creuse la couleur du mot bleu, à force
Il en reste plus rien, du bleu ;
Et du souvenir pas plus.
Qu’est-ce qu’on raconte ?

James SACRÉ (né en 1939)
La petite herbe des mots, Le Dé bleu, 1986

[Texte découvert sur le site « TERRE à CIEL », voir le lien ci-dessous]
http://terreaciel.free.fr/poetes/poetesjsacre.htm

UN JOUR, UN TEXTE # 1693

DIMANCHE 23 DÉCEMBRE 2018

AU MILIEU DU FLEUVE

Au milieu du fleuve
La terre en mémoire s’enfonce
Dans le sombre de la lumière.
L’autre rive
Est invisible.
Un frisson dans les vagues,
Le souffle du vent.

Michael EDWARDS (né en 1938)
Rivage mobile, Arfuyen, 2003
Traduit de l’anglais par l’auteur

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir lien ci-dessous]
http://www.babelio.com/livres/Edwards-Rivage-mobile–Poemes-en-anglais-et-en-francais/579999#critiques

UN JOUR, UN TEXTE # 1692

SAMEDI 22 DÉCEMBRE 2018

SCIENCE ULTIME (extrait)

Nul n’approche quiconque sauf en un murmure,
entre de hautes flores : camélias d’air
brassé, flammes d’aloès dardant
d’une chair difficile.
La beauté qui dévore la vision se nourrit du désordre.
Elle illumine l’espace, qui susurre en traversant une image si légère qu’elle ne peut souffrir le poids
brusque
du sang – les veines de la gorge contre la bouche.

Herberto HELDER (1930-2015)
Science ultime, Lettres Vives, 1993
Traduction de Laura Lourenço et Marc-Ange Graff

[Source : lecture personnelle]