Mois: janvier 2019

UN JOUR, UN TEXTE # 1720

SAMEDI 19 JANVIER 2019

BALLADE DU TEMPS QUI VA

Comme ruisseaux mes amis vont
le temps s’en va comme rivière
nous passons tous à reculons
mais nous allons notre manière
ainsi nuage ainsi l’eau claire
ainsi la source ainsi l’oiseau
mais nous voyons mourir nos pères
et l’homme passe comme l’eau

et comme l’eau vont les saisons
et tournent l’âge et la misère
nous n’avons plus notre raison
quand il faut regarder derrière
a coulé le temps de naguère
comme le vent comme radeau
l’amour est toujours à refaire
et l’homme passe comme l’eau

la neige est lente et nous savons
qu’ainsi la neige va l’horaire
temps de tes yeux temps de mon nom
et tant de feux pour fuir l’hiver
le fleuve a retrouvé la mer
mais les quais meurent sans bateaux
on nous oublie à l’estuaire
et l’homme passe comme l’eau

père ou ma femme ou mes confrères
nous sommes tous du même lot
et que ferons-nous de la terre
si l’homme passe comme l’eau

Pierre MORENCY (né en 1942)
Poèmes 1966-1986, Éditions du Boréal, 2002

[Texte découvert sur le site « les VOIX de la POÉSIE », voir le lien ci-dessosu]
https://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/ballade-du-temps-qui-va

UN JOUR, UN TEXTE # 1719

VENDREDI 18 JANVIER 2019

AVENIR

Quand trembleront d’effroi les puissants les ricombres
Quand en signe de peur ils dresseront leurs mains
Calmes devant le feu les maisons qui s’effondrent
Les cadavres tout nus couchés par les chemins

Nous irons contempler le sourire des morts
Nous marcherons très lentement les yeux ravis
Foulant aux pieds sous les gibets les mandragores
Sans songer aux blessés sans regretter les vies

Il y aura du sang et sous les rouges mares
Penchés nous mirerons nos faces calmement
Et nous regardons aux tragiques miroirs
La chute des maisons et la mort des amants

Or nous aurons bien soin de garder nos mains pures
Et nous admirerons la nuit comme Néron
L’incendie des cités l’écroulement des murs
Et comme lui indolemment nous chanterons

Nous chanterons le feu la noblesse des forges
La force des grands gars les gestes des larrons
Et la mort des héros et la gloire des torches
Qui font une auréole autour de chaque front

La beauté des printemps et les amours fécondes
La douleur des yeux bleus que le sang assouvit
Et l’aube qui va poindre et la fraicheur des ondes
Le bonheur des enfants et l’éternelle vie

Mais nous ne dirons plus ni le mythe des veuves
Ni l’honneur d’obéir ni le son du canon
Ni le passé car les clartés de l’aube neuve
Ne feront plus vibrer la statue de Memnon

Après sous le soleil pourriront les cadavres
Et les hommes mourront nombreux en liberté
Le soleil et les morts aux terres qu’on emblave
Donnent la beauté blonde et la fécondité

Puis quand la peste aura purifié la terre
Vivront en doux amour les bienheureux humains
Paisibles et très purs car les lacs et les mers
Suffiront bien à effacer le sang des mains

Guillaume APOLLINAIRE (1881-1918)
Le Guetteur mélancolique, Gallimard, 1952

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1718

JEUDI 17 JANVIER 2019

BLANC SUR BLANC (XXX)

Il n’y a pas d’autre manière d’approcher
de ta bouche : tant de soleils et de mers
brûlent pour que tu ne sois pas de neige :
corps

ancré dans l’été : les oiseaux de mer
couronnent ton visage
de leur vol : musique inachevée
que les doigts délivrent :

lumière répandue sur le dos de tes hanches,
encore plus douce au creux des reins :
pour te porter à ma bouche, tant de mers
ont brûlé, tant de navires.

Eugénio de ANDRADE (1923-2005)
Blanc sur blanc, Gallimard, 2004
Traduit du portugais par Maria Antónia Câmara Manuel, Michel Chandeigne et Patrick Quillier

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1717

MERCREDI 16 JANVIER 2019

LE MOTEUR BLANC (extrait)

IX

Rien ne me suffit. Je ne suffis à rien. Le feu qui souffle sera le fruit de ce jour-là, sur la route en fusion qui réussit à devenir blanche aux yeux heurtés de pierre.

X

Je freine pour apercevoir le champ vide, le ciel au-dessus du mur. Entre l’air et la pierre, j’entre dans un champ sans mur. Je sans la peau et l’air, et pourtant nous demeurons séparés.

