Mois: mars 2019

UN JOUR, UN TEXTE # 1790

SAMEDI 30 MARS 2019

LE CONDAMNÉ À MORT (extrait)

Le ciel peut s’éveiller, les étoiles fleurir,
Ni les fleurs soupirer, et des prés l’herbe noire
Accueillir la rosée où le matin va boire,
Le clocher peut sonner : moi seul je vais mourir.

Ô viens mon ciel de rose, ô ma corbeille blonde!
Visite dans sa nuit ton condamné à mort.
Arrache-toi la chair, tue, escalade, mords,
Mais viens! Pose ta joue contre ma tête ronde.

Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour.
Nous n’avions pas fini de fumer nos gitanes.
On peut se demander pourquoi les Cours condamnent
Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour.

Amour viens sur ma bouche ! Amour ouvre tes portes !
Traverse les couloirs,descends, marche léger,
Vole dans l’escalier plus souple qu’un berger,
Plus soutenu par l’air qu’un vol de feuilles mortes.

Ô traverse les murs; s’il le faut marche au bord
Des toits, des océans, couvre-toi de lumière,
Use de la menace, use de la prière,
Mais viens, ô ma frégate, une heure avant ma mort.

Jean GENET (1910-1986)
Le Condamné à mort, 1942

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1789

VENDREDI 29 MARS 2019

HOMME QUI VIS…

Homme qui vis, sais-tu de quoi
Tu te souviendras lorsque inerte
Les vers futurs feront de toi
Cette barque à jamais déserte ?

De rien sinon de ce vent-là
De la rose qui s’y caresse
De l’âme indicible qui va
D’une chose à l’autre et la laisse.

Sans le ciel, sans l’arbre sans toi
L’oiseau l’oiseau l’infatigable
Vivre serait trop dure loi.

Soleil grand œil crevé d’un Dieu
Ton reflet chante dans le sable
Que mourir c’est partir un peu.

Georges PERROS (1923-1978)
Poèmes bleus, Gallimard, 1962

[Texte découvert sur le site « beauty will save the world », voir le lien ci-dessous]
https://schabrieres.wordpress.com/2014/09/09/georges-perros-poeme-1962/

UN JOUR, UN TEXTE # 1788

JEUDI 28 MARS 2019

ÉPILOGUE

Je me tiens sur le seuil de la vie et de la mort les yeux baissés les mains vides
Et la mer dont j’entends le bruit est une mer qui ne rend jamais ses noyés
Et l’on va disperser mon âme après moi vendre à l’encan mes rêves broyés
Voilà déjà que mes paroles sèchent comme une feuille à ma lèvre humide

J’écrirai ces vers à bras grands ouverts qu’on sente mon cœur quatre fois y battre
Quitte à en en mourir je dépasserai ma gorges et ma voix mon souffle et mon chant
Je suis le faucheur ivre de faucher qu’on voit dévaster sa vie et son champ
Et tout haletant du temps qu’il y perd qui bat et rebat sa faux comme plâtre

J’ai choisi de donner à mes vers cette envergure de crucifixion
Et qu’en tombe au hasard la chance n’importe où sur moi le couteau des césures
Il me faut bien à la fin des fins atteindre une mesure à ma démesure
Pour à la taille de la réalité faire un manteau de mes fictions

Cette vie aura passée comme un grand château triste que tous les vents traversent
Les courants d’air claquent les portes et pourtant aucune chambre n’est fermée
Il s’y assied des inconnus pauvres et las qui sait pourquoi certains armés
Les herbes ont poussé dans les fossés si bien qu’on ne peut plus baisser la herse

Dans cette demeure en tout cas anciens ou nouveaux nous ne sommes pas chez nous
Personne à coup sur ne sait ce qui le mène ici tout peut-être n’est qu’un songe
Certains ont froid d’autres ont faim la plupart des gens ont un secret qui les ronge
De temps en temps passent des rois sans visage On se met devant eux à genoux

Quand j’étais jeune on me racontait que bientôt viendrait la victoire des anges
Ah comme j’y ai cru comme j’y ai cru puis voilà que je suis devenu vieux
Le temps des jeunes gens leur est une mèche toujours retombant dans les yeux
Et ce qui l’en reste aux vieillards est trop lourd et trop court que pour eux le vent change

Ils s’interrogent sur l’essentiel sur ce qui vaut encore qu’on s’y voue
Ils voient le peu qu’ils ont fait parcourant ce chantier monstrueux qu’ils abandonnent
L’ombre préférée à la proie ô pauvre gens l’avenir qui n’est à personne
Petits qui jouez dans la rue enfants quelle pitié sans borne j’ai de vous

