Mois: mai 2019

UN JOUR, UN TEXTE # 1850

MERCREDI 29 MAI 2019

L’ÂGE D’OR DE L’AVENIR

Le rideau s’est levé devant mes yeux débiles,
La lumière s’est faite et j’ai vu ses splendeurs ;
J’ai compris nos destins par ces ombres mobiles
Qui se peignaient en noir sur de vives couleurs.
Ces feux, de ta pensée étaient les lueurs pures,
Ces ombres, du passé les magiques figures,
J’ai tressailli de joie en voyant nos grandeurs.

Il est donc vrai que l’homme est monté par lui-même
Jusqu’aux sommets glacés de sa vaste raison,
Qu’il y peut vivre en paix sans plainte et sans blasphème,
Et mesurer le monde et sonder l’horizon.
Il sait que l’univers l’écrase et le dévore ;
Plus grand que l’univers qu’il juge et qui l’ignore,
Le Berger a lui-même éclairé sa maison.

Alfred de VIGNY (1797-1863)
Poème écrit en 1843

[texte découvert sur le site « TOUTE LA POÉSIE », voir le lien ci-dessous]
http://www.toutelapoesie.com/poemes/vigny/l_age.htm

UN JOUR, UN TEXTE # 1849

MARDI 28 MAI 2019

L’AVIS DE DIEU

La majesté du ciel qui nous laisse béats
A pour contrepartie, au-dessous de l’atome,
Un empire soumis à tous les aléas
Où l’espace bourgeonne, où le temps est fantôme.

Sur soi soudé par le proton et le neutron,
Le noyau vire au spin des quarks dans sa rotonde ;
L’électron vole autour et, moqueur ou poltron,
Le photon détecté se défend d’être une onde.

Ayant mesuré tout ce qui se mesurait,
Le savant a bien dû se rendre à l’évidence :
La matière est mystère et la vie un secret ;
Il appelle chaos ce qui vit et qui danse :

Les remous des torrents, des nuages, le vent,
Le cœur et ses raisons, la vague scélérate,
Les songes, la musique, un regard. Le savant
Reste perplexe et Dieu se dilate la rate :

« Les voici donc devant l’énigme du Chaos,
« Soupçonnant qu’un principe occulte le gouverne,
« Sous lequel ordonner ses hasards, ses cahots,
« Et qui décrypterait mon Texte : baliverne.

« Croyez-vous que je doute ou que je joue aux dés
« (Les deux qu’ils m’ont prêtés : hélium, hydrogène)
« Et que j’attends l’avis de leurs c.q.f.d.
« Pour savoir où j’en suis ? Mais j’aime ce sans-gêne

« D’enfants impatients qui vont, abasourdis,
« À travers un jardin au fur et à mesure
« Plus profond, plus touffu, sans que des interdits
« Les retiennent jamais devant une évasure

« Où le ciel leur paraît tout proche de nouveau
« Tandis que mon espace un peu plus se retire
« Dans l’infini spiral dont je suis le pivot.
« Ils suivent. Je pourrais commuer en martyre

« Ce dur entêtement qui les ravit. Laissons,
« Puisque telle est la part que leur outrecuidance
« Diligente et candide accorde à mes leçons :
« Dans leurs équations mêmes, mon Œuvre danse,

« Tantôt cette pavane ou bien des menuets
« Réglés pour le ballet des astres en ellipse,
« Tantôt, endiablé, ce jerk — et je m’éclipse,
« Comme si de plaisir alors j’éternuais. »

Jacques RÉDA (né en 1929)
La Physique amusante, Gallimard, 2009

[Texte découvert sur le site « les VOIX de la POÉSIE », voir le lien ci-dessous]
https://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/lavis-de-dieu

