Mois: juillet 2019

UN JOUR, UN TEXTE # 1913

MERCREDI 31 JUILLET 2019

NUIT

Derrière la porte où je suis caché
Le soir tarde à venir

Je regarde le ciel par cet œil en losange

Minuit

Les avions de feu sont presque tous passés
À travers les signaux d’alarme

Il y avait dans mes poches une arme

Une aile qui battait moins haut

La lune retenant ses larmes

Et des rires moqueurs dans les plis du rideau

Pierre REVERDY (1889-1960)
Plupart du Temps (Les Ardoises du toit – 1918), Gallimard, 1945

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1912

MARDI 30 JUILLET 2019

SCANTATE

je ne sais d’où je viens
je ne sais où je vais
j’avance au beau milieu
de la vie de la mort
comme un danseur de vide
cherchant le sang des choses
j’écris contre le bruit
de la douleur du monde

j’avance au beau milieu
de la vie de la mort
je ne sais où j’ai vu
cette pluie d’insomnie
j’écris contre le bruit
de la douleur du monde
encore un souffle d’or
dans la course au soleil

je ne sais où j’ai vu
cette pluie d’insomnie
je mets ma vie en jeu
je mets ma nuit en feu
encore un souffle d’or
dans la course au soleil
un grand vent étoilé
qui secoue les vertèbres

je mets ma vie en jeu
je mets ma nuit en feu
réclamant sans répit
ce qui laisse sans voix
un grand vent étoilé
qui secoue les vertèbres
je le reconnais bien
c’est l’infini parlant

Zéno BIANU (né en 1950)
Le Désespoir n’existe pas, Gallimard, 2010

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1910

DIMANCHE 28 JUILLET 2019

AFFINITÉS

D’avoir perdu la route
au front du brouillard
je n’ai plus nulle hâte.
Un pas de temps en temps
comme le corbeau
qui s’ébat, distrait.
Si tu me vois les yeux dans les chaumes
c’est à l’égal de l’aube
que nous avons su aimer.

Luciano ERBA (1922-2010)
Il nastro di Moebius, Poesie 1951 – 2001 / Le ruban de Moebius, Poésies 1951 – 2001
Traduit de l’italien par Valérie Brantôme

[Texte découvert sur le site « enjambées fauves », voir le lien ci-dessous]
https://enjambeesfauves.wordpress.com/

La version originale :

AFFINITÀ

Per aver perso la strada
contro la nebbia
non ho più fretta.

Ogni tanto un passo
come il corvo
che batte l’ala, sbadato.

Se mi vedi con gli occhi sulle stoppie
è come l’alba
che sapemmo amare.

UN JOUR, UN TEXTE # 1909

SAMEDI 27 JUILLET 2019

MOURIR POUR DES IDÉES

Mourir pour des idées, l’idée est excellente
Moi j’ai failli mourir de ne l’avoir pas eu
Car tous ceux qui l’avaient, multitude accablante
En hurlant à la mort me sont tombés dessus
Ils ont su me convaincre et ma muse insolente
Abjurant ses erreurs, se rallie à leur foi
Avec un soupçon de réserve toutefois
Mourons pour des idées, d’accord, mais de mort lente,
D’accord, mais de mort lente

Jugeant qu’il n’y a pas péril en la demeure
Allons vers l’autre monde en flânant en chemin
Car, à forcer l’allure, il arrive qu’on meure
Pour des idées n’ayant plus cours le lendemain
Or, s’il est une chose amère, désolante
En rendant l’âme à Dieu c’est bien de constater
Qu’on a fait fausse route, qu’on s’est trompé d’idée
Mourons pour des idées, d’accord, mais de mort lente
D’accord, mais de mort lente

Les saint jean bouche d’or qui prêchent le martyre
Le plus souvent, d’ailleurs, s’attardent ici-bas
Mourir pour des idées, c’est le cas de le dire
C’est leur raison de vivre, ils ne s’en privent pas
Dans presque tous les camps on en voit qui supplantent
Bientôt Mathusalem dans la longévité
J’en conclus qu’ils doivent se dire, en aparté
« Mourons pour des idées, d’accord, mais de mort lente
D’accord, mais de mort lente »

Des idées réclamant le fameux sacrifice
Les sectes de tout poil en offrent des séquelles
Et la question se pose aux victimes novices
Mourir pour des idées, c’est bien beau mais lesquelles ?
Et comme toutes sont entre elles ressemblantes
Quand il les voit venir, avec leur gros drapeau
Le sage, en hésitant, tourne autour du tombeau
Mourons pour des idées, d’accord, mais de mort lente
D’accord, mais de mort lente

Encor s’il suffisait de quelques hécatombes
Pour qu’enfin tout changeât, qu’enfin tout s’arrangeât
Depuis tant de « grands soirs » que tant de têtes tombent
Au paradis sur terre on y serait déjà
Mais l’âge d’or sans cesse est remis aux calendes
Les dieux ont toujours soif, n’en ont jamais assez
Et c’est la mort, la mort toujours recommencée
Mourons pour des idées, d’accord, mais de mort lente
D’accord, mais de mort lente

Ô vous, les boutefeux, ô vous les bons apôtres
Mourez donc les premiers, nous vous cédons le pas
Mais de grâce, morbleu ! laissez vivre les autres !
La vie est à peu près leur seul luxe ici bas
Car, enfin, la Camarde est assez vigilante
Elle n’a pas besoin qu’on lui tienne la faux
Plus de danse macabre autour des échafauds !
Mourons pour des idées, d’accord, mais de mort lente
D’accord, mais de mort lente !!!

