Mois: juin 2019

UN JOUR, UN TEXTE # 1881

SAMEDI 29 JUIN 2019

NOCTURNE

La nuit écoute et se penche sur l’onde
Pour y cueillir rien qu’un souffle d’amour ;
Pas de lueur, pas de musique au monde,
Pas de sommeil pour moi ni de séjour.
Ô mère, ô Nuit, de ta source profonde
Verse-nous, verse enfin l’oubli du jour.

Verse l’oubli de l’angoisse et du jour ;
Chante ; ton chant assoupit l’âme et l’onde
Fais de ton sein pour mon âme un séjour,
Elle est bien lasse, ô mère, de ce monde,
Où le baiser ne veut pas dire amour,
Où l’âme aimée est moins que toi profonde.

Car toute chose aimée est moins profonde,
Ô Nuit, que toi, fille et mère du jour ;
Toi dont l’attente est le répit du monde,
Toi dont le souffle est plein de mots d’amour,
Toi dont l’haleine enfle et réprime l’onde,
Toi dont l’ombre a tout le ciel pour séjour.

La misère humble et lasse, sans séjour,
S’abrite et dort sous ton aile profonde ;
Tu fais à tous l’aumône de l’amour :
Toutes les soifs viennent boire à ton onde,
Tout ce qui pleure et se dérobe au jour,
Toutes les faims et tous les maux du monde.

Moi seul je veille et ne vois dans ce monde
Que ma douleur qui n’ait point de séjour
Où s’abriter sur ta rive profonde
Et s’endormir sous tes yeux loin du jour ;
Je vais toujours cherchant au bord de l’onde
Le sang du beau pied blessé de l’amour.

La mer est sombre où tu naquis, amour,
Pleine des pleurs et des sanglots du monde ;
On ne voit plus le gouffre où naît le jour
Luire et frémir sous ta lueur profonde ;
Mais dans les coeurs d’homme où tu fais séjour
La couleur monte et baisse comme une onde.

Fille de l’onde et mère de l’amour,
Du haut séjour plein de ta paix profonde
Sur ce bas monde épands un peu de jour.

Algernon Charles SWINBURNE (1837-1909)
Nouveaux poèmes et ballades, Stock, 1902
Traduit de l’anglais par René Savine

[Texte découvert sur le site « Toute la poésie », voir le lien ci-dessous]
http://www.toutelapoesie.com/poemes.html/poesie/nocturne-r5512

UN JOUR, UN TEXTE # 1880

VENDREDI 28 JUIN 2019

PRESQUE INVISIBLE (extrait)

Cela arrive même sur le tard :
l’apparition de l’amour, l’apparition de la lumière.
On se réveille et les bougies sont allumées comme d’elles-mêmes,
les étoiles se rassemblent, les rêves se déversent dans vos oreillers,
en envoyant de chauds bouquets d’air.
Même sur le tard les os du corps brillent
et la poussière de demain brûle dans le souffle.

Mark STRAND (1934-2014)
Presque invisible, Vif, 2012
Traduit de l’américain par Fiona Sze-Lorrain

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1879

JEUDI 27 JUIN 2019

LECTURES TRANSATLANTIQUES

Ramper avec le serpent
se glisser parmi les lignes
rugir avec la panthère
interpréter moindre signe
se prélasser dans les sables
se conjuguer dans les herbes
fleurir de toute sa peau

Plonger avec le dauphin
naviguer de phrase en phrase
goûter le sel dans les voiles
aspirer dans le grand vent
la guérison des malaises
interroger l’horizon
sur la piste d’Atlantides

Se sentir pousser des ailes
adapter masques et rôles
planer avec le condor
se faufiler dans les ruines
caresser des chevelures
brûler dans tous les héros
s’éveiller s’émerveiller

Michel BUTOR (1926-2016)
À la frontière, La Différence, 2016

[Texte découvert sur le site « Le bar à poèmes », voir le lien ci-dessous]
http://www.barapoemes.net/archives/2018/08/12/36623902.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1878

MERCREDI 26 JUIN 2019

AMOUR, JE NE VIENS PAS DÉNOUER VOS CHEVEUX

Amour, je ne viens pas dénouer vos cheveux.
Déserte, toute armée, inutile étrangère,
Je vous laisse debout dans un peu de lumière
Et je garde ce corps pur et mystérieux.

Mais pardonnerez-vous ce merveilleux ouvrage ?
Vous perdez un trésor à suivre mon conseil.
– Comme une eau solitaire où descend le soleil
Renonce pour tant d’or aux plus beaux paysages,

Ainsi les mouvements, les ruses de la vie,
Ces faiblesses, ces jeux, cette douce agonie,
Vous n’en connaîtrez pas le redoutable prix.

Toute pure à jamais mais toute prisonnière,
Vous resterez debout comme un peu de lumière,
Sans vivre, sans mourir, dans les vers que j’écris.

