Mois: avril 2019

UN JOUR, UN TEXTE # 1819

DIMANCHE 28 AVRIL 2019

LES CHANTS SOUFFERTS (extrait)

Sans respirer j’ai marché dans le jour
Et le vent suffisait
Des yeux autour de moi portaient l’espace
– Enfant mort-né prédit l’été –
Un oiseau triste gardait le silence
Quel horizon alors n‘entrouvrait pas ses lèvres
Mais je ne voyais rien
Que le sol
Cri séché peau éteinte il n’était pas aimé
Les champs d’avoine avaient
La tête nue et j’ai pleuré

Fabienne DION (1971-1991)
Les Chants soufferts, L’Amourier, 2003

[Texte découvert sur le site « L’Amourier éditions », voir le lien ci-dessous]
http://www.amourier.com/107-les-chants-soufferts.php

UN JOUR, UN TEXTE # 1818

SAMEDI 27 AVRIL 2019

CE QUI COMPTE

Ce qui compte
n’a pas de nom.
Cela se tient dans un feuillage
dans le regard vert d’un enfant
un reflet roux dans les cheveux
un brin de laine sur la nuque.

Le jour ne l’atteint pas.
Même la nuit le laisse
s’écrouler en silence.
À peine si la pluie
l’effleure du bout des gouttes.

Ce qui compte
n’a pas de nom.

Jean-Pierre THUILLAT (né en 1943)
Dans les ruines précédé de Marmailles et suivi de Mutants, L’Arrière-Pays, 2014

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/livres/Thuillat-Dans-les-ruines-precede-de-Marmailles-et-suivi-de-/692040

UN JOUR, UN TEXTE # 1817

VENDREDI 26 AVRIL 2019

RENAÎTRE (extrait)

Dans ses yeux fascinés
Si bleus de nuit et de sel
Éblouissement d’enfance
À marée haute

Nul navire à l’horizon
Il poursuivit son chemin

De plaines en collines
De forêts en prairies
L’étendue sous ses yeux
Se cherche

Jamais les pas du marcheur
Ne se réconcilieront avec l’horizon

Ainsi va le marcheur
Sans feu ni repère
Dans le temps déchiré
Par les saisons dépliées

En marche toujours
Vers l’horizon qui blanchit
Au versant des collines
Dans la mémoire des vents

Joseph Paul SCHNEIDER (1940-1998)
Traversée du temps, Editinter, 2000

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1816

JEUDI 25 AVRIL 2019

LE RÔDEUR DE GRÈVES

De sa valse lente effleurant la dune
L’haleine du soir chante sous la lune…

Le flot vaste brame
Sur un rauque ton :
La crête des lames
S’ourle de coton.

De sel et de sable
L’aile du noroît
S’imprègne et m’accable
De ce grésil froid.

En vain, je ramène
Sur mes os transis
Mon manteau de laine
Tout froissé de plis.

Sous la bise nette
Comme en oraison,
Inclinent leurs têtes
Ajoncs et chardons.

Dans l’ombre argentée
La tour d’un manoir
Demeure plantée
Comme un veilleur noir.

Et mon pied qui tinte
Sur le galet sec
Arrache une plainte
Au triste varech.

Phœbé, qui s’attache
A son vif élan,
Double d’une tache
Mon corps de passant.

Son rais, qui l’allonge
En bouffon géant,
Rétrécit et ronge
Son contour flottant.

Soudain, forte et lourde,
En mots de terreur
La rafale sourde
Assaille mon cœur.

Et, dans mes oreilles
Fuse, ronfle et court
Sa rumeur, pareille
Au bruit d’un tambour.

C’est une parole
De contact impur,
Déhanchée et folle,
Aux termes obscurs.

Furieuse et morne
Elle m’étourdit,
Et, comme une corne,
M’entre dans l’esprit…

De sa course rude écrasant la dune
L’haleine du soir mugit sous la lune…

Fleury VINDRY (1868-1925)
Toutes les brises, 1924

[Texte découvert sur le site « Poussière virtuelle », voir le lien ci-dessous]

Le rôdeur de grèves – Poème de Fleury Vindry

UN JOUR, UN TEXTE # 1815

MERCREDI 24 AVRIL 2019

JOUR APRÈS JOUR

Jour après jour s’enfuit ma courte vie,
S’il est vrai que je fuis encor vivant ;
Les temps s’en va rapide sous mes yeux ;
Je pleure le passé, et tandis que je parle,
Je vois les jours m’échapper pas à pas,
Et mes années s’en vont, mais demeure ma peine.

Hélas, comme elles est dure, cette peine !
Car même une heure, aussi longue vie
N’a jamais du mal s’éloigner d’un seul pas.
Me vaut-il mieux être mort ou vivant ?
Enfin, sais-je pourquoi je pleure ou bien je parler,
Moi qui n’ai pu tirer nul plaisir de mes yeux ?

Ô vous qui rayonnez de grâce, vous, beaux yeux
Dont l’absence me cause une si grand peine
Qu’on ne la peut concevoir quand je parle !
Au bout d’une si longue et courte vie,
Si de vous m’éclairait au moins l’éclat vivant,
Mon mal se changerait en bien, n’en doutez pas.

Mais hélas, je sais bine que le trépas
Aura plus tôt fermé mes tristes yeux
Qu’Amour ne m’ait montré ce qui me tient vivant.
Encre et plume seront les témoins de ma peine,
Qui ont écrit, de ma funeste vie,
Moins que je n’ai subi, plus que ce dont je parle.

Ah ! je ne sais que j’écris, de quoi je parle !
D’une à l’autre pensée, si je tourne mes pas,
Je ne vois que tristesse au cours de cette vie,
Et si elle est privée de secours de ces yeux,
Je n’ose imaginer quelle sera ma peine
Et comment la transcrire en la vivant.

