Mois: février 2019

UN JOUR, UN TEXTE # 1748

SAMEDI 16 FÉVRIER 2019

CHRONIQUE DES MATINS HANTÉS (extrait)

nous peignons le monde
aux couleurs de notre mer intérieure

nos yeux dessinent ce qui est
et ce qui n’est plus

l’écho s’ajuste au silence
et c’est l’aujourd’hui du poème

d’où nous vient cet autre regard
que nous posons sur l’être des choses
et qui nous raccorde à la vie

d’où nous viennent la force de dire
ce que nous savons du monde

et cet accent d’un au-delà de la terre
qui nous fait compter les étoiles

quelle part d’inconnu en nos paysages intimes
tempêtes jamais apaisées de l’âme

nous ne sommes qu’un fragment du réel
ombres éprises de la lumière
qui un jour nous sollicite

Amina SAÏD (née en 1953)
Chronique des matins hantés, Éditions du Petit Véhicule, 2017

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/livres/Said-Chronique-des-matins-hantes/944498

UN JOUR, UN TEXTE # 1747

VENDREDI 15 FÉVRIER 2019

FAMILIER DE LA NUIT

J’ai été familier de la nuit.
Je suis sorti sous la pluie — et revenu sous la pluie.
J’ai marché plus loin que le plus lointain réverbère.

J’ai discerné le plus triste chemin de la ville.
Je suis passé devant le veilleur à son poste
Et ai baissé les yeux, réticent à expliquer.

Je suis resté immobile et ai arrêté le bruit de mes pas
Quand au loin un cri interrompu est parvenu
Au-dessus des maisons depuis une autre rue,

Mais pas pour me rappeler ou me dire au revoir,
Et encore plus loin à une hauteur surnaturelle,
Une horloge lumineuse sur fond de ciel

A proclamé que l’heure n’était ni mauvaise ni bonne
J’ai été familier de la nuit.

Robert FROST (1874-1963)
West-Running Brook, 1928
Traduit de l’anglais par Tomasz Akszterowicz

[Texte découvert sur le site « beauty will save the world », voir le lien ci-dessous]
https://schabrieres.wordpress.com/2015/04/18/robert-frost-familier-de-la-nuit-acquainted-with-the-night-1928/

Le texte dans sa version originale :

ACQUAINTED WITH THE NIGHT

I have been one acquainted with the night.
I have walked out in rain—and back in rain.
I have outwalked the furthest city light.

I have looked down the saddest city lane.
I have passed by the watchman on his beat
And dropped my eyes, unwilling to explain.

I have stood still and stopped the sound of feet
When far away an interrupted cry
Came over houses from another street,

But not to call me back or say good-bye;
And further still at an unearthly height,
One luminary clock against the sky

Proclaimed the time was neither wrong nor right.
I have been one acquainted with the night.

UN JOUR, UN TEXTE # 1746

JEUDI 14 FÉVRIER 2019

CAMÉLIAS

Deux grands camélias, l’un blanc, l’autre écarlate,
Neige et sang, largement s’ouvrent dans tes cheveux.
Sur cette mer nocturne aux roulements nerveux
Leur lumière jumelle ainsi qu’un phare éclate.

Et tandis que, baignant ta laiteuse omoplate,
La chevelure sombre et houleuse, où je veux
Lâcher comme un essaim de vaisseaux d’or mes vœux,
En flots chauds, invitants, bouillonne et se dilate,

Sur ce lac odorant les deux puissantes fleurs,
Avec un bercement lent et lourd de frégates,
Comme avant le combat arborent leurs couleurs.

Telle, ta peau soyeuse a des rougeurs d’agates
Et des pâleurs d’opale, où je bois tour à tour
Les capiteux xérès et l’orgeat de l’amour.

Iwan GILKIN (1858-1924)
La Nuit, 1893

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1745

MERCREDI 13 FÉVRIER 2019

LE POSITIVISME

Il s’ouvre par delà toute science humaine
Un vide dont la Foi fut prompte à s’emparer.
De cet abîme obscur elle a fait son domaine ;
En s’y précipitant elle a cru l’éclairer.
Eh bien ! nous t’expulsons de tes divins royaumes,
Dominatrice ardente, et l’instant est venu :
Tu ne vas plus savoir où loger tes fantômes ;
Nous fermons l’Inconnu.

Mais ton triomphateur expiera ta défaite.
L’homme déjà se trouble, et, vainqueur éperdu,
Il se sent ruiné par sa propre conquête :
En te dépossédant nous avons tout perdu.
Nous restons sans espoir, sans recours, sans asile,
Tandis qu’obstinément le Désir qu’on exile
Revient errer autour du gouffre défendu.

