Mois: octobre 2019

UN JOUR, UN TEXTE # 2005

JEUDI 31 OCTOBRE 2019

IL PLEUT DES MOTS

Il pleut des mots, les fleuves nous effleurent
et nous glissons comme des noyés tristes
dans un miroir où des formes sauvages
nous font frémir de toutes nos voyelles.

Il est ainsi des moments d’asphodèles
où le grand jour provoque tels combats
que le lilas s’allie aux éphémères
sans bien savoir qu’ils vont mourir ensemble.

Pars avec moi, mon âme, en avant toute !
cueillir des mots pour en faire des fleurs
et composer des bouquets esthétiques
pour les poser sur la tombe du jour.

Robert SABATIER (1923-2012)
Les masques et le miroir, Albin Michel, 1998

[Texte découvert sur le site « La pierre et le sel », voir le lien ci-dessous]
http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2012/06/robert-sabatier-la-passion-de-la-po%C3%A9sie.html

UN JOUR, UN TEXTE # 2004

MERCREDI 30 OCTOBRE 2019

JUSTE LA FIN DU MONDE (extrait)

Au début, ce que l’on croit
– j’ai cru cela –
ce qu’on croit toujours, je l’imagine,
c’est rassurant, c’est pour avoir moins peur,
on se répète à soi-même cette solution comme aux enfants qu’on endort,
ce qu’on croit un instant,
on l’espère,
c’est que le reste du monde disparaîtra avec soi,
que le reste du monde pourrait disparaître avec soi, s’éteindre, s’engloutir et ne plus me survivre.
Tous partir avec moi et m’accompagner et ne plus jamais revenir.
Que je les emporte et que je ne sois pas seul.

Jean-Luc LAGARCE (1948-1995)
Juste la fin du monde, Les Solitaires Intempestifs, 1990

{Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2003

MARDI 29 OCTOBRE 2019

À TON ÉTOILE

Sous la lumière en plein
Et dans l’ombre en silence
Si tu cherches un abri
Inaccessible
Dis toi qu’il n’est pas loin et qu’on y brille
À ton étoile

Petite sœur de mes nuits
Ça m’a manqué tout ça
Quand tu sauvais la face
À bien d’autre que moi
Sache que je n’oublie rien mais qu’on efface
À ton étoile

Toujours à l’horizon
Des soleils qui s’inclinent
Comme on n’a pas le choix il nous reste le cœur
Tu peux cracher même rire, et tu le dois
À ton étoile

À Marcos
À la joie
À la beauté des rêves
À la mélancolie
À l’espoir qui nous tient
À la santé du feu
Et de la flamme
À ton étoile

Bertrand CANTAT (né en 1964)
Album 666.667 CLUB, Barclay, 1996

[Source : écoute personnelle]

La version des « black sessions » de France Inter, avec Yann Tiersen :

UN JOUR, UN TEXTE # 2002

LUNDI 28 OCTOBRE 2019

RAYONNEMENT DES CORPS NOIRS (extrait)

Vois-tu la terre entaillée de petites rigoles
des enfants morts depuis trop longtemps
ont creusé ici une tombe carrée
de sable et d’eau ce grand lac vide
d’où la vie s’écoule encore nous
l’avons choisi comme on choisit sa fin un soir de canicule pour
voir ce qu’on en dit ce qui
en reste mais aussi la vase
où s’enfoncent les mots
l’axe où ils retombent
avec les couteaux
lancés au hasard
du monde.

Kim DORÉ (née en 1979)
Rayonnement des corps noirs, Poètes de brousse, 2004

[Texte découvert sur le site de la revue « POSTURES », voir le lien ci-dessous]
http://revuepostures.com/fr/articles/lalumiere-hd1

UN JOUR, UN TEXTE # 2000

SAMEDI 26 OCTOBRE 2019

À L’INFINI

Là-haut, tu es. Là-haut quoi qu’il advienne,
femme-soleil d’un miracle à jamais
que rien ne sépare de la pure lumière
ni du souffle ascendant de notre amour promis

à une autre altitude. Tu es là, hors d’atteinte,
hors du monde où meurent les âmes et les corps.
Tu danses sur l’horizon que je porte en moi
pour abolir l’espace et le temps. Tu vis à l’infini.

