Mois: décembre 2019

UN JOUR, UN TEXTE # 2066

MARDI 31 DÉCEMBRE 2019

ABANDONNÉ

Tandis que les corbeaux vers la ville s’enfuient…
Oh ! Ce bruissement d’ailes… Ce croassement !
Bientôt, il neigera… Avoir une patrie !
Heureux celui qui peut s’en vanter maintenant…

Et toi, tu te tiens là, immobile, engourdi !
Et désespérément, tu regardes en arrière…
Mais pourquoi, pauvre fou, t’être échappé ainsi ?
Partir à l’aventure juste avant l’hiver !

L’aventure… Le monde, cette porte ouverte
Sur un désert sans fin, silencieux et froid
Celui qui a connu la plus cruelle perte,
Ne pourra se sentir en aucun lieu chez soi…

En serais-tu donc là, visage éteint, si pâle…
Vagabond condamné à errer, pauvre hère
Attiré par un ciel de plus en plus glacial,
Comme le sont aussi les fumées des chaumières ?

Envole-toi, oiseau ! Fais entendre ton chant,
Ton chant lugubre et triste d’oiseau de malheur…
Et toi, fou que tu es, cache ton cœur saignant
Dans la glace des rires… Garde ta douleur !

Tandis que les corbeaux vers la ville s’enfuient…
Oh ! Ce bruissement d’ailes… Ce croassement !
Bientôt, il neigera… Avoir une patrie !
Malheureux celui qui n’en a pas maintenant…

Friedrich NIETZSCHE (1844-1900)
Texte écrit en 1884
Traduit de l’allemand par Charles Jeanson

[Texte découvert sur le site « beauty will save the wolrd », voir le lien ci-dessous]
https://schabrieres.wordpress.com/2009/09/23/friedrich-nietzsche-abandonne-vereinsamt-1884/

UN JOUR, UN TEXTE # 2065

LUNDI 30 DÉCEMBRE 2019

TOUJOURS LÀ

J’ai besoin de ne plus me voir et d’oublier
De parler à des gens que je ne connais pas
De crier sans être entendu
Pour rien tout seul
Je connais tout le monde et chacun de vos pas
Je voudrais raconter et personne n’écoute
Les têtes et les yeux se détournent de moi
Vers la nuit
Ma tête est une boule pleine et lourde
Qui roule sur la terre avec un peu de bruit

Loin
Rien derrière moi et rien devant
Dans le vide où je descends
Quelques vifs courants d’air
Vont autour de moi
Cruels et froids
Ce sont des portes mal fermées
Sur des souvenirs encore inoubliés
Le monde comme une pendule s’est arrêté
Les gens sont suspendus pour l’éternité
Un aviateur descend par un fil comme une araignée

Tout le monde danse allégé
Entre ciel et terre
Mais un rayon de lumière est venu
De la lampe que tu as oublié d’éteindre
Sur le palier
Ah ce n’est pas fini
L’oubli n’est pas complet
Et j’ai encore besoin d’apprendre à me connaître

Pierre REVERDY (1889-1960)
Plupart du temps, Gallimard, 1945

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2064

DIMANCHE 29 DÉCEMBRE 2019

SONNET

Cette ruine à présent où la lune marche seule
Éclairant l’araignée en sa toile et la rose
J’y fus auparavant, j’aimai chaque pierre sombre ;
S’il y en eut aucune, des ombres je fus l’une.

L’oreille comme à une conque, ce jour-là, je perçus
Dans l’invisible tout massivement délettré,
Un mot unique et vrai mais non d’éternité,
Arraché aux étranges mutations de l’âme ;

Cette ruine, soit masure soit palais, apaisera
A la fin ce qui fut dévasté ; conduis-y
Le futur famélique et le passé sanglant

Dans sa nuit. Seule la lune fera assaut des marches
A l’escalier en ruine vers ce qui eût pu être
pour, un temps, s’y asseoir, pauvre reine aveuglée.

Malcolm LOWRY (1909-1957)
Poésies complètes, Denoël, 2005
Traduit de l’anglais par Jacques Darras

[Texte découvert sur le site « beauty will save the world », voir le lien ci-dessous]
https://schabrieres.wordpress.com/2017/04/26/malcolm-lowry-sonnet/

UN JOUR, UN TEXTE # 2063

SAMEDI 28 DÉCEMBRE 2019

EMBRYON

Les rideaux des sens se déchirent
comme des filets dans la houle de l’air,
le vent de fer et la vitesse de la terre
tirent sur le cœur, plombé par la mort.