UN JOUR, UN TEXTE # 1848

LUNDI 27 MAI 2019

CE QUE LE POÈTE DISAIT EN 1848

Tu ne dois pas chercher le pouvoir, tu dois faire
Ton œuvre ailleurs ; tu dois, esprit d’une autre sphère,
Devant l’occasion reculer chastement.
De la pensée en deuil doux et sévère amant,
Compris ou dédaigné des hommes, tu dois être
Pâtre pour les garder et pour les bénir prêtre.
Lorsque les citoyens, par la misère aigris,
Fils de la même France et du même Paris,
S’égorgent ; quand, sinistre, et soudain apparue,
La morne barricade au coin de chaque rue
Monte et vomit la mort de partout à la fois,
Tu dois y courir seul et désarmé ; tu dois
Dans cette guerre impie, abominable, infâme,
Présenter ta poitrine et répandre ton âme,
Parler, prier, sauver les faibles et les forts,
Sourire à la mitraille et pleurer sur les morts ;
Puis remonter tranquille à ta place isolée,
Et là, défendre, au sein de l’ardente assemblée,
Et ceux qu’on veut proscrire et ceux qu’on croit juger,
Renverser l’échafaud, servir et protéger
L’ordre et la paix, qu’ébranle un parti téméraire,
Nos soldats trop aisés à tromper, et ton frère,
Le pauvre homme du peuple aux cabanons jeté,
Et les lois, et la triste et fière liberté ;
Consoler dans ces jours d’anxiété funeste,
L’art divin qui frissonne et pleure, et pour le reste
Attendre le moment suprême et décisif.

Ton rôle est d’avertir et de rester pensif.

Victor HUGO (1802-1885)
Les Châtiments, 1853

[Texte découvert sur le site « Poésie française.fr », voir le lien ci-dessous]
https://www.poesie-francaise.fr/victor-hugo/poeme-ce-que-le-poete-se-disait-en-1848.php

UN JOUR, UN TEXTE # 1847

DIMANCHE 26 MAI 2019

À MA MÈRE

La lumière vient de s’éteindre
C’est maintenant que je pense à toi
Tu fais partie d’un monde souterrain
Secrète comme une racine
Tu tiens à moi par un laiteux mystère
Et ton amour est dans ma vie entière
Comme le feu dans la chaleur
Tu écoutes tu songes tu trembles
Tu noues le vide et le silence
Avec le fil des souvenirs
Je n’ai jamais besoin de te chercher
Je creuse un peu la terre je creuse l’ombre
Tu es là tranquille lumière (…)

Luc DECAUNES (1913-2001)
Poème issu de ?

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/auteur/Luc-Decaunes/105635#citations

UN JOUR, UN TEXTE # 1846

SAMEDI 25 MAI 2019

DES JOURS SANS

il y a des jours
sans

où rien ne va
ni ne va pas
où rien n’a vraiment
de sens

bouts des doigts
et demi-mots
pas de rires
pas de larmes
vraiment rien

un peu moins
que rien comme
le frôlement de la nuit
avant la nuit

faire
avec.

Louis DUBOST (né en 1945)
Des sourires et des pommes, Cadex, 2010

[Texte découvert sur le site « terre à ciel », voir le lien ci-dessous]
https://www.terreaciel.net/Louis-Dubost#.XOmrCHUzbM0

UN JOUR, UN TEXTE # 1845

VENDREDI 24 MAI 2019

L’HOMME QUI PENCHE (38)

Je n’arrive pas à leur parler. Pas
entièrement comme je voudrais. Je
laisse des mots derrière les mots –
arrivés mais cachés, en retrait de
l’enterrement.
J’effleure ce que j’écris comme après
une longue journée de travail.
Chaque mot m’essouffle.

Thierry METZ (1956-1997)
L’Homme qui penche, Opale/Pleine Page, 1997

(Texte découvert sur le site « TERRE à CIEL », voir le lien ci-dessous]
https://www.terreaciel.net/Thierry-Metz#.XOmlq3UzbM0

UN JOUR, UN TEXTE # 1844

JEUDI 23 MAI 2019

EST-CE AINSI QU’ON A VÉCU ?

