Mois: janvier 2019

UN JOUR, UN TEXTE # 1730

MARDI 29 JANVIER 2019

Né.
Ainsi donc lui aussi, né.
Né comme tout le monde.
Comme moi qui mourrai.

Fils d’une vraie femme.
Venu du fond du corps.
Voyageur vers l’oméga.

Menacé de sa propre absence
de partout
à chaque instant.

Et ses mouvements
sont des esquives
devant l’universelle sentence.

Wisława SZYMBORSKA (1923-2012)
De la mort sans exagérer : Poèmes 1957-2009, Gallimard, 2018
Traduit du polonais par Piotr Kaminski

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1729

LUNDI 28 JANVIER 2019

COMMANDE

Ne m’accorde pas de répit, ne me pardonne jamais.
Harcèle mon sang, que chaque cruauté soit toi qui reviens.
Ne me laisse pas dormir, éloigne de moi la paix !
Alors je gagnerai mon royaume
et lentement je naîtrai.
Ne me perds pas comme une musique facile, ne sois pas caresse ni gant,
taille-moi comme un silex, désespère-moi.
Garde ton amour humain, ton sourire, tes cheveux. Donne-les.
Que vienne vers moi ta colère sèche d’allumette et d’écailles.
Crie. Vomis du sable dans ma bouche, casse-moi la gueule.
T’ignorer en plein jour m’importe peu
et savoir que tu joues face au soleil et à l’homme.
Partage-le.

Je te demande la dure cérémonie de l’entaille,
ce que personne ne te demande : les épines
jusqu’à l’os. Arrache-moi ce visage infâme,
Oblige-moi à crier enfin mon véritable nom.

Julio CORTÁZAR (1914-1984)
Crépuscule d’automne (1984), José Corti, 2010
Traduit de l’espagnol par Silvia Baron Supervielle

[Texte découvert sur le site « beauty will save the world », voir le lien ci-dessous]
https://schabrieres.wordpress.com/2018/09/13/julio-cortazar-commande/

UN JOUR, UN TEXTE # 1728

DIMANCHE 27 JANVIER 2019

CLOCHES

J’ai quitté mon nid de pierres
Sur un bel oiseau d’airain
Vos douleurs me sont légères
Je suis la mort des marins

J’apprends la tendresse aux hommes
Que j’étreins sans les briser
Je suis l’amour d’un fantôme
Qui se souvient d’un baiser

L’hiver conduit mon cortège
Et pour singer ses façons
J’ai mis ma robe de neige
Je suis la mort des chansons

Les cœurs d’amants pour nous suivre
Otant leurs manteaux de rois
Prennent des robes de givre
Les morts habitent le froid

Dans un haut grenier de pierres
Où la lune nous attend
Au galant que je préfère
Je souris avec les dents

Les baisers que je lui donne
Sont muets comme les lys
Dont la pâleur l’emprisonne
Au fond des jours abolis

Cloches d’or cloches de terre
Sonnez en vain dans le sang
J’ai des ciseaux de lumière
Je suis l’oubli des absents

J’ai semé sur votre face
Les iris couleur de temps
Qu’avec mes ciseaux de glace
Mes mains coupent dans le vent

La fleur sans ombre des larmes
A fait s’ouvrir dans les cieux
Au jour qui jette ses armes
Un ciel plus froid que vos yeux

Ainsi j’efface une voile
Et rends au vent sa pâleur
Qui pleure avec les étoiles
Dont elle effeuille le cœur

Joë BOUSQUET (1897-1950)
La Connaissance du soir, Éditions du Raisin, 1945

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1727

SAMEDI 26 JANVIER 2019

JE VIVRAI SANS TOI

Je vivrai sans toi
Puisque tu le veux
Puisque tu t’en vas
Sans lever les yeux
Je vivrai tout seul
Où nous étions deux
Je vivrai de rien
Je vivrai de peu
D’une maison vide
D’un lit déserté
Au soleil livide
Des regrets
Puisque tu le veux
Je vivrai sans toi
Je ne t’aime plus
Comme au premier jour
Je ne t’aime plus
Mon amour
Puisque tu le veux
Je vivrai sans toi

Puisque tu le veux
Je ne vivrai pas

Michel LEGRAND (1932-2019)
Philips, 1967

[Source : écoute personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1726

VENDREDI 25 JANVIER 2019

AMOUR

Je voudrais parler
mais ne le peux
Un ange noir
me retient

À présent il faudra
se taire toujours plus
jusque dans les derniers
retranchements

Rose AUSLÄNDER (1901-1988)
Je compte les étoiles de mes mots, L’Âge d’Homme, 2000
Traduit de l’allemand par Edmond Verroul

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/auteur/Rose-Auslnder/258997/citations?a=a&pageN=3

UN JOUR, UN TEXTE # 1725

JEUDI 24 JANVIER 2019

APRÈS TOUT

Voici que nous nous retrouvons enfin
au coeur de ces orages aveugles
dans cette nuit de couteaux sans cible

nous tremblons ensemble

le temps traverse le brasier et noircit
à l’aube nous fouillerons la cendre
pour célébrer la dernière étincelle

nous jaillirons ensemble.

