Mois: septembre 2019

UN JOUR, UN TEXTE # 1974

LUNDI 30 SEPTEMBRE 2019

UN ASTRE

Entends la mémoire du sang qui s’éteint, la longue
incohérence de la parole. Entends la terre taciturne.
Tout est furtif, les ombres inaccueillantes. Nul jardin
de secrets. Nulle patrie entre les herbes et le sable.
Mais où donc jaillissent l’ombre et la clarté ?

Voici les coteaux de la terre aride et noire. Qui
reconnaît l’équilibre des évidences sereines ?
Ces mots ont une odeur de portes souterraines.
Comment dominer la démesure de l’absence et le vertige ?
Comment rassembler l’obscur dans l’évidence des mots ?

Écoute, écoute la longue incohérence de la terre
et de la parole. Tout au long de la distance
murmure la monotone perfection d’une mer.
Par oublieuse pudeur un astre se fait velours
d’un bleu profond dans la corolle du silence.

António RAMOS ROSA (1924-2013)
in Anthologie de la poésie portugaise contemporaine (1935-2000), Gallimard, 2003
Traduit du portugais par Michel Chandeigne

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1972

SAMEDI 28 SEPTEMBRE 2019

PAR LA CROIX ET LE ZÉRO

Par une croix et un zéro le jour nordique est scellé
Tel qu’entre quatre murs un scandale de famille
Les mots s’enfoncent en nous comme des aiguilles
Et la bourrasque nous force à danser sur un bûcher

Des câbles électriques bourdonnent dans la gorge
La tête fait si mal mais ce n’est qu’une tête
Et voici un lit, des voix, le printemps en alerte
Et voici le ciel, des yeux, un miracle tout proche

Une main gauche maladroite étrangère
Barre tout d’une croix, encercle d’un zéro
Mais moi restée debout je regarde le saut
Un vol de six étages qui s’enfouit dans les congères

Cendre figée entre nos dents la saison a brûlé
La nuit finit de mesurer la lassitude d’être
La tête fait si mal mais ce n’est qu’une tête
Rester debout et voir, c’est comme pardonner

Par la croix et le zéro les lieux déserts sont annulés
Une porte a claqué dans la maison morte avant l’âge
Les mots aiguilles s’enfoncent – et avec rage
La bourrasque nous force à danser sur un bûcher

Yanka DIAGHILEVA (1966-1991)
Poèmes inédits, traduits du russe par Henri Abril

[Texte découvert sur le site d’Henri Abril, voir le lien ci-dessous]
http://henri-abril.fr/feed

UN JOUR, UN TEXTE # 1970

JEUDI 26 SEPTEMBRE 2019

SPHÈRE (extrait)

Je t’aime d’être habituelle,
Espace pour mes jours,
Pour mon regard les yeux fermés.

En toi j’ai place,
En toi je suis,
Je me bâtis.

En toi,
Cela que j’aime, ceux que j’aime,
Quelques regrets.

En toi silence,
En toi le temps
Que je recueille, je résume.

Sortir de toi,
Ce sera pour n’être plus là,
Pour n’être plus.

Eugène GUILLEVIC (1907-1997)
Sphère, Gallimard, 1963

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1969

MERCREDI 25 SEPTEMBRE 2019

SES MOTS

Quand je veux délasser mon
esprit, ce n’est pas l’honneur
que je cherche, c’est la liberté.

La langue de ma mère
a des mots pour tout

dans la grande famille des mots
je m’en choisis pour passer l’hiver
des mots en laine du pays
cette année j’ai choisi le mot guérison
le mot liberté
des mots qui tiennent bien au chaud

Gérald GODIN (1938-1994)
Les Botterlots, L’Hexagone, 1993

[Texte découvert sur le site « Jardin des Muses », voir le lien ci-dessous]
http://www.pierdelune.com/godin.htm

UN JOUR, UN TEXTE # 1968

MARDI 24 SEPTEMBRE 2019

QU’IL REPOSE EN RÉVOLTE

Dans le noir, dans le soir sera sa mémoire
dans ce qui souffre, dans ce qui suinte
dans ce qui cherche et ne trouve pas
dans le chaland de débarquement qui crève sur la grève
dans le départ sifflant de la balle traceuse
dans l’île de soufre sera sa mémoire.

Dans celui qui a sa fièvre en soi, à qui n’importent les murs
dans celui qui s’élance et n’a de tête que contre les murs
dans le larron non repentant
dans le faible à jamais récalcitrant
dans le porche éventré sera sa mémoire.

Dans la route qui obsède
dans le cœur qui cherche sa plage
dans l’amant que son corps fuit
dans le voyageur que l’espace ronge.