Tissés dans le berceau de la matrice, les nerfs
et les veines qui nouent l’écheveau de la pensée
derrière de nouveaux yeux pas encore nés,
flottent en rêve pour les sens fragiles

et s’ouvrent lentement, se déployant
en fleurs légères, en ailes protectrices
qui planent au-dessus du monde douloureux
et défendent les portes ouvertes de l’espace.

Kathleen RAINE (1908-2003)
Stone and flower, 1943
Traduit de l’anglais par François-Xavier Jaujard

[Texte découvert sur le site « FRACAS DU MONDE », voir le lien ci-dessous]
http://fracasdumonde.blogspot.com/2017/11/kathleen-raine-stone-and-flower.html

UN JOUR, UN TEXTE # 2062

VENDREDI 27 DÉCEMBRE 2019

TU N’ES PLUS LÀ

Tu neiges comme vient la nuit
Qui t’enveloppe malgré toi
Tu pleus au rythme de l’oubli
De cet homme qui n’est plus toi
Dans ta maison inhabitée
Que tous tes souvenirs ont fuie
Où l’on vient s’occuper de toi
Tu vis bien mais tu n’es plus là
Dans ta mémoire fragmentée
C’est une existence nouvelle
Qu’on te regarde t’inventer
Peut-être même qu’elle est belle
Tu dis « bonjour » deux ou trois fois
Dans ce mal qu’on ne nomme pas
Tout ne fait que te traverser.

Mathias VINCENOT (né en 1981)
Les choses qui changent, Mines de Rien, 2013

[Texte découvert sur le site de France Inter, voir le lien ci-dessous]
https://www.franceinter.fr/culture/matthias-vincenot-les-choses-qui-changent

UN JOUR, UN TEXTE # 2061

JEUDI 26 DÉCEMBRE 2019

Où va le souffle après ? Où vont les mots ?

Belle histoire la terre qui rejoint le ciel
Croire dépasse le réel

Quels signes dans les spectres évanescents des nuages ?
Quelles paroles en l’air ?

Les yeux blessés par chaque deuil coagulé
Sillons profonds des ans retenus contre soi
Précipices sans bord

Résistent tout au fond blancheur aiguë du sable
Ces moments où s’impose l’amour tellement
Qu’on se croit éternel
Accordé au monde

Mireille FARGIER-CARUSO (née en 1946)
Un lent dépaysage, Bruno Doucey, 2015

[Texte découvert sur le site « La pierre et le sel », voir le lien ci-dessous]
https://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/textes/page/3/

UN JOUR, UN TEXTE # 2060

MERCREDI 25 DÉCEMBRE 2019

RITUEL D’AMPLIFICATION DU MONDE (X)

Je commencerai par être
un maquisard de l’esprit
un étoilement
de précipices
pour saluer sans fin
les grands isolés
une secousse
de moelle
à mourir de fou rire
un accomplisseur
secret
préférant le coup de sang
au coup de dés
un infini départ
je commencerai par être
repassionné

Zéno BIANU (né en 1950)
Le Désespoir n’existe pas, Gallimard, 2010

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2059

MARDI 24 DÉCEMBRE 2019

RITUEL D’AMPLIFICATION DU MONDE (IX)

Je commencerai par être
au diapason
d’un vent bleu
une danse exacerbée
des atomes
une mise au jour
de l’ossature du temps
le feu insoupçonné
de ma propre consumation
une vigilance détendue
une porte battante
qui va et qui vient
quand j’inspire
quand j’expire
je commencerai par être
jusqu’au bout du monde

Zéno BIANU (né en 1950)
Le Désespoir n’existe pas, Gallimard, 2010

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2058

LUNDI 23 DÉCEMBRE 2019

RITUEL D’AMPLIFICATION DU MONDE (VIII)

Je commencerai par être
celui qui
chaque jour
découvre l’infinie
première fois
la parure du chaos
l’abandon
des masques
l’éclosion accélérée
d’une fleur du sens
celui qui
ne veut plus
traduire la vie
en cendres mortes
je commencerai par être
incomparable

Zéno BIANU (né en 1950)
Le Désespoir n’existe pas, Gallimard, 2010

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2057

DIMANCHE 22 DÉCEMBRE 2019

RITUEL D’AMPLIFICATION DU MONDE (VII)

Je commencerai par être
un soir
d’anéantissement
la plus haute
obstination
une science
de l’excès
l’empreinte
digitale
de la mort dans la vie
le toujours
maintenant
la parfaite
insoumission
je commencerai par être
à bout portant

Zéno BIANU (né en 1950)
Le Désespoir n’existe pas, Gallimard, 2010

[Source : lecture personnelle]