Mois: février 2019

UN JOUR, UN TEXTE # 1758

MARDI 26 FÉVRIER 2019

LE CONDAMNÉ À VIVRE

Je cherche au fond de moi ce qu’y cacha la vie
quand elle me prit aux mains de ses yeux de pleureuse,
peut-être a-t-elle jeté l’existence de nuit
dont un cœur d’homme ne sent que la part malheureuse ?
C’est sûrement un sort qu’elle me mit dans la main
avec le don de vivre et de souffrir sans masque,
car le bonheur, dit-elle, n’a pas de nom humain,
il ne respire pas encagé dans un cœur,
c’est un oiseau malade d’être trop voyageur
et le toucher serait lui retirer son vol.
Et quand on l’imagine on sent qu’il est trop loin,
qu’il s’est cassé le cœur dans ses efforts de vivre,
qu’il ne marquera plus les pages d’aucun livre
et ne traduira plus la comédie du cœur.

Depuis longtemps il fait le jeu d’une autre vérité,
c’est une étoile déracinée de ses désirs…

Jean-Pierre DUPREY (1930-1959)
Derrière son double (Œuvres complètes), Gallimard, 1999

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1757

LUNDI 25 FÉVRIER 2019

TOI

Elle vint —
d’un coup d’œil
sérieux,
sous le rugissement,
la carrure,
devina simplement le gamin.
Elle prit
son cœur pour elle seule,
et simplement
s’en fut jouer,
comme une fillette au ballon.
Et chacune —
comme devant un miracle —
ici une dame s’en mêle,
là une demoiselle :
« En aimer un comme ça ?
Mais il vous renverserait !
Probable que c’est une dompteuse !
Possible qu’elle sort du Zoo ! »
Et moi je jubile.
Il n’y en a plus —
de joug.
Perdant la tête de joie,
je sautais,
comme un Indien à des noces bondissant,
tant je me sentais gai,
tant je me sentais léger.

Vladimir MAÏAKOVSKI (1893-1930)
Lettres à Lili Brik, Gallimard, 1999
Traduit du russe par Andrée Robel

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/livres/Maiakovski-Lettres-a-Lili-Brik-1917-1930/22504/citations

UN JOUR, UN TEXTE # 1756

DIMANCHE 24 FÉVRIER 2019

SONNET 57

Ils mentent en disant que j’ai perdu la lune,
en me prophétisant un avenir de sable,
et que n’ont-ils pas dit avec leur langue froide :
la fleur de l’univers, ils voulaient la proscrire.

« Il ne chantera plus jamais l’ambre insurgé
de la sirène, il ne possède qu’un village. »
Mâchonnant leurs papiers, leurs éternels papiers
ils y recommandaient l’oubli pour ma guitare.

Moi je lance à leurs yeux la lance éblouissante
de notre amour qui cloue ton cœur avec le mien,
je réclame un jasmin tombé dans tes empreintes,

et perdu dans l’obscur, la nuit sous tes paupières
quand la neuve clarté vient pour m’envelopper
je renais à nouveau, maître de mes ténèbres.

Pablo NERUDA (1904-1973)
La Centaine d’amour (1959), Gallimard, 1995
Traduit de l’espagnol par Jean Marcenac et André Bonhomme

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1755

SAMEDI 23 FÉVRIER 2019

PROSE DU TRANSSIBÉRIEN ET DE LA PETITE JEANNE DE FRANCE (extrait)

Du fond de mon cœur des larmes me viennent
Si je pense, Amour, à ma maîtresse;
Elle n’est qu’une enfant que je trouvai ainsi
Pâle, immaculée au fond d’un bordel.
Ce n’est qu’une enfant, blonde rieuse et triste.
Elle ne sourit pas et ne pleure jamais;
Mais au fond de ses yeux, quand elle vous y laisse boire
Tremble un doux lys d’argent, la fleur du poète.

Elle est douce et muette, sans aucun reproche,
avec un long tressaillement à votre approche;
Mais quand moi je lui viens, de ci, de là, de fête,

Elle fait un pas, puis ferme les yeux – et fait un pas.
Car elle est mon amour et les autres femmes
N’ont que des robes d’or sur de grands corps de flammes,
Ma pauvre amie est si esseulée,
Elle est toute nue, n’a pas de corps – elle est trop pauvre.

Elle n’est qu’une fleur candide, fluette,
La fleur du poète, un pauvre lys d’argent,
Tout froid, tout seul, et déjà si fâné‚
Que les larmes me viennent si je pense à son cœur.

Blaise CENDRARS (1887-1961)
Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France, Éditions des Hommes nouveaux, 1913

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1754

VENDREDI 22 FÉVRIER 2019

L’ÉTERNITÉ (extrait)

Venue de L’imperceptible
convexité de l’œil
– ce par quoi on sait que la terre est ronde –
l’éternité est circulaire
mais plate

le coussin est (montagne) érosion
le tapis pénéplaine

il n’y a plus de déchirure
dans l’espace ni dans le moi

: le monde avant qu’il ne se
plisse, une ondulation d’herbes
entre l’est et l’ouest

Une ligne imaginaire va parcourir
ce balancement oblique

on sait que les eaux
s’y partageraient s’il y avait
de l’eau

mais il y a seulement
cette soif de pliure

des silhouettes se superposent

le long de cette arête fictive
immobiles dans leur mouvement

chaque instant est persistance et mémoire

l’horizon dans son absence
est une hésitation émoussée

la préfiguration tremblante
du corral
où se tapit sa catastrophe

Georges PEREC (1936-1982)
L’Éternité, extrait d’Œuvres, La Pléiade, 2017

[Texte découvert sur le blog « TEXTUALITES », voir le lien ci-dessous]
https://textualites.wordpress.com/2018/03/07/avez-vous-deja-lu-un-poeme-non-contraint-de-georges-perec/

UN JOUR, UN TEXTE # 1753

JEUDI 21 FÉVRIER 2019

NOCTURNAL (extrait)

L’homme qui marche, marche sans se préoccuper de garder une mémoire de sa marche. Il est tout entier dans un mouvement qui s’efface au fur et à mesure qu’il se produit. Et l’homme qui ainsi marche est heureux du mouvement qu’il donne à son corps.