André VELTER (née en 1945)
L’Amour extrême et autres poèmes, Gallimard, 2007

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1999

VENDREDI 25 OCTOBRE 2019

LE MYSTÈRE

Et plus que tout, dit-il, j’aime la part de toi
que je ne comprends pas, l’ombre
qui cerne tes yeux, le silence qui s’engouffre
entre trois de tes mots, j’aime le secret
qui te porte et dont tu n’as pas la clé.

Il donne à tes lèvres le goût
d’un fruit d’enfance, il donne
à l’amour qui te fait encore défaut
la force d’une promesse
longue comme le jour.

Francis DANNEMARK (né en 1955)
Une fraction d’éternité, Le Castor Astral, 2005

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1998

JEUDI 24 OCTOBRE 2019

JE NE T’AI JAMAIS TROUVÉE

Je ne t’ai jamais trouvée, je t’ai toujours perdue,
une éternité que je voyage en quête
de la rencontre impossible
pour te dire que c’est toi qui, baiser après baiser,
taillade après taillade,
a bâti mes rêves,
forant l’abîme jusqu’à le transformer en tour,
terrasse sans couronne où le soleil plonge
et m’oblige à le recevoir
transformé à tout jamais en lune.

Alejandro JODOROWSKY (né en 1929)
Poème publié par l’auteur sur sa page Facebook le 10 mars 2017
Traduit de l’espagnol par l’auteur

[Texte découvert sur le site « Vertuchou.over-blog.com », voir le lien ci-dessous]
http://vertuchou.over-blog.com/archive/2019-05/2

UN JOUR, UN TEXTE # 1997

MERCREDI 23 OCTOBRE 2019

LA FIN DES TEMPS

Conquérir l’espace pour vaincre
le temps ça se défend
et si l’ultime destruction vient
encore au bout du gouffre je
chanterai encore quand
nous aurons compris que la fin
des temps n’existe pas mais
seulement alors se percevrait
le temps sans fin c’est ça que
je chanterai l’inconcevable
de la fin du temps
pour avoir déjà conçu la vie

Madeleine GAGNON (née en 1938)
Les fleurs du Catalpa, VLB, 1986

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/auteur/Madeleine-Gagnon/67062/citations

UN JOUR, UN TEXTE # 1996

MARDI 22 OCTOBRE 2019

TOUT REDEVIENT FRAGILE

On finit par suivre la lumière
qui nous bouleverse parfois
à travers un geste
sentir que rien ne viendra
sinon quelque désastre

On finit par ne plus voir
les percées du vide
on oublie ce visage
qui n’a jamais existé
ailleurs que devant soi

On s’ouvre au silence qui revient
ne plus répondre au bruit des pas
ne plus croire qu’on a aimé
soutenir un instant
la beauté de nos vies

Plus rien n’est lié soudain
plus rien ne s’accomplit
tout redevient fragile

On finit par ne plus entendre
que ces mots accidentés
appelant sans relâche
ce qui n’est jamais venu
et ne viendra jamais

On finit par dire qu’on est là
faire signe parmi nos absences
ne plus fuir la mémoire
des failles qui nous blessent
ces manques de tendresse

On finit par sentir le temps
qui replie nos regards
lentement les referme
comme une blessure
dont on ne parle plus

Plus rien n’est lié soudain
plus rien ne s’accomplit
tout redevient fragile

Sur ce manque sans fond
se dire qu’il y a quelqu’un
quelqu’un au bout des mots
on se souvient soudain
de ce qui fut approché, effleuré
du désir dans lequel nous jette un corps

On finit par répondre chaque fois
à ce qui peut encore venir
on finit par se souvenir
qu’il y eut quelqu’un
quelqu’un derrière le désastre

Et puis l’on finit par guérir
de ses premières questions
toutes restées sans réponse
dans un regard perdu
sur un nouvel amour

Quand tout se démêle enfin
que tout s’accomplit
tout redevient fragile

Hélène DORION (née en 1958)
Mondes fragiles choses frêles, L’Hexagone, 2006

[Source : lecture personnelle]