Mois: janvier 2020

UN JOUR, UN TEXTE # 2097

VENDREDI 31 JANVIER 2020

LES BEAUX JOURS QUI MÈNENT À TOUT

Les beaux jours qui mènent à tout
Me conduiront-ils à moi-même
Et me diront-ils pourquoi
J’ai traversé tant de déserts
Pour les rejoindre et les perdre à nouveau.

Et moi qui suis l’esclave d’une force puissante
Qui a marqué mes traits
Et donné à mon pas un rythme différent
Je suis le témoin de ces jours que je ne fixe pas
Et qui sont beaux comme des désirs
Et rares comme les amours.
Je suis l’inutile témoin de moi-même
Et de ma solitude dont je ne comprends pas
le bonheur inhumain
Dont je ne bénis pas les heures évanescentes
Trop lâche pour émigrer toujours
Me perdre et me trouver d’un geste
Horrible pour ma lâcheté.

Jacques PREVEL (1915-1951)
Poèmes mortels, 1945

[Texte découvert sur le site « Esprits nomades », voir le lien ci-dessous]
http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/prevel/prevel.html#2

UN JOUR, UN TEXTE # 2096

JEUDI 30 JANVIER 2020

TROISIÈME NUIT BLANCHE

Manque tu me manques et le silence même semble silence
Le soir aussi sans l’odeur saoule qui descend dans le vent sans
L’eau qui dore les seins sans le silence qui suit l’amour
Le long mensonge même si tu sais que le sang sombre et
Semble lire l’âge d’absence sur les tempes ou les mains
Ou la voix qui résonne grise au fond du noir mais c’est
Encore un souffle une ombre qui revient et me lie comme
Le temps qui tombe sur le soir et tu disais que c’est la nuit
C’est une huile c’est un lit de soie c’est peut-être voilà ce
Qui me manque ton visage tout cela

Alain DUAULT (né en 1948)
Où vont nos nuits perdues, Gallimard, 2002

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2095

MERCREDI 29 JANVIER 2020

IL MOURUT À L’AUBE

Nuit de quatre lunes
Et un seul arbre,
Avec une seule ombre
Et un seul oiseau.

Je cherche dans ma chair
Les traces de tes lèvres
La source embrasse le vent.
Sans le toucher

Je porte le nom que tu m’as dit
Dans la paume de ma main,
Comme un citron de cire
Presque blanc.

Nuit de quatre lunes
Et un seul arbre.
Sur la pointe d’une aiguille
Et mon amour… qui change !

Federico GARCÍA LORCA (1898-1936)
Chansons (1921-1924) in La Désillusion du monde, Orphée/La Différence, 2012
Traduit de l’espagnol par Yves Véquaud

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2093

LUNDI 27 JANVIER 2020

SI LE JOUR EST VENU

Si le jour est venu dans un jet d’étendards
Le soir s’en est allé avec la proie de l’ombre
Mes frères, les humains, qui veillez sur le tard
Je n’ai connu de vous que l’amitié du pain.

Je penche mon visage à dormir sur ma main
J’entends gonfler des voix dans le gras des collines
Les piverts ont cloué des forêts de sapins
Le feu n’avait plus faim de mes arbres de verre
Une horloge battait à la tempe du temps.

Mes frères, les humains, qui veillez sur la terre
– Maraudeurs accoudés dans le verger des lampes –
Jetez-moi vos fruits d’or jusqu’au frais du matin
Couvrez-moi de vos cris, de soupe, de chaleur
Que je brave la peur, la lune et les feuillages.