Je vois tout ce que vous avez devant vous de malheur de sang de lassitude
Vous aurez rien appris de nos illusions rien de nos faux pas compris
Nous ne vous aurons à rien servi vous devrez à votre tour payer le prix
Je vois se plier votre épaule A votre front je vois le plis des habitudes

Bien sur vous me direz que c’est toujours comme cela mais justement
Songez à tous ceux qui mirent leurs doigts vivants leurs mains de chair dans l’engrenage
Pour que cela change et songez à ceux qui ne discutaient même pas leur cage
Est-ce qu’on peut avoir le droit au désespoir le droit de s’arrêter un moment

Et vienne un jour quand vous aurez sur vous le soleil insensé de la victoire
Rappelez-vous que nous avons aussi connu cela que d’autres sont montés
Arracher le drapeau de servitude à l’Acropole et qu’on les a jetés
Eux et leur gloire encore haletants dans la fosse commune de l’histoire

Songez qu’on arrête jamais de se battre et qu’avoir vaincu n’est trois fois rien
Et que tout est remis en cause du moment que l’homme de l’homme est comptable
Nous avons vu faire de grandes choses mais il y en eut d’épouvantables
Car il n’est pas toujours facile de savoir où est le mal où est le bien

Vous passerez par où nous passâmes naguère en vous je lis à livre ouvert
J’entends ce cœur qui bat en vous comme un cœur me semble-t-il en moi battait
Vous l’userez je sais comment et comment cette chose en vous s’éteint se tait
Comment l’automne se défarde et le silence autour d’une rose d’hiver

Je ne dis pas cela pour démoraliser Il faut regarder le néant
En face pour savoir triompher Le chant n’est pas moins beau quand il décline
Il faut savoir ailleurs l’entendre qui renaît comme l’écho dans les collines
Nous ne sommes pas seuls au monde à chanter et le drame est l’ensemble des chants

Le drame il faut savoir y tenir sa partie et même qu’une voix se taise
Sachez-le toujours le chœur profond reprend la phrase interrompue
Du moment que jusqu’au bout de lui-même le chanteur a fait ce qu’il a pu
Qu’importe si chemin faisant vous allez m’abandonner comme une hypothèse

Je vous laisse à mon tour comme le danseur qui se lève une dernière fois
Ne lui reprochez pas dans ses yeux s’il trahit déjà ce qu’il porte en lui d’ombre
Je ne peux plus vous faire d’autres cadeaux que ceux de cette lumière sombre
Hommes de demains soufflez sur les charbons
À vous dire ce que je vois

Louis ARAGON (1897-1982)
Les Poètes, Gallimard, 1960

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1787

MERCREDI 27 MARS 2019

UNE VALSE POUR RIEN

Tu valseras pour rien mon vieux
La belle que tu serres dans tes yeux
Ce n’est pas de l’amour
C’est une envie d’amour
Tu valses avec une ombre
Y a pas d’amour y a pas d’orchestre
Tout ça se passe dans ta tête
Et le bal terminé
Le jour fera tomber
Les belles que tu tombes
Le soleil glacé du matin
Comme un chien
Fera tomber tes fiancées
Toute la nuit t’auras dansé
Une valse pour rien
Pour rien
Une valse pour rien
Pour rien

C’est pour rien que tu valseras
Tu tiens du vide dans tes bras
La chaleur que tu sens
C’est celle de ton sang
Qui valse dans ta veste
Pas d’amour pas de guitariste
Ta solitude est seule en piste
Cendrillon a laissé
Au fond d’un cendrier
La cendre de ses gestes
Et nous voici déjà demain
Pauvre chien
Rentre ton cœur dans son étui
T’auras valsé toute une nuit
Une valse pour rien
Pour rien
Une valse pour rien
Pour rien

Tu valseras pour rien mon vieux
La belle que tu serres dans tes yeux
Ce n’est pas de l’amour
C’est une envie d’amour
Tu valses avec une ombre

Allain LEPREST (1954-2011)
Chanson issue de l’album (Re)Donne-moi de tes nouvelles, TACET, 2005

[Source : écoute personnelle]

La chanson interprétée par Allain Leprest et sa fille Fantine :

UN JOUR, UN TEXTE # 1786

MARDI 26 MARS 2019

NOUS ALLONS DE TOI À MOI

Nous allons de toi à moi, de moi à toi
par la forêt multiple de nos corps,
bel espace où roulent les nuages
et les feux sur les eaux
et les émois fauves parmi les vallées,
et nous tourbillonnons avec les flûtes,
les chœurs, les éboulis beiges,
avec les oiseaux et les arbres sombres ;
le désir est le fleuve doré qui nous roule,
rien ne fuit, rien ne meurt
mais entre nous prend source une fine lumière
quand retombe notre lit défait
la respiration apaisée du monde