Dans mon âme sans trêve il est un feu vivant ;
Si je ne lui donnais de répit quand je parle,
Cendre seraient et ma plume et ma peine ;
Mais l’immense douleur qui ne me quitte pas
S’adoucit sous les douleurs qui coulent de mes yeux ;
Ainsi d’enfuit, sans prendre fin, ma vie.

Mourant, je suis en vie, et dans la mort, vivant :
Je vois sans yeux, et sans langue je parle,
Et je subis du même pas bonheur et peine.

Luís de CAMÕES (1525-1580)
Sonnets, éditions Chandeigne, 1998
Traduit du portugais par Anne-Marie Quint et Maryvonne Boudoy

[Texte découvert sur le site « Carnets de Poésie de Guess Who », voir le lien ci-dessous]
https://guesswhoandwhere.typepad.fr/carnets_de_poesie/2007/03/luis_de_cames_j.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1814

MARDI 23 AVRIL 2019

J’ÉCOUTE UNE MUSIQUE INTENSE

J’écoute une musique intense,
À mes yeux s’ouvre l’Infini.
Le vol des oiseaux de minuit
Traverse en planant le silence…

Simple comme le ciel uni,
Et pauvre comme la nature,
Ma liberté m’est plus obscure
Que la voix des oiseaux de nuit.

Là-haut, blafard dans les étoiles,
Brille un croissant blême et languide ;
Oui, je le fais mien, ô Grand Vide,
Ton univers étrange et pâle !

Ossip MANDELSTAM (1891-1938)
in Anthologie de la poésie russe, Gallimard, 1993
Traduit du russe par Katia Granoff

[Texte découvert sur le site « Bar à Poèmes », voir le lien ci-dessous]
http://www.barapoemes.net/archives/2018/09/26/36735011.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1813

LUNDI 22 AVRIL 2019

OMBRES

Quand mes pensées s’arrêtent
Et figent les instants

Quand en moi se répètent
D’autres lieux d’autres temps

Quand d’un mot d’une phrase
S’estompe le décor

Et quand un ange passe
D’ennui ou de remords…

Je cours après mon ombre
Et nul ne sait

Quand la folle nature
Me fait de grands cadeaux

Quand d’une fleur d’un murmure
Me vient comme un écho

Quand soudain souvenances
Vont s’accrochant aux heures

Et quand réminiscences
M’emplissent de langueur

Je cours après mon ombre
Et nul ne sait

Quand mes pensées s’arrêtent
Et figent mes pensées

Quand en moi se projettent
Appréhensions rentrées

Quand le temps et ses traces
Me gavent de frayeurs

Et quand je les ressasse
Ricanant de mes peurs…

Je cours après mon ombre
Et nul ne sait

Quand les jours en dérive
Se taisent infiniment

Quand l’image s’esquive
Et se couvre d’un blanc

Quand les anges s’éloignent
Et n’en ai chaud ni froid

Et quand regrets me gagnent
D’en être sans émoi…

Je cours après mon ombre
Et nul ne sait

Esther GRANEK (1927-2016)
Je cours après mon ombre…, Éditions Saint-Germain des Prés, 1980

[Texte découvert sur le site dédié à l’auteur(e), voir le lien ci-dessous]
https://www.freewebs.com/esthergranek/

UN JOUR, UN TEXTE # 1812

DIMANCHE 21 AVRIL 2019

JE VIENDRAI MOURIR

Je viendrai mourir où tu m’as aimé
Je viendrai mourir où tu étais belle
Je viendrai mourir où tout me rappelle
Les jours de novembre et les jours de mai

Je viendrai mourir sous une fenêtre
Qui ne vivra plus du feu de ton nom
Je viendrai mourir où tu m’as dit non
Quand je rêvais tant d’entendre peut-être

Je viendrai mourir au bruit de tes pas
Qui seront trop loin des trottoirs fragiles
Et sur ces ciments devenus d’argile
Tes pas revenus ne s’entendront pas

Je viendrai mourir automne et printemps
Je viendrai mourir toute ma jeunesse
Au vent des espoirs au vent des promesses
Je viendrai mourir où rien ne m’attend

Je viendrai mourir au gré d’une rose
Fanée à regret éclose à rebours
Je viendrai mourir comme on meurt d’amour
Aux chemins nouveaux que tes pas composent

Gilles VIGNEAULT (né en 1928)
Balises, ARC, 1964

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1811

SAMEDI 20 AVRIL 2019

POÈMES PEINTURES (1)

Toi qui viens
Donne-moi le sens des choses
La direction des vents
Le nom de ce que je ne connais pas
La couleur de l’espérance
La plénitude de l’amour
Et la présence

Donne-moi ce que tu as
Car je suis ce que je peux.

Tahar BEN JELLOUN (né en 1944)
Douleur et lumière du monde, Gallimard, 2019

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1810

VENDREDI 19 AVRIL 2019

RIEN QUE CETTE LUMIÈRE

Rien que cette lumière que sèment tes mains
rien que cette flamme et tes yeux
ces champs cette moisson sur ta peau
rien que cette chaleur de ta voix
rien que cet incendie
rien que toi

Car tu es l’eau qui rêve
et qui persévère
l’eau qui creuse et qui éclaire
l’eau douce comme l’air
l’eau qui chante
celle de tes larmes et de ta joie

Solitaire que les chansons poursuivent
heureux du ciel et de la terre
forte et secrète vivante
ressuscitée
voici enfin ton heure tes saisons
tes années

Philippe SOUPAULT (1897-1990)
Poèmes et Poésies, Grasset, 1973

[Texte découvert sur le site « Vertuchou.over-blog.com », voir le lien ci-dessous]
http://vertuchou.over-blog.com/page/7