L’homme qui écrit, lui, est tout entier dans le mouvement de son écriture, il est, lorsque cette écriture coule de lui avec aisance, heureux dans le mouvement de cette écriture, mais l’homme qui écrit ne se contente pas du bonheur de tracer, il veut conserver cette trace, il veut la faire partager, pire, il veut qu’elle survive au néant qu’il deviendra. Cela est-il sage ?

Peut-on imaginer – Dante n’y a pas pensé -, si l’enfer existait, supplice plus cruel qu’un écrivain condamné à écrire, jusqu’à la fin des temps, en voyant son texte s’effacer au fur et à mesure qu’il le trace ?

René PONS (né en 1932)
Nocturnal, Rhubarbe, 2013

[Texte découvert sur le site « La Bouche à Oreilles », voir le lien ci-dessous]
https://laboucheaoreilles.wordpress.com/2018/08/23/deux-extraits-de-nocturnal-de-rene-pons/

UN JOUR, UN TEXTE # 1752

MERCREDI 20 FÉVRIER 2019

PHOTO 1948

Je tiens une fleur, je crois
Bizarre.
On dirait qu’un jour dans ma vie
un jardin est passé.

Dans l’autre main
je tiens une pierre
L’air gracieux, arrogant.
Sans me douter qu’il y a là pour moi
l’annonce d’altérations,
et l’avant-goût de résistances.
On dirait qu’un jour dans ma vie
une ignorance est passée.

Je souris.
La courbe du sourire,
le creux de cette humeur,
semble un arc bien tendu,
fin prêt.
On dirait qu’un jour dans ma vie
une cible est passée.
Une aptitude à la victoire.

Le regard plongé
dans le péché originel :
il goûte au fruit défendu
de l’espoir.
On dirait qu’un jour dans ma vie
une foi est passée.

Mon ombre, simple jeu de soleil.
En uniforme d’hésitation.
Elle n’a pas encore eu le temps
d’être pour moi compagne ou délatrice.
On dirait qu’un jour dans ma vie
une suffisance est passée.

Toi, tu n’apparais pas.
Mais pour qu’il y ait dans le paysage un précipice,
pour que je sois au bord
tenant une fleur
et souriant,
c’est que tu ne vas pas tarder.
On dirait qu’un jour dans ma vie
la vie est passée.

Kiki DIMOULA (née en 1931)
Le Peu du monde suivi de Je ne t’oublie Jamais, Gallimard, 2010
Traduit du grec par Michel Volkovitch

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1751

MARDI 19 FÉVRIER 2019

SI TU VEUX

Si tu veux
Nous irons ensemble
Tous les deux
Vers le vieux figuier.
Il aura
Des fruits noirs qui tremblent
Sous le vent
Qui vient d’Orvillers.

Tu iras
L’âme renversée
Et je te suivrai.
Le ciel bas
Tiendra nos pensées
Par la lie
D’un malheur secret.

Tu prendras
L’un des fruits de l’arbre
Et soudain
Le feras saigner
Et ta main
Morte comme marbre
Jettera
Le don du figuier.

Le vent vert
Plein du bruit des hêtres
Ouvrira
La geôle du ciel
Je crierai
Comme un chien sans maître
Tu fuiras
Dans le grand soleil.

Catherine POZZI (1882-1934)
Très haut amour (1934), Gallimard, 2002

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1750

LUNDI 18 FÉVRIER 2019

IL A NEIGÉ TANT DE SILENCE (extrait)

Sans autre signe, sans nul autre prologue
que la nuit, sertir l’espoir
du monde dans l’amande du poème.
Mais en cet enclos si précaire,
qui saurait lire en filigrane l’éternel ?
Quelle lumière filtre et graine
dans l’inflexion d’une voix si ténue ?
Langes ou linceul, naissance ou deuil,
comment traduire ce que les mots recèlent ?
Il a neigé tant de silence
sur la page, que ce qui fut jadis écrit
porte le sceau des sans-visage.

Gilles BAUDRY (né en 1948)
Il a neigé tant de silence, Rougerie, 1985

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1749

DIMANCHE 17 FÉVRIER 2019

JE T’AIMERAI TOUJOURS
in memoriam Georges Rodenbach

Je t’aimerai toujours chantait mon amoureuse
et le vent tournoyait autour des jupons clairs
et la mer se levait en un grand souffle d’ailes
et les moulins soumis tendaient leurs toiles bleues
le ciel se dėversait sur les toits éblouis
le polder était jaune et la mer était verte

elle allait répétant je t’aimerai toujours
le vent chassait le sable au coeur des rues désertes
et la mer arrachait les digues de la nuit
il n’y a que les morts qu’on peut aimer toujours

Jean-Claude PIROTTE (1939-2014)
Passage des ombres, La Table Ronde, 2008

[Texte découvert sur le blog « LaFreniere&poesie », voir le lien ci-dessous]
http://lafreniere.over-blog.net/article-4222172.html