Odilon-Jean PÉRIER (1901-1928)
Le Promeneur (1927), La Différence, 1997

UN JOUR, UN TEXTE # 1877

MARDI 25 JUIN 2019

NE ME CONSOLE PAS

Ne me console pas. Cela est inutile.
Si mes rêves qui étaient ma seule fortune
quittent mon seuil obscur où s’accroupit la brume
je saurai me résoudre et saurai ne rien dire.

Un jour, tout simplement (ne me console pas !)
devant ma porte ensoleillée je m’étendrai.
On dira aux enfants qu’il faut parler plus bas.
Et, délaissé de ma tristesse, je mourrai.

Francis JAMMES (1868-1938)
Clairières dans le ciel, Mercure de France, 1906

[Texte découvert sur le site « Un jour, un poème », voir le lien ci-dessous]
http://www.unjourunpoeme.fr/poeme/ne-me-console-pas

UN JOUR, UN TEXTE # 1876

LUNDI 24 JUIN 2019

LES LARMES

Les larmes quelquefois montent aux yeux
comme une source,
elles sont de la brume sur des lacs,
un trouble du jour intérieur,
une eau que la peine a salée.

Philippe JACCOTTET (né en 1925)
À la lumière d’hiver ; précédé de, Leçons ; et de, Chants d’en bas ; et suivi de, Pensées sous les nuages,, Gallimard, 1994

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/auteur/Philippe-Jaccottet/4662/citations

UN JOUR, UN TEXTE # 1875

DIMANCHE 23 JUIN 2019

TOI

Dans l’étoile filante et l’appel des nuits bleues
Dans les doigts de vin doux et les doigts orageux

Dans l’ombre où je te cherche et les jours où tu fuis
Dans le gémir du vent et les pans d’aujourd’hui

qui tombent , dans le glas et les torches qui brûlent
Dans le balancier d’or immobile aux pendules

Toi

Pierre SEGHERS (1906-1987)
Le Temps des merveilles, Seghers, 1978

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1874

SAMEDI 22 JUIN 2019

LA MUSIQUE QUE J’ENTENDAIS AVEC TOI

La Musique que j’entendais avec toi était plus que de la musique,
et le pain que je rompais avec toi était plus que du pain.
Maintenant que je suis sans toi, tout est désolé,
tout ce qui auparavant était si beau est mort.

Tes mains ont touché cette table, cette argenterie,
et j’ai vu un jour tes doigts tenir ce verre.
Ces choses ne se souviennent pas de toi, ma bien-aimée :
et cependant ton toucher sur eux ne passera pas.

Car c’était dans mon cœur que tu te mouvais parmi eux,
et les bénissais de tes mains et de tes yeux.
Et dans mon cœur ils se souviendront toujours
qu’ils t’ont connu un jour, ô belle et sage !

Conrad AIKEN (1889-1973)
?
Traduit de l’américain par E. Dupas

[Texte découvert sur le site « POESIE ET RACBOUNI », voir le lien ci-dessous]
http://poesie-et-racbouni.over-blog.com/article-conrad-aiken-la-musique-que-j-entendais-avec-toi-107366383.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1873

VENDREDI 21 JUIN 2019

SYRACUSE

J’aimerais tant voir Syracuse
L’île de Pâques et Kairouan
Et les grands oiseaux qui s’amusent
À glisser l’aile sous le vent

Voir les jardins de Babylone
Et le palais du Grand Lama
Rêver des amants de Vérone
Au sommet du Fouzi Yama

Voir le pays du matin calme
Aller pêcher le cormoran
Et m’enivrer de vin de palme
En écoutant chanter le vent

Avant que ma jeunesse s’use
Et que mes printemps soient partis
J’aimerais tant voir Syracuse
Pour m’en souvenir à Paris

Bernard DIMEY (1931-1981)
La première version de la chanson, créée par Jean Sablon en 1962

UN JOUR, UN TEXTE # 1872

JEUDI 20 JUIN 2019

FASTES

L’été chantait sur son roc préféré quand tu m’es apparue, l’été chantait à l’écart de nous qui étions silence, sympathie, liberté triste, mer plus encore que la mer dont la longue pelle bleue s’amusait à nos pieds. L’été chantait et ton cœur nageait loin de lui. Je baisais ton courage, entendais ton désarroi. Route par l’absolu des vagues vers ces hauts pics d’écume où croisent des vertus meurtrières pour les mains qui portent nos maisons. Nous n’étions pas crédules. Nous étions entourés. Les ans passèrent. Les orages moururent. Le monde s’en alla. J’avais mal de sentir que ton cœur justement ne m’apercevait plus. Je t’aimais. En mon absence de visage et mon vide de bonheur. Je t’aimais, changeant en tout, fidèle à toi.

René CHAR (1907-1988)
Fureur et mystère, Gallimard, 1948