Georges BRASSENS (
Album « Fernande », Philips, 1972

[Source : écoute personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1908

VENDREDI 26 JUILLET 2019

RÉMANENCE

De quoi souffres-tu ?
Comme si s’éveillait dans la maison sans bruit l’ascendant d’un visage qu’un aigre miroir semblait avoir figé.Comme si la haute lampe et son éclat abaissé sur une assiette aveugle, tu soulevais vers ta gorge serrée la table ancienne avec ses fruits.
Comme si tu revivais tes fugues dans la vapeur du matin à la rencontre de la révolte tant chérie, elle qui su, mieux que toute tendresse, te secourir et t’élever.
Comme si tu condamnais, tandis que ton amour dort, le portail souverain et le chemin qui y conduit.
De quoi souffres-tu ?
De l’irréel intact dans le réel dévasté ?
De leurs détours aventurés, cerclés d’appel et de sang ?
De ce qui fut choisi et ne fut pas touché ?
De la rive du bon au rivage gagné ?
Du présent irréfléchi qui disparaît ?
D’une étoile qui s’est la folle, rapprochée et qui va mourir avant moi ?

René CHAR (1901-1988)
Le Nu perdu, Gallimard, 1971

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1907

JEUDI 25 JUILLET 2019

LANGUE

Quand les mots se feront-ils
de nouveau parole ?
Quand le vent sera-t-il levé d’un tournant dans le signe ?

Lorsque les paroles, lointaine largesse,
diront —
sans qualifier pour donner sens —
lorsque montrant elles mèneront
au lieu
d’immémoriale convenance,
— rendant les mortels à l’Usage convenant —
là où le chœur du silence appelle,
où le matin de la pensée, vers l’unisson,
en docile clarté se hausse.

Martin HEIDEGGER (1889-1976)
Poème écrit en 1972
Cahier Heidegger, L’Herne, 2016
Traduit de l’allemand par Roger Munier

La version originale :

SPRACHE

Wann werden Wörter
wieder Wort ?
Wann weilt der Wind weisender Wende ?

Wenn die Worte, ferne Spende,
sagen —
nicht bedeuten durch bezeichnen —
wenn sie zeigend tragen
an den Ort
uralter Eignis,
— Sterbliche eignend dem Brauch —
wohin Gelaut der Stille ruft,
wo Früh-Gedachtes der Be-Stimmung
sich fügsam klar entgegenstuft.

UN JOUR, UN TEXTE # 1906

MERCREDI 24 JUILLET 2019

Amour désenchanté
désert glacé cœur éclaté
c’est fini elle est partie.
Ciel gris hiver ennui
oui ça arrive aussi
amour déglingué
le ressort a cassé.
Portes fermées volets tirés
il faut panser les plaies.
Et puis par la serrure perce un rai de lumière
jamais vraiment l’amour ne désespère
un souffle d’air et sous la cendre
rougeoie la braise.

Demain
oui demain
à nouveau
j’aimerai.

Bernard FRIOT (né en 1951)
Je t’aime, je t’aime, je t’aime… Poèmes pressés, Milan, 2007

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1905

MARDI 23 JUILLET 2019

NŒUDS

D’où tu écris
les nœuds se défont,
lambeaux de l’âme.

Fragile paume du poing de la nuit.

Une main s’ouvre
pour la trace des liens.
L’héritage de tes gestes
illumine ton visage
sur la carte des ombres.

Un chemin de terre
au bas des Appalaches
et le Fleuve au loin
pour la mémoire de naître.

À la fenêtre de l’aube
ta peau de lumière.

Jean ROYER (né en 1938)
Des âges solitaires, Écrits des Forges, 2008

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1904

LUNDI 22 JUILLET 2019

LE RÊVE D’ORPHÉE

Dans les enfers où les hommes
Ne sont plus que des ombres,
Je me ferai ombre au-dedans de ton corps.

Je construirai des cités de sable
Pour tarir le fleuve dont on ne revient pas.

Nous danserons sur des tours invisibles à nos yeux.

Je serai ta langue tranchée qui ne sait pas mentir.

Et nous maudirons l’amour qui nous a perdus.

Aurélia LASSAQUE (née en 1983)
Pour que chantent les salamandres, Bruno Doucey, 2013
Poème traduit de l’occitan par l’auteur(e) elle-même

[Texte découvert sur le site « Terres de Femmes », voir le lien ci-dessous]
https://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2013/05/aur%C3%A9lia-lassaque-lo-s%C3%B2mi-dorf%C3%A8u-lo-s%C3%B2mi-deuridicia.html