Mois: août 2019

UN JOUR, UN TEXTE # 1944

SAMEDI 31 AOÛT 2019

QUAND S’ENTROUVRE LA NUIT

Quand s’entrouvre la nuit
elle dépose ses mots
sur la soie des pinceaux
s’aventure sans bruit
vers d’étranges tableaux
où les couleurs se fondent
où les rives s’estompent

Quand s’entrouvre la nuit
elle suspend aux rameaux
un treillage de pluie
fontaine de paroles
feuillage d’oublis
ruissellement sonore
tissage d’éclaircies

Quand s’entrouvre la nuit
elle inscrit les lambeaux
de rêves déchirés
d’espoirs désertés
puis sur la toile fine
lentement imagine
ritournelles rengaines
berceuses mélodies

elle laisse derrière elle
un rideau d’étincelles
pour éclaircir le ciel

Sabine PÉGLION (née en 1957)
Faire un trou à la nuit, la tête à l’envers, 2016

[Texte découvert sur le site « La pierre et le sel », voir le lien ci-dessous]
https://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2018/11/index.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1943

VENDREDI 30 AOÛT 2019

LES OLIVIERS

En secret on m’impose
l’énigme que je nomme
vivre. Moi, solitaire
interprète du vol
des faucons, je voudrais
mener les douloureux
rêves des autres hommes
vers les clartés lointaines
du ciel. Si je pouvais
lever le triste pas
des vaincus pour en faire
une mort militaire
sous les drapeaux tremblants
de la cité sauvée !
Alors mes vers seraient
des lances immortelles,
alors viendrait l’empire
de la clarté durable
par l’argent vieux des arbres.

Salvador ESPRIU (1913-1985)
Mrs Death, 1952
Traduit du catalan par Jordi Sarsenadas

[Texte découvert sur le site « beauty will save the world », voir le lien ci-dessous]
https://schabrieres.wordpress.com/2018/05/31/salvador-espriu-les-oliviers/

La version originale, en catalan :

LES OLIVERES

Secrets llavis m’imposen
l’enigma que anomeno
viure. Jo, solitari
llegidor de profètics
vols de falcons, voldria
guiar tan dolorosos
somnis dels altres homes
cap a clarors llunyanes
d’aquell cel. Si em deixaven
servir el trist, el dèbil
pas de vençuts i fer-ne
mort militar, amb altes
banderes tremoloses
de la ciutat salvada!
Aleshores ja foren
els meus versos com llances
immortals, i l’imperi
d’eterna llum vindria
per vella plata d’arbres.

UN JOUR, UN TEXTE # 1942

JEUDI 29 AOÛT 2019

INCOLORE

Le diamant, ce glaçon du soleil
Dont l’eau de fonte est larme à ta paupière
L’alcool, le gel du lac, la vitre où l’œil
À tout passant dédicace un sous-verre

Tout horizon fermant sa parenthèse,
L’air dont l’amour oxyde le baiser
La foi, le prisme offert à la genèse
D’autre lumière ou d’autre vérité.

Je suis ceci : vapeur, goutte ou cristal.
Je suis cela : vide, bulle ou pensée,
Fantôme encore et rêve… Ô mon musée !
Je vis de feux, quand le feu m’est fatal.

Ma préférence à jamais polygame
Doit refuser le parti d’une fleur.
De tous les tons me traverse la gamme :
Je réponds oui et non à la couleur.

Ce dont je nais, j’en meurs le plus souvent.
Mais chaque jour pavillon de la joie,
Je ressuscite, Aurore ! et me déploie,
Hissé très haut par l’étoffe du vent.

Hervé BAZIN (1911-1996)
Jour suivi de À la poursuite d’Iris, Seuil, 1971

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1941

MERCREDI 28 AOÛT 2019

LA DÉLICATESSE (extrait)

Elle aima ces instants où il était maladroit, où il hésitait. Elle comprenait qu’elle avait voulu cela plus que tout, retrouver les hommes par un homme qui ne soit pas forcément un habitué des femmes. Qu’ils redécouvrent ensemble le mode d’emploi de la tendresse.
(…) Des larmes coulèrent le long de ses tempes. Il embrassa ses larmes. Et de ses baisers naquirent d’autres larmes aussi, les siennes, cette fois-ci.