Hors de nous, il n’y a pas de feu.

André DU BOUCHET (1924-2001)
Dans la chaleur vacante, Mercure de France, 1961

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1716

MARDI 15 JANVIER 2019

GIPSY QUEEN

L’homme a versé parfois son feu
À l’ombre d’une amante nue
Parfois le soleil fou s’éclipse
Derrière la froideur de diane
Mais celui qui joue l’or de l’œil
D’une reine enfantine et brune
Celui qui abat sur le drap
L’adorable fée d’égypte
Celui-là qu’un éclat le sacre
De corail ou de nacre blême
Ou bien la marguerite rare
Quand il surgira des grands fonds
Car une chance l’étoila
Comme un verre qu’on revolvérise
Alors qu’à contre-courant il
Passait les lampes et les seuils
Jusqu’à la porte d’élection,

L’adepte s’est détourné
Le livre de sagesse est clos,

Et la coupe du cœur fumant
Est prête à reprendre le large
Dans le chant du vent magnifique.

André PIEYRE DE MANDIARGUES (1909-1991)
Ruisseau des solitudes, Gallimard, 1968

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1715

LUNDI 14 JANVIER 2019

RUDIMENTS DE LUMIÈRE (extrait)

Tu te crois seul, tu ne crois qu’en la mort,
toi-même affaiblissant les souffles.

Ils avoueront, ici, ce qui sépare
l’effroi de la confiance.

Y a-t-il pour le poing une mémoire ?
Laisse-toi saisir, de toutes tes forces,
et les vents reviendront en cette chambre
comme en haut des falaises
te dénouer, dénouer l’invisible.

Pierre DHAINAUT (né en 1935)
Rudiments de lumière, Arfuyen, 2013

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/livres/Dhainaut-Rudiments-de-lumiere–Suivi-de-Une-ecoute-apres-l/542958#citations

UN JOUR, UN TEXTE # 1714

DIMANCHE 13 JANVIER 2019

SUR UN BATEAU LÉGER

Sur un bateau léger j’ai marché
D’équilibre
puis me suis tu
il m’a fallu crier le nom des étoiles
à tous les points cardinaux.
Ils se sont étirés vers le soir
et m’ont laissé démuni
un moment
jusqu’à ce que le rossignol de mai
demeure le dernier
à m’accompagner
au noir obscur
de ma maison baignée de lune.

Paul de BRANCION (né en 1951)
Le Marcheur de l’oubli, Lanskine, 2006

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/livres/Brancion-Le-marcheur-de-loubli-1CD-audio/445585#citations

UN JOUR, UN TEXTE # 1713

SAMEDI 12 JANVIER 2019

CELUI QUI POURRAIT ÊTRE (extrait)

Je suis celui qui pourrait être.
Tu n’es que songe du monde captif.
Il se fait tard mais le jour est sauvé.
Elle, ma voix, mon chant, ma liberté,
Nous errons sous la forêt solaire,
Vous y viendrez amoureux de notre ombre.
Ils savent, ils croient savoir, ils parlent
D’elles qui nous furent douces et ne sont que silence.

Georges-Emmanuel CLANCIER (1914-2018)
Écriture des jours, Gallimard, 1972

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1712

VENDREDI 11 JANVIER 2019

TES ÉTROITES ÉPAULES

Tes étroites épaules sous les coups rougiront
Sous les coups rougiront, dans la neige flamboieront.

Tes mains enfantines soulèveront les fers,
Elles soulèveront les fers et tresseront les cordes.

Tes pieds tendres, à nu sur le verre,
À nu sur le verre, iront par le sable ensanglanté.

Et moi pour toi – comme une chandelle noire, je brûlerai,
Comme une chandelle noire je brûlerai, interdit de prière.

Ossip MANDELSTAM (1891-1938)
in La Planche de vivre, Gallimard, 1981
Traduit du russe par Tina Jolas et René Char

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1711

JEUDI 10 JANVIER 2019

JE SUIS MORT

Je suis mort parce que je n’ai pas le désir
Je n’ai pas le désir parce que je crois posséder
Je crois posséder parce que je n’essaie pas de donner
Essayant de donner on voit qu’on n’a rien
Voyant qu’on a rien on essaie de se donner
Essayant de se donner on voit qu’on n’est rien
Voyant qu’on n’est rien on désire devenir
Désirant devenir on vit

René DAUMAL (1908-1944)
in Marie d’Egypte de Jacques Lacarrière, Jean-Claude Lattès, 1983

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/auteur/Rene-Daumal/5948/citations