Mois: novembre 2019

UN JOUR, UN TEXTE # 2035

SAMEDI 30 NOVEMBRE 2019

L’ARDEUR

Rire ou pleurer, mais que le coeur
Soit plein de parfums comme un vase,
Et contienne jusqu’à l’extase
La force vive ou la langueur.

Avoir la douleur ou la joie,
Pourvu que le coeur soit profond
Comme un arbre où des ailes font
Trembler le feuillage qui ploie ;

S’en aller pensant ou rêvant,
Mais que le coeur donne sa sève
Et que l’âme chante et se lève
Comme une vague dans le vent.

Que le coeur s’éclaire ou se voile,
Qu’il soit sombre ou vif tour à tour,
Mais que son ombre et que son jour
Aient le soleil ou les étoiles…

Anna DE NOAILLES (1876-1933)
Le Cœur innombrable, 1901

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2034

VENDREDI 29 NOVEMBRE 2019

DEVANT DERRIÈRE

On sait qu’il y aura du sang partout. Puis, la grande immobilité. Après la casse, sur la route, si on s’approche assez pour voir, on me reconnaîtra.

Je serai là, couchée dans ma patience. Bout de ferraille séparé de la carcasse. Les diamants de la route seront nettoyés, sans triage. On embarquera les débris, des plus gros aux plus petits, et la voie sera libre à nouveau. On continuera de circuler entre la frange des arbres et les lignes de peinture jaune. De rouler, jusqu’à la prochaine catastrophe.

Seuls les sans brûlures croiront, naïfs, au leurre d’être épargné. Les autres savent. S’élancent, éprouvent et puis attendent.

Savoir et puis attendre. C’est à peu près à cela, que tout se résume.

Monique DELAND (née en 1958)
Miniatures, balles perdues et autres désordres, Le Noroît, 2008

[Texte découvert sur le site « les VOIX de la POÉSIE », voir le lien ci-dessous]
https://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/devant-derriere

UN JOUR, UN TEXTE # 2033

JEUDI 28 NOVEMBRE 2019

A

Cette fois-ci je veux que nous arrêtions un
peu avant la fin. Je tiens à vous laisser
avec un petit quelque chose de non terminé
dans l’esprit pour que vous continuiez à
y penser et que peut-être vous en rêviez.

Carla DEMIERRE (née en 1980)
Autoradio, Héros-Limite, 2019

[Texte découvert sur le site « poezibao », voir le lien ci-dessous]
https://poezibao.typepad.com/poezibao/2019/10/anthologie-permanente-carla-demierre-autoradio.html

UN JOUR, UN TEXTE # 2032

MERCREDI 27 NOVEMBRE 2019

15. NOLEMNITCHA

Le murmure des vagues
la chaleur de ton souffle
font comme une chanson

à notre nuit d’été
les draps du lit défait
traînent dans la poussière

et nos deux nudités
ne seront jamais lasses
de s’entre-regarder

l’entends-tu la berceuse
qui endort doucement
nos corps rassérénés ?

Adèle BLOCH (1987-2012)
La Teneur de mes songes, Créatures, 2014

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2031

MARDI 26 NOVEMBRE 2019

POÈMES SOUS VIDE (extrait)

Je suis ce vers quoi, tiédissant,
tu acharnes tout ton être.

Pâli, le soir dégorge de l’horizon sa peine.

Et je marche lucide dans ta nuit,
triste et sombre à la façon
d’une grande vierge.

Blessée, la parole, inversée,
comme une parabole qu’on étudie,
en qui personne ne donne plus foi
et qui pourtant fait toujours usage.

Je meurs dans tes saisons
comme l’oiseau suppliant,
de devoir faire encore, et,
avec toi, un dernier voyage.

Hélène RÉVAY (née en 1987)
Poèmes sous vide, Unicité, 2019

[Texte découvert sur le site « La pierre et le sel », voir le lien ci-dessous]
https://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2019/06/un-jour-un-texte-h%C3%A9l%C3%A8ne-revay-po%C3%A8mes-sous-vide.html

UN JOUR, UN TEXTE # 2030

LUNDI 25 JANVIER 2019

LA MONNAIE D’UNE ÉTOILE

En chantant
on se sépare
sans bouger les lèvres
de ce qui nous embrasse
car nous avons faim d’avoir faim
et nous vengeons le vent
d’être la feuille
qu’il n’a pas choisi
de faire tomber

En jetant
nos yeux dans le ciel
nous voyons l’infini
marcher comme un mendiant aveugle

La nuit lui donne parfois
et avant nous
la monnaie d’une étoile

Serge PEY (né en 1950)
Mathématique générale de l’infini, Gallimard, 2018

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2029

DIMANCHE 24 NOVEMBRE 2019

TESTAMENT

Dans le temps de ma vie
Je vous ai tout donné.
Sur mes mains, sur mon sang,
Je vous ai promenés.

Pour vous plaire, j’ai dû
Me soulever du monde,
Éloigner mes poumons
Des cryptes enfumées,

Reprendre au jour nouveau
Son butin de solfège,
Et ses vitraux couverts
De graffiti, de neige

Peu d’années ont suffi
Pour voiler mon regard.
J’ai pâli, j’ai vieilli,
Mon cœur a fait sa part.

Dans la mansarde bleue
Qui me gardait des branches
J’ai vu mon front s’ouvrir
Sous une étoile blanche.

Que voulez-vous de moi,
Maintenant que je n’ai
Pas même, pour saluer,
La grâce des poneys ?

Dans le cirque des mots
J’ai trop fait de voltige,
Trop d’oiseaux sont venus
S’appuyer à ma tige.

Je ne puis rien pour vous,
Pas même vous soumettre
À la lumière, au vent,
Au dernier kilomètre.

René Guy CADOU (1920-1951)
La Vie rêvée, Robert Laffont, 1944

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2027

VENDREDI 22 NOVEMBRE 2019

Âpreté nue des routes
Où le crime se promène
Imprégné d’odeurs
De sang, de lait
Dont je sais la rumeur

Moi qui marche, soucieuse
Des peuples et des danses
Serai-je la ferveur
Insensée de leurs rythmes

Mais j’ignore si c’est l’aube ou l’or qui saigne
Sur le pré incertain des sables

Béatrice DOUVRE (1967-1994)
Journal de Belfort, La Coopérative, 2019

Texte découvert sur le site « La pierre et le sel », voir le lien ci-dessous]
https://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2019/10/recueil-b%C3%A9atrice-douvre-journal-de-belfort.html

UN JOUR, UN TEXTE # 2026

JEUDI 21 NOVEMBRE 2019

QUAND IL NE RESTE PLUS RIEN À CHOISIR

Quand il ne reste plus rien à choisir, pas même
La mort que tu désirais tienne,
En écoutant quelque grand cri,
Le cri même du loup,
Ton dû ;
Laisse tes mains voyager, si tu le peux,
Détache-toi du temps trompeur,
Et sombre
Comme sombre celui qui porte les grandes pierres;

Georges SÉFÉRIS (1900-1971)
Poèmes, Mercure de France, 1963
Traduit du grec par Jacques Lacarrière

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/livres/Seferis-Poemes-1933-1955-suivi-de-Trois-poemes-secrets/138854/citations