Roland GIGUÈRE (1929-2003)
La Main au feu (1949-1968), Typo, 2003

[Texte découvert sur le site « Agonia », voir le lien ci-dessous]
http://francais.agonia.net/index.php/poetry/13990219/Apr%C3%A8s_tout

UN JOUR, UN TEXTE # 1724

MERCREDI 23 JANVIER 2019

PREMIER TESTAMENT (extrait)

Je suis seul, je suis seul, c’est l’heure des tempêtes.
Les mots à qui je parle ont peur de me parler.
La nuit m’entoure, je m’accroche à ma planète.
Le Sud est-il au Nord ? Mon étoile a coulé.

Je suis seul, je suis seul, il neige des navires.
L’équateur est couvert de gouvernails brisés.
J’ai tenu l’océan comme une tirelire.
Tangage de ma chair, quand vas-tu t’apaiser ?

Je suis seul. C’est de moi que mon rire se moque ;
Il a mangé la lune, ainsi font les vautours.
L’ancre perce mon crâne : on dirait une coque
Qui tourne, se retourne et n’a plus de contours.

Je suis si seul que mon squelette m’abandonne.
Vas-tu te vendre, mon squelette ? C’est ton droit.
Mon verbe me trahit, mais plus rien ne m’étonne.
Si je meurs, l’univers n’en sera pas plus froid.

Je connais ma leçon ; je dois dire : « J’existe ».
Même si le pollen a remplacé mon cœur.
Qui craint la mort ? La mort ne saurait être triste ;
Grâce à elle ma peau se couvrira de fleurs.

Je connais ma leçon, la belle convenance !
A chaque désespoir, il faut dire : « Merci. »
Je ne dis rien, je suis cloué sur mon silence.
Pour un mot de travers mon corps se rétrécit.

Je suis obéissant ; ce qu’un poète invente,
Ne vaut pas une rose emportée par les flots.
Roses, roses sans nom, vous êtes plus vivantes
Que votre nom qui ne sera jamais éclos.

Je suis obéissant ; je dois servir les hommes.
Le courage me manque, et je m’y prends si mal !
Effacez-moi, je vous l’ai dit, d’un coup de gomme,
O dédain du silex, ô mépris végétal !

Si vous voulez – c’est un dernier pèlerinage –
J’irai au bout du monde, et ne saurai pourquoi.
Le monde est soupçonneux, il me demande un gage
D’amour ou d’amitié, sous le soleil bourgeois.

Si vous voulez – c’est une ultime tentative –
Pour le règne du bien je verserai mon sang.
Déjà le sang devient une simple salive ;
L’oiseau de paradis, un oiseau commerçant.

Alain BOSQUET (1919-1998)
Premier Testament (1957), Gallimard, 1957

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1722

LUNDI 21 JANVIER 2019

LA VERDURE DORÉE (CVIII)

Nous nous taisons. Le vent balance
Les deux saules sur l’abreuvoir ;
Et je sais malgré ton silence,
Que ce soir est le dernier soir.

Adieu. Les feuilles tombent. Lune
Coutumière. Décor banal.
Tourterelles, crépuscule. Une
Étoile, comme un point final.

Tu as la force de sourire
Et dans mon cœur je reconnais
L’odeur des buis que je respire
Dans les jardins abandonnés.

Tristan DERÈME (1889-1941)
La Verdure Dorée, Émile-Paul Frères 1922

UN JOUR, UN TEXTE # 1721

DIMANCHE 20 JANVIER 2019

HOMÈRE AU ROYAUME DES MORTS A LES YEUX OUVERTS (extrait)

Pour m’endormir, je mets
le masque du sommeil : un léger voile
que je tisse avec les événements du jour
et les mots dont je garde le fil en m’endormant.
Une toile aussi fine que celle de l’araignée
où restent au matin des lambeaux de rêves :
des images prises au piège, les discours décousus
d’un somnambule qui se réveille.

Gérard MACÉ (né en 1946)
Homère au royaume des morts a les yeux ouverts, Le Bruit du Temps, 2015

[Source : lecture personnelle]