Mois: juin 2019

UN JOUR, UN TEXTE # 1871

MERCREDI 19 JUIN 2019

DANS LES VILLES ABSENTES

de grands bûchers d’oiseaux illuminent les places
mille fenêtres brûlent sous les rivières blanches
sur les places on raconte que des enfants sont morts
d’avoir voulu marcher au fond des océans

puis j’ai mené grand feu sur la brisure du jour
ma vie sans moi a fait retraite dans les pierres
et de mes mains infirmes j’égare des créatures
en brisant dans le ciel les sabliers du sang

mais quand l’oiseau enfin supportera le ciel
quand les villes absentes sombreront sous la lune
quand j’oserai mourir comme neige au soleil

je rebrousserai vie parmi des arbres lents
et puis je rejoindrai ces hommes des lisières
qui vont jusqu’au suicide attendre leur enfance

Tristan CABRAL (né en 1944)
Le Passeur de silence, La Découverte, 1986

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1870

MARDI 18 JUIN 2019

L’APPEL DU 18 JUIN

« Les Chefs qui, depuis de nombreuses années sont à la tête des armées françaises, ont formé un gouvernement.
Ce gouvernement, alléguant la défaite de nos armées, s’est mis en rapport avec l’ennemi pour cesser le combat.
Certes, nous avons été, nous sommes submergés par la force mécanique terrestre et aérienne de l’ennemi.
Infiniment plus que leur nombre, ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui nous font reculer. Ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui ont surpris nos chefs au point de les amener là où ils en sont aujourd’hui.
Mais le dernier mot est-il dit ? L’espérance doit-elle disparaître ? La défaite est-elle définitive ? Non !
Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n’est perdu pour la France. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire.
Car la France n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! Elle a un vaste Empire derrière elle. Elle peut faire bloc avec l’Empire britannique qui tient la mer et continue la lutte. Elle peut, comme l’Angleterre, utiliser sans limite l’immense industrie des États-Unis.
Cette guerre n’est pas limitée au territoire malheureux de notre pays. Cette guerre n’est pas tranchée par la bataille de France. Cette guerre est une guerre mondiale. Toutes les fautes, tous les retards, toutes les souffrances n’empêchent pas qu’il y a dans l’univers tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos ennemis. Foudroyés aujourd’hui par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l’avenir par une force mécanique supérieure. Le destin du monde est là.
Moi, général de Gaulle, actuellement à Londres, j’invite les officiers et les soldats français, qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s’y trouver, avec leurs armes ou sans leurs armes, j’invite les ingénieurs et les ouvriers spécialistes des industries d’armement qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s’y trouver, à se mettre en rapport avec moi.
Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas.
Demain comme aujourd’hui, je parlerai à la radio de Londres. »

Charles DE GAULLE (189-1970)
Discours prononcé le 18 juin 1940 sur les ondes de Radio Londres. »

[Texte copié sur le site « Wikipedia », voir le lien ci-dessous]
https://fr.wikipedia.org/wiki/Appel_du_18_Juin

UN JOUR, UN TEXTE # 1868

DIMANCHE 16 JUIN 2019

DU SOLEIL IL NE RESTE QUE QUELQUES ÉTOILES

Du soleil il ne reste que quelques étoiles
qui tournent lentement avec le ciel
et le jour pour qui l’univers n’était pas assez grand
se laisse capturer dans les lampes.

De toi je ne discerne plus qu’une épaule
comme un couchant au bord du drap,
qu’une tempe où, telle une source,
le sang fait remuer ses herbes les plus hautes.

Mais tes yeux fermés sont les bourgeons
d’où va surgir demain toute la forêt
et la voix que tu gardes, posée sur tes lèvres,
donnera, en me nommant, un nom au silence.

La nuit continue à marcher de son pas de géant
sur chaque semence de la terre,
sur ta gorge vissée à fond dans mes mains,
sur le rêve où nous allons nous rencontrer.

Lucien BECKER (1911-1984)
in Rien que l’amour : Poésies complètes, La Table ronde, 1997

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/livres/Becker-Rien-que-lamour–Poesies-completes/220739/citations?pageN=2

UN JOUR, UN TEXTE # 1867

SAMEDI 15 JUIN 2019

LE JOUJOU DU PAUVRE

Je veux donner l’idée d’un divertissement innocent. Il y a si peu d’amusements qui ne soient pas coupables !

Quand vous sortirez le matin avec l’intention décidée de flâner sur les grandes routes, remplissez vos poches de petites inventions à un sol, — telles que le polichinelle plat mû par un seul fil, les forgerons qui battent l’enclume, le cavalier et son cheval dont la queue est un sifflet – et le long des cabarets, au pied des arbres, faites-en hommage aux enfants inconnus et pauvres que vous rencontrerez. Vous verrez leurs yeux s’agrandir démesurément. D’abord ils n’oseront pas prendre, ils douteront de leur bonheur. Puis leurs mains agrip-peront vivement le cadeau, et ils s’enfuiront comme font les chats qui vont manger loin de vous le morceau que vous leur avez donné, ayant appris à se défier de l’homme.

Sur une route, derrière la grille d’un vaste jardin, au bout duquel apparaissait la blancheur d’un joli château frappé par le soleil, se tenait un enfant beau et frais, habillé de ces vêtements de campagne si pleins de coquetterie.
Le luxe, l’insouciance et le spectacle habituel de la richesse, rendent ces enfants-là si jolis, qu’on les croirait faits d’une autre pâte que les enfants de la médiocrité ou de la pauvreté.