Louise ACKERMANN (1813-1890)
Poésies philosophiques, 1871

[Texte découvert sur le site « poetica », voir le lien ci-dessous]
https://www.poetica.fr/poeme-237/louise-ackermann-le-positivisme/

UN JOUR, UN TEXTE # 1743

LUNDI 11 FÉVRIER 2019

À LA DÉROBÉE (IV)

Vois cet arbre sans nom à présent dépouillé
noir et nu tel un épouvantail
il tremble dans l’orage et le vent,
trait dérisoire sur l’horizon d’hiver.

Ainsi devient cette lucide liberté
cette jeunesse dont nous disions l’avènement.
Ô lumière n’étions-nous au sortir des ténèbres
qu’une cohorte de naïfs hallucinés ?

Georges-Emmanuel CLANCIER (1914-2018)
Contre-Chants, Gallimard, 2000

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1742

DIMANCHE 10 FÉVRIER 2019

L’ATTENTE
à René Guy Cadou

Ce soir nous sommes deux sur les routes de lune
Le cœur battant au bruit de nos jambes qui marchent
Nos bras ouverts, les doigts joints dans le vent
Par dessus les marais, les hommes et la Loire

Et nos voix qui s’appellent
Et nos yeux qui se cherchent.

Ici sur le chemin qui va droit vers ta vie
J’attends le signe aimé de ton geste de frère.

Une lumière brille, une ombre te ressemble
Et je suis là tout seul à te tendre les mains.

Jean BOUHIER (1912-1998)
Croire à la vie, Amis de Rochefort, 1954

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1741

SAMEDI 9 FÉVRIER 2019

FLEUVES

La nuit s’ouvre comme une amande
Les soleils crèvent sur les murs
et des étoiles de chair fraîche
vont s’accrocher à nos poitrines
Les plaies s’incrustent dans le sable
L’herbe folle de nos regards
redescend parfois jusqu’au cœur
Mais nous avons dans notre sang
l’odeur des pluies dans les forêts
Nous poursuivons dans les lits froids
la chute sans fin des silences

Francesca-Yvonne CAROUTCH (née en 1937)
Soifs, Nouvelles Éditions Debresse, 1954

[Texte découvert sur le site de Jean Dif « Poésie, Images, Musique », voir le lien ci-dessous]
http://jean.dif.free.fr/Textes/Jeunesse.html#Caroutch

UN JOUR, UN TEXTE # 1740

VENDREDI 8 FÉVRIER 2019

ET TON PRÉNOM…

Et ton prénom ton prénom ton prénom
claquera sur mes lèvres et ma voix chaque fois
et ta peau tes bras tes poignets
comme des racines m’enlaceront non blanc mais souillé
et ton visage ton blanc ta neige
pure tombe déjà absente de ton visage
et tes jambes tes jambes nues et discrètes
se hâtent s’approchent de terre mêlées
ton matin mon matin comme collé
ton prénom à mon coeur et mes yeux grisés
dans ton rêve ton ivresse dansent affolés
et n’arrivent plus à trouver le sommeil

Dovilė ZELČIŪTĖ (né en 1959)
Cœurs ébouillantés, L’Harmattan, 2012
Traduit du lituanien par Diana Sakalauskaité et Nicole Barrière

[Texte découvert sur le site « La cave à poèmes », voir le lien ci-dessous]
https://www.cave-a-poemes.org/page.php?id=1320

UN JOUR, UN TEXTE # 1739

JEUDI 7 FÉVRIER 2019

ET SI TU N’EXISTAIS PAS

Et si tu n’existais pas
Dis-moi pourquoi j’existerais
Pour traîner dans un monde sans toi
Sans espoir et sans regret
Et si tu n’existais pas
J’essaierais d’inventer l’amour
Comme un peintre qui voit sous ses doigts
Naître les couleurs du jour
Et qui n’en revient pas

Et si tu n’existais pas
Dis-moi pour qui j’existerais
Des passantes endormies dans mes bras
Que je n’aimerais jamais
Et si tu n’existais pas
Je ne serais qu’un point de plus
Dans ce monde qui vient et qui va
Je me sentirais perdu
J’aurais besoin de toi

Et si tu n’existais pas
Dis-moi comment j’existerais
Je pourrais faire semblant d’źtre moi
Mais je ne serais pas vrai
Et si tu n’existais pas
Je crois que je l’aurais trouvé
Le secret de la vie, le pourquoi
Simplement pour te créer
Et pour te regarder

Claude LEMESLE (né en 1945) et Pierre DELANOË (1918-2006)
Album Le Costume blanc, Joe Dassin, CBS Disques, 1976

[Source : écoute personnelle]