David FOENKINOS (né en 1974)
La Délicatesse, Gallimard, 2009

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1940

MARDI 27 AOÛT 2019

MÉMOIRES D’ABÎME

il y a longtemps que je ne vis plus ici
je ne prends plus le bras de la pluie pour sortir
et que pourrais-je dire des étés invisibles
où je sauvais la mort sur les restes du jour

certains jours je mettais des années de côté
et mes yeux repoussaient à chaque démesure
je donnais des oublis au fond des parcs sombres
et j’ai su quelquefois ressembler à ma voix

j’ai même accompagné les invasions secrètes
et des blessures m’ont fait la peau
quand on fêtait les guerres
je me joignais aux grands défigurés

je marchais dans ma chute
je ne changeais jamais les murs
et parfois j’ai confié mon visage à l’abîme
surtout ces temps de chien où j’étais mis à prix

je n’avais de pitié pour les terres habitées
et quand les jours ne m’allaient plus
je mettais mon passé pour traverser vos rues
je n’avais plus que mon silence à vous donner

il y a longtemps que je ne vis plus ici
l’oiseau s’est séparé de son vol inutile
alors après ma mort
ne fouillez pas mes poches

vous n’y trouveriez rien qu’une barque fantôme

Tristan CABRAL (né en 1944)
Ouvrez le feu !, Plasma, 1979

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1939

LUNDI 26 AOÛT 2019

LE CAMARADE

Camarade tu passes invisible dans la foule
ton visage disparaît dans la marée brumeuse
de ce peuple au regard épaillé sur ce qu’il voit
la tristesse a partout de beaux yeux de hublot

tu écoutes les plaintes de graffiti sur les murs
tu touches les pierres de l’innombrable solitude
tu entends battre dans l’ondulation des épaules
ce cœur lourd par la rumeur de la ville en fuite

tu allais Jean Corbo au rendez-vous de ton geste
tandis qu’un vent souterrain tonnait et cognait
pour des années à venir
dans les entonnoirs de l’espérance

qui donc démêlera la mort de l’avenir

Gaston MIRON (1928-1996)
L’Homme rapaillé, Presses de l’Université de Montréal, 1970

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1938

DIMANCHE 25 AOÛT 2019

PASSER

Enfance qui fus dans l’espace
Un vol poursuivi jusqu’au soir
J’appelle ton ombre à voix basse
Avec la peur de te revoir

Sœur en deuil de tes robes claires
Ta fuite est l’oiseau bleu des jours
Que de son chant fait la lumière
Des gestes rêvés par l’amour

C’est par ton charme qu’une fille
D’un corps ébauché dans les cieux
A formé la larme des villes
Qui s’illuminent dans ses yeux

Et ce fut ton âme de rendre
Mon doute plus que moi vivant
Passerose aux ailes de cendre
Qui m’ouvrais ton cœur dans le vent

Joë BOUSQUET (1897-1950)
La Connaissance du soir, Éditions du Raisin, 1945

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1937

SAMEDI 24 AOÛT 2019

POURTANT JE M’ÉLÈVE

Vous pouvez me rabaisser pour l’histoire
Avec vos mensonges amers et tordus,
Vous pouvez me traîner dans la boue
Mais comme la poussière, je m’élève pourtant,

Mon insolence vous met-elle en colère?
Pourquoi vous drapez-vous de tristesse
De me voir marcher comme si j’avais des puits
De pétrole pompant dans ma salle à manger?

Comme de simples lunes et de simples soleils,
Avec la certitude des marées
Comme de simples espoirs jaillissants,
Je m’élève pourtant.

Voulez-vous me voir brisée?
La tête et les yeux baissés?
Les épaules tombantes comme des larmes.
Affaiblie par mes pleurs émouvants.

Es-ce mon dédain qui vous blesse?
Ne prenez-vous pas affreusement mal
De me voir rire comme si j’avais des mines
d’or creusant dans mon potager?