Luc BÉRIMONT (1915-1983)
Poésies complètes, Presses Universitaires d’Angers, 2009

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2092

DIMANCHE 26 JANVIER 2020

LA CHEMISE DE PÉTRARQUE (extrait)

fouillant les bâtisses effondrées
tranchant le Temps
disparu
qui déployait ses ailes blanches
fouillant
la mémoire d’une rame
là où nous finissons
asphodèles le sang noirci
fouillant le songe d’une enfance
désaccordée de notre chant
dévorée dans le miroir
du Temps
les vestiges conservent la douleur
d’1 sang de notre plaie
l’amertume a fait son travail
nous expatriant
d’une bouche rongée
de rouille nous laverons nos pieds blessés
où dorment les crécelles

Mathieu BÉNÉZET (né en 1946)
La Chemise de Pétrarque, Obsidiane, 2013

[Texte découvert sur le site « PRINTEMPS DES POÈTES », voir le lien ci-dessous]
https://www.printempsdespoetes.com/La-chemise-de-Petrarque

UN JOUR, UN TEXTE # 2091

SAMEDI 25 JANVIER 2020

BRIBES (extrait)

que comprendre

comment rendre compte

parfois c’est le dégoût
la détresse

cette fureur du sang
parce que tout avorte

que chaque effort est vain

que rien n’échappe à la faux

ou parfois
c’est cette vénération cette joie
jubilante cette suffocante
lumière

et chaque visage m’émeut
alors jusqu’aux larmes

Charles JULIET (né en 1934)
Moisson, P.O.L., 2012

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2090

VENDREDI 24 JANVIER 2020

RIEN QU’UN SOUFFLE (I)

Oui tout homme debout n’est qu’un souffle,
poussière dans la gorge ses cris, ses pleurs,
ses chants d’amour et de déréliction, sable
du désir qui s’enlise : mourir,

ne pas mourir, qu’importe après tout,
si la mer n’est rien d’autre qu’un soupir
dans le rêve du ciel qui s’abandonne,
nos yeux la voile prise de vertige

et qui retombe vite sur la barque de chair
– ô frêle esquif dans le brouillard, sans fanal
hors la petite voix qui se balance
derrière la nuque, répétant

l’inlassable qui es-tu, qui es-tu, qui ?

Guy GOFFETTE (né en 1947)
La Vie promise, Gallimard, 1991

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2089

JEUDI 23 JANVIER 2020

CONNAISSANCE PAR LES LARMES (extrait)

Qui n’a pas regardé
L’autre pleurer
Ne le connaît pas.

Aimer un être
Pour la façon
Unique
Qu’il a de pleurer.

Le reconnaître
À l’odeur
De ses larmes

Toucher les traces
Que tes larmes laissent
Sur mon visage.
Cartographie étrange
Dont nul n’a la clé.

Michèle FINCK (née en 1960)
Connaissance par les larmes, Arfuyen, 2017

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2088

MERCREDI 22 JANVIER 2020

LE GRAND CHANT

Je n’ai plus de chansons d’amour.
J’ai tout jeté par la fenêtre.
En compagnie du langage
je suis resté, et le monde s’élucide.

De la mer j’ai gardé l’onde meilleure
qui est moins changeante que l’amour.
Et de la vie, j’ai gardé la douleur
de tous ceux qui souffrent.

Je suis un homme qui a tout perdu,
mais qui a créé la réalité,
brasier d’images, dépôt
de choses qui jamais n’explosent.

De tout je désire l’essentiel :
l’aqueduc d’une ville,
la route du littoral,
le reflux d’un mot.

Loin des cieux, même des cieux proches,
et près des confins de la terre,
me voici. Ma chanson
affronte l’hiver, elle existe concrètement.

Mon cœur bat
sa chanson du plus grand amour.
Il bat pour toute l’ humanité,
en vérité je ne suis pas seul.

Je puis maintenant me faire comprendre
et je sais que le monde est très grand.
Par la main, les mots me conduisent
à des géographies absolues.

Lêdo IVO (1924-2012)
in revue Équivalences (n°3), Poèmes Brésiliens, 1972
Traduit du portugais par Robert Massart

[Texte découvert sur le site « beauty will save the world », voir le lien ci-dessous]
https://schabrieres.wordpress.com/2020/01/25/ledo-ivo-le-grand-chant/