À côté de lui, gisait sur l’herbe un joujou splendide, aussi frais que son maître, verni, doré, vêtu d’une robe pourpre, et couvert de plumets et de verroteries. Mais l’enfant ne s’occupait pas de son joujou préféré, et voici ce qu’il regardait:

De l’autre côté de la grille, sur la route, entre les chardons et les orties, il y avait un autre enfant, sale, chétif, fuligineux, un de ces marmots-parias dont un œil impartial découvrirait la beauté, si, comme l’œil du connaisseur devine une peinture idéale sous un vernis de carrossier, il le nettoyait de la répu-gnante patine de la misère.

À travers ces barreaux symboliques séparant deux mondes, la grande route et le château, l’enfant pauvre montrait à l’enfant riche son propre joujou, que celui-ci examinait avidement comme un objet rare et inconnu. Or, ce joujou, que le petit souillon agaçait, agitait et secouait dans une boîte grillée, c’était un rat vivant ! Les parents, par économie sans doute, avaient tiré le joujou de la vie elle-même.

Et les deux enfants se riaient l’un à l’autre fraternellement, avec des dents d’une égale blancheur.

Charles BAUDELAIRE (1821-1867)
Le Spleen de Paris (Petits poèmes en prose), 1864, Gallimard, 2006

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1866

VENDREDI 14 JUIN 2019

LA NUIT REFUSE DE MOURIR

La nuit refuse de mourir
elle écoute le vent geler
dans la grande cisaille des rêves

La jeunesse se fend
comme le bois
dans l’épouvante des mots

Croire aux parapets, aux
oiseaux froids que la neige réchauffe
à l’hiver qui s’avance
plus loin que d’habitude

On ne refait pas sa nuit
quand la mer a fait
de l’ombre ses écumes

Se rappeler qu’un jour on
avait découvert le monde
Le sable qui sautait aux yeux
un appel dans le vent
qui n’en finissait pas de siffler dans les têtes

L’Europe est morte avec les graffitis
il faut tomber plus bas que terre
comme dans un infime coquillage
mal refermé

Ô manteau léger de la peau
vie plus lourde, miel.

Jean CAYROL (1910-2005)
Poèmes de la nuit et du brouillard (1946), Seuil 1995

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1865

JEUDI 13 JUIN 2019

SONNET

Moi, je vis la vie à côté,
Pleurant alors que c’est la fête.
Les gens disent : « Comme il est bête ! »
En somme, je suis mal coté.

J’allume du feu dans l’été,
Dans l’usine, je suis poète ;
Pour les pitres je fais la quête.
Qu’importe ! J’aime la beauté.

Beauté des pays et des femmes,
Beauté des vers, beauté des flammes,
Beauté du bien, beauté du mal.

J’ai trop étudié les choses ;
Le temps marche d’un pas normal :
Des roses, des roses, des roses !

Charles CROS (1842-1888)
Le Collier de griffes, 1908

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1864

MERCREDI 12 JUIN 2019

ENFANTS

Enfants
Qui déjà prenez place
Quand vous aurez grandi
Au point d’être conscients
Du mal du temps qui passe
Et s’arrache de nous
Plus mal qu’un pansement
Vous qui pousserez de l’avant
Nos vieux rêves de liberté

Enfants
Consultez quelquefois
les miroirs du passé
Et vous y relirez
L’écho de ces visages
Qu’un temps nous avons habités
Enfants gentils marins des traversées prochaines
Ayez une pensée de sel pour nos vieux équipages
Lorsque vous voguerez debout vers les mêmes naufrages
Où debout nous aurons sombré

Jean-Pierre ROSNAY (1926-2009)
Comme un bateau prend la mer, Gallimard, 1956

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1863

MARDI 11 JUIN 2019

LE GRAND AILLEURS (extrait)

Pulpe nacrée, gorgée de vie,
suspendue à elle-même
entre ceci et cela, entre oui et non ;
quintessence de toutes les rosées,
ce qu’elle ne touche pas nous reste à jamais étranger.

Perle d’amour, fruit de sagesse
à l’arbre de l’homme intérieur, rien n’existe
hors de ce contenant qui se contient lui-même
sans jamais rien exclure que l’irréalité.

Être n’importe qui,
n’importe quoi, n’importe où,
mais toujours avoir quelque part quelqu’un,
quelque chose à aimer.

Alain SAINTE-MARIE (né en 1969)
Le grand ailleurs, Écitions Accarias L’Originel, 2019

[Texte découvert sur le site « incoherism », voir le lien ci-dessous]
https://incoherism.wordpress.com/2019/05/19/le-grand-ailleurs-dalain-sainte-marie/

UN JOUR, UN TEXTE # 1862

LUNDI 10 JUIN 2019

À TRAVERS LE TEMPS ET L’ESPACE

Attendre sous le vent et la neige des astres
la venue d’une fleur indécente sur mon front décoloré
comme un paysage déserté par les oiseaux appelés soupirs du sage
et qui volent dans le sens de l’amour
voilà mon sort
voilà ma vie
Vie que la nature a fait pleine de plumes
et de poisons d’enfants
je suis ton humble serviteur

Je suis ton humble serviteur et je mords les herbes des nuages
que tu me tends sur un coussin qui
comme une cuisse immortelle
conserve sa chaleur première et provoque le désir
que n’apaiseront jamais
ni la flamme issue d’un monstre inconsistant
ni le sang de la déesse
voluptueuse malgré la stérilité d’oiseau des marécages intérieurs

Benjamin PÉRET (1899-1959)
Le Grand jeu (1928), Gallimard, 1969

[Source : lecture personnelle]