Dans le tunnel
dans le tourment tournant sur lui-même
dans l’impavide qui ose froisser le cimetière.

Dans l’orbite enflammé des astres qui se heurtent en éclatant
dans le vaisseau fantôme, dans la fiancée flétrie
dans la chanson crépusculaire sera sa mémoire.

Dans la présence de la mer
dans la distance du juge
dans la cécité
dans la tasse à poison.

Dans le capitaine des sept mers
dans l’âme de celui qui lave la dague
dans l’orgue en roseau qui pleure pour tout un peuple
dans le jour du crachat sur l’offrande.

Dans le fruit de l’hiver
dans le poumon des batailles qui reprennent
dans le fou dans la chaloupe

Dans les bras tordus des désirs à jamais inassouvis
sera sa mémoire.

Henri MICHAUX (1899-1984)
La vie dans les plis, Gallimard, 1949

[Texte découvert sur le site « beauty will save the world », voir le lien ci-dessous]
https://schabrieres.wordpress.com/2010/01/20/henri-michaux-quil-repose-en-revolte-1949/

UN JOUR, UN TEXTE # 1967

LUNDI 23 SEPTEMBRE 2019

POÈMES PAÏENS (extrait)

Attends serein la fin qui ne tardera pas.
Qu’est-ce que toute vie ? Soleils brefs et sommeil.
Tout ce que tu penses, emploie-le
A ne pas trop penser.
Pour le marin, la mer obscure est une route claire.
Toi, dans la solitude confuse de la vie,
Elis-toi toi-même ton propre
(Tu n’en connais pas d’autres) port d’attache.

Fernando PESSOA (1889-1935)
Poèmes païens, Points Seuil, 2007
Traduit du portugais par Michel Chandeigne, Patrick Quillier et Maria Antonia Camara Manuel

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/livres/Pessoa-Poemes-paiens/68865/citations?pageN=2

UN JOUR, UN TEXTE # 1966

DIMANCHE 22 SEPTEMBRE 2019

LA SOIF ET LA SOURCE

L’amour de toi qui te ressemble
C’est l’enfer et le ciel mêlés
Le feu léger comme les cendres
Éteint aussitôt que volé

L’amour de toi biche à la course
C’est l’eau qui fuit entre les doigts
La soif à la fois et la source
La source et la soif à la fois

L’amour de toi qui me divise
Comme un sable à dire le temps
C’est pourtant l’unité divine
Qui fit un seul jour de trente ans

L’amour de toi c’est la fontaine
Et la bague qui brille au fond
Et c’est dans la forêt châtaine
L’écureuil roux qui tourne en rond

Mourir à douleur et renaître
Te perdre à peine retrouvée
Craindre dormir crainte peut-être
De n’avoir fait que te rêver

Déchiré d’être pour un geste
Un mot d’ailleurs indifférent
Un air distrait la main qui jette
Un journal ou qui le reprend

Tout est toujours mis à l’épreuve
Rien ne sert ni la passion
Et toujours une angoisse neuve
Nous pose une autre question

Cet abîme est comme un azur
Immensément démesuré
Aime-t-il celui qui mesure
L’amour de ses bras à son pré

Je n’ai pas le droit d’une absence
Je n’ai pas le droit d’être las
Je suis ton trône et ta puissance
L’amour de toi c’est d’être là

L’amour de toi veut que j’attende
Comme un drap propre sur le lit
Qui sent le frais et la lavande
Où ton chiffre brodé se lit

Que suis-je de plus que ton chiffre
Un signe entre autres de ta vie
Le verre bu qui demeure ivre
À son bord des lèvres qu’il vit

Louis ARAGON (1897-1982)
Elsa, Gallimard, 1959

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1965

SAMEDI 21 SEPTEMBRE 2019

UN OBUS DANS LE CŒUR (extrait)

On ne sait jamais quand une histoire commence. Je veux dire que lorsqu’une histoire commence et que cette histoire vous arrive à vous, vous ne savez pas, au moment où elle commence, qu’elle commence. Je veux dire… Je veux dire que vous n’êtes pas là, à marcher, tranquillement dans la rue et tout à coup, vous vous dites: tiens, voilà une histoire qui commence. Je veux dire, on ne le sait pas… Puis, lorsqu’on réalise qu’on est embarqué dans une histoire, on ne sait pas comment ça va se terminer. Personne ne peut savoir. C’est seulement à la fin. Lorsque tout est consommé, qu’on ouvre les yeux et qu’on se dit : l’histoire est terminée. Elle est terminée et parce qu’elle est terminée, vous vous mettez à entendre le silence, le grand silence qui a failli vous noyer.

Wajdi MOUAWAD (né en 1968)
Un obus dans le cœur, Actes Sud Junior, 2007

[Source : lecture personnelle]