Est-ce ainsi qu’on a vécu,
côté nocturne côté solaire,
les deux font un seul visage,
est-ce bien cela que j’ai voulu ?

Voici donc nos deux profils,
côté gauche et côté droit,
de l’un à l’autre passe inchangée,
toujours la même voix.

Quand tu chantes c’est l’âme qu’on entend,
même si tu l’inventes, c’est toujours toi,
même sang, même opéra.

Que le cristal se brise ou que tu fuies
vers le dehors, ce monde étrange,
ce jeu perdu, c’est toujours toi.

Lionel RAY (né en 1935)
Syllabes de sable, Gallimard, 1996

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1843

MERCREDI 22 MAI 2019

TOUT EST TOUJOURS À RECOMMENCER

Nous sommes les oiseaux d’une île nouvelle
Tout est toujours à recommencer
Nous allons créer d’autres cris d’oiseaux
Tout est toujours à recommencer
Nous allons créer des fontaines
Et une eau propre
Et un ciel clair
Nous allons laver nos yeux de nos larmes
Aux chutes du fleuve avenir
Tout est toujours à recommencer
Nous allons escalader les désastres
Pour y planter la vie
Nous allons aller au sommet de cet
Everest de peine
À force de courir
À force de pâlir
À force de nous cogner aux murs de ce bas monde
Nous déboucherons dans les plaines de la sagesse
Et moi je te hisserai devant moi
Comme la proue d’un vaisseau
En pleine mer démontée
Tout est toujours à recommencer
Sur ma Pompéi ensevelie, j’installerai un nouveau pays

Julos BEAUCARNE (né en 1936)
Texte de la chanson Nous sommes les oiseaux d’une île nouvelle, album Chandeleur Septante Cinq, EPM, 1975

[Source : écoute personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1842

MARDI 21 MAI 2019

ÉTOILES FILANTES

Dans les nuits d’automne, errant par la ville,
Je regarde au ciel avec mon désir,
Car si, dans le temps qu’une étoile file,
On forme un souhait, il doit s’accomplir.

Enfant, mes souhaits sont toujours les mêmes :
Quand un astre tombe, alors, plein d’émoi,
Je fais de grands voeux afin que tu m’aimes
Et qu’en ton exil tu penses à moi.

À cette chimère, hélas ! je veux croire,
N’ayant que cela pour me consoler.
Mais voici l’hiver, la nuit devient noire,
Et je ne vois plus d’étoiles filer.

François COPPÉE (1842-1908)
L’Exilée, 1877

[Texte découvert sur le site « Éternels Éclairs », voir le lien ci-dessous]
https://www.eternels-eclairs.fr/poesie-poemes-tristes-tristesse.php#V

UN JOUR, UN TEXTE # 1841

LUNDI 20 MAI 2019

CE QUI STUPÉFIE

Ce qui stupéfie ne peut être
le vestige de ce qui
a été.
Demain encore aveugle
avance lentement.
La vue et la lumière
font la course l’une vers l’autre,
et de leur étreinte
naît le jour,
aussi grand qu’un faon,
les yeux déjà ouverts.

La rivière en murmurant
enlace la brume
pour un moment encore.
Les sommets marquent le ciel
de leur signature.
Arrête et écoute
les machines à traire
conçues pour téter comme les veaux.
À la première chaleur
les collines boisées calculent
la raideur de leurs pentes.

Le chauffeur de poids lourds prend la route
vers le col qui mène
contre toute attente
avec sa propre familiarité
vers une autre patrie.
Bientôt l’herbe sera
plus chaude
que les cornes des vaches.
Ce qui stupéfie
vient à nous
comme éclaireur de la mort et de la naissance.

John BERGER (1926-2017)
La Louche et autres poèmes, Le Temps des Cerises, 2012
Traduit de l’anglais (américain) par Carlos Laforêt

[Texte découvert sur le blog « beauty will save the world », voir le lien ci-dessous]
https://schabrieres.wordpress.com/2017/06/20/john-berger-ce-qui-stupefie/