Vous pouvez m’abattre de vos paroles,
Me découper avec vos yeux,
Me tuer de toute votre haine,
Mais comme l’air, je m’élève pourtant.

Ma sensualité vous met-elle en colère?
Cela vous surprend-il vraiment
De me voir danser comme si j’avais des
Diamants, à la jointure de mes cuisses?

Hors des cabanes honteuses de l’histoire
Je m’élève
Surgissant d’un passé enraciné de douleur
Je m’élève
Je suis un océan noir, bondissant et large,
Jaillissant et gonflant je tiens dans la marée.
En laissant derrière moi des nuits de terreur et de peur
Je m’élève
Vers une aube merveilleusement claire
Je m’élève
Emportant les présents que mes ancêtres m’ont donnés,
Je suis le rêve et l’espérance de l’esclave.
Je m’élève
Je m’élève
Je m’élève

Maya ANGELOU (1928-2014)
Still I rise, 1978
Poème traduit de l’anglais (américain) par Olivier Favier

[Texte découvert sur le site « DORMIRA JAMAIS », voir le lien ci-dessous]

Pourtant je m’élève, par Maya Angelou.

La version originale :

STILL I RISE

You may write me down in history
With your bitter, twisted lies,
You may tread me in the very dirt
But still, like dust, I’ll rise.
Does my sassiness upset you?
Why are you beset with gloom?
‘Cause I walk like I’ve got oil wells
Pumping in my living room.

Just like moons and like suns,
With the certainty of tides,
Just like hopes springing high,
Still I’ll rise.

Did you want to see me broken?
Bowed head and lowered eyes?
Shoulders falling down like teardrops.
Weakened by my soulful cries.

Does my haughtiness offend you?
Don’t you take it awful hard
‘Cause I laugh like I’ve got gold mines
Diggin’ in my own back yard.

You may shoot me with your words,
You may cut me with your eyes,
You may kill me with your hatefulness,
But still, like air, I’ll rise.

Does my sexiness upset you?
Does it come as a surprise
That I dance like I’ve got diamonds
At the meeting of my thighs?

Out of the huts of history’s shame
I rise
Up from a past that’s rooted in pain
I rise
I’m a black ocean, leaping and wide,
Welling and swelling I bear in the tide.
Leaving behind nights of terror and fear
I rise
Into a daybreak that’s wondrously clear
I rise
Bringing the gifts that my ancestors gave,
I am the dream and the hope of the slave.
I rise
I rise
I rise.

UN JOUR, UN TEXTE # 1936

VENDREDI 23 AOÛT 2019

REGARD

je sens les traits
on peut dire les flèches
rails
qui viennent ici
du point qui brille
choisi pour cette opération
qui dore
et dure
ce que je veux
désire
c’est ton acte
surprendre l’acte
le geste
par quoi tu portes
ce que tu vois
ailleurs (en moi)
dans le cœur
lieu protégé
où tu te tiens
et vis
regardes
je veux entrer
dans ton corps geste
me voir
voir
à partir de tes yeux
gouvernés par ce cœur
qui m’échappe

Jacqueline RISSET (1936-2014)
Poème publié dans la revue Po&sie, N°149-150, mars-avril 2014

[Texte découvert sur le site « CAIRN.INFO », voir le lien ci-dessous]
https://www.cairn.info/revue-poesie-2014-3-page-13.htm

UN JOUR, UN TEXTE # 1935

JEUDI 22 AOÛT 2019

ENSEVELIE LA PAROLE

Ensevelie la parole qui nous sommait de vivre
Hanche nue au bord de la nuit d’été,
Si perdue sous les ronces folles des mots
Que plus jamais le chant n’en pourra retentir.

Qui voudrait arracher ce poids de nos fautes ?
Quel enfant soudain retrouvé hors de tout espoir
Viendrait sous son regard désigner ô mes frères
La source enfouie où s’abreuvèrent nos premiers songes ?

Georges-Emmanuel CLANCIER (1914-2018)
Le Poème hanté, Gallimard, 2008

[Source : lecture personnelle]