Yves BERGERET (né en 1948)
Poèmes de Prague, Le Temps qu’il fait, 1992

[Texte découvert sur le site « Le bar à poèmes », voir le lien ci-dessous]
http://www.barapoemes.net/archives/2016/02/18/33389268.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1785

LUNDI 25 MARS 2019

LA FLEUR ROUGE

À la place du ciel
Je mettrai son visage
Les oiseaux ne seront
Même pas étonnés
Et le jour se levant
Très haut dans ses prunelles
On dira le printemps
Est plus tôt cette année

Beaux yeux, belle saison
Vivier de lampes claires
Jardins qui reculez
Sans cesse l’horizon
On fait déjà les foins
Le long de ses paupières
Les animaux peureux
Viennent à la maison

La chambre est encombrée
De rivières sauvages
Dans le foyer s’envole
Une épaisse forêt
Et la route qui tient
En laisse les nuages
Traîne sa meute d’or
Jusque sous les volets

Tous les fruits merveilleux
Tintent sur son épaule
Son sang est sur ma bouche
Une flûte enchantée
Je lui donne le nom
De la première enfance
De la première fleur
Et du premier été

René Guy CADOU (1920-1951)
Hélène ou le règne végétal, Seghers, 1951

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1784

DIMANCHE 24 MARS 2019

DANS LA TÊTE DE L’HOMME

dans la tête de l’homme
qui a tout oublié
il y a un visage effrayant et secret
tourné du côté des choses
intérieures
et qui ne connaît pas la douceur de nos roses
dans la tête de l’homme
qui a tout oublié
où la folie a mis ses housses
dans la tête de l’homme
qui ne répond plus
aux questions qu’on lui pose
il y a
tout entier
celui qu’on n’ose
plus nommer

Jacques IZOARD (1936-2008)
Ce manteau de pauvreté, Éditions de l’Essai, 1962

[Texte découvert sur le site « beauty will save the world », voir le lien ci-dessous]
https://schabrieres.wordpress.com/2016/05/01/jacques-izoard-dans-la-tete-de-lhomme-1962/

UN JOUR, UN TEXTE # 1783

SAMEDI 23 MARS 2019

AUX CONQUÉRANTS AMBITIEUX

Vous que l’ambition dispose à des efforts
Que n’oserait tenter un courage vulgaire
Et qui vous conduiriez jusqu’au séjour des morts
Afin d’y rencontrer de quoi vous satisfaire.

Voulez-vous butiner de plus riches trésors
Que n’en ont tous les lieux que le soleil éclaire ?
Sans courir l’océan ni ravager ses bords,
Venez voir ma Princesse et tâchez de lui plaire.

Vous pourriez conquérir, s’il plaisait au Destin,
Les terres du Couchant, les climats du Matin,
Et l’lle dont la Rose est la Reine de l’onde.

Vous pourriez asservir l’État des fleurs de lis,
Vous pourriez imposer des lois à tout le monde,
Mais tout cela vaut moins qu’un baiser de Philis.

Tristan L’HERMITE (1601-1655)
Les Amours de Tristan, 1638

[Texte découvert sur le site « POÉSIE FRANÇAISE », voir le lien ci-dessous]
https://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/Poemes/fran%C3%A7ois_tristan_l_hermite/aux_conquerants_ambitieux

UN JOUR, UN TEXTE # 1782

VENDREDI 22 MARS 2019

N’en as-tu pas assez d’être mort ?
Ici nous te cherchons encore
l’heure est venue ne crois-tu pas
de recommencer une vie

avec le vent et la pluie
comme si c’était hier
ou même aux sources du temps

tu redeviendrais le gardien
de ce royaume du silence
où nous survivons égarés

Jean-Claude PIROTTE (1939-2014)
Autres séjours, Le Temps qu’il fait, 2010

[Texte découvert sur le site « La Bouche à Oreilles », voir le lien ci-dessous]
https://laboucheaoreilles.wordpress.com/2016/09/26/trois-poemes-de-jean-claude-pirotte/

UN JOUR, UN TEXTE # 1781

JEUDI 21 MARS 2019

LE PRÉLUDE (extrait)

Notre destin, cœur et foyer de notre être,
Est avec l’infini, et là seulement;
Il est avec l’espoir, qui jamais ne s’éteint,
Avec l’effort, l’attente, le désir,
Et quelque chose toujours sur le point d’advenir.

William WORDSWORTH (1770-1850)
Le Prélude, Aubier Montaigne, 1992
Traduit de l’anglais par Louis Cazamian

[Source : lecture personnelle]