Auteur : Alexandre Blin

UN JOUR, UN TEXTE # 1202

DIMANCHE 20 AOÛT

IL FERA JOUR DEMAIN

Ne plus penser à rien
N’être là pour personne
Des fleurs sur le chemin
Une cloche qui sonne
Ce visage qui brûle à portée de la main
Et si tu veux mourir
Il fera jour demain

René Guy Cadou (1920-1951)
Morte-saison, René Debresse Éditeur, 1941

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/auteur/Rene-Guy-Cadou/18791/citations

UN JOUR, UN TEXTE # 1201

SAMEDI 19 AOÛT

LES CHANTS DES HOMMES

Les chants des hommes
Sont plus beaux qu’eux-mêmes
Plus lourds d’espoir
Plus tristes
Plus durables…

J’ai toujours compris tous les chants
Rien en ce monde
De tout ce que j’ai pu boire et manger
De tous les pays où j’ai voyagé
De tout ce que j’ai pu voir et entendre
De tout ce que j’ai pu toucher et comprendre
Rien, rien
Ne m’a rendu aussi heureux
Que les chants
Les chants des hommes.

Nazim HIKMET (1901-1963)
Il neige dans la nuit et autres poèmes, Gallimard, 1992
Traduit du turc par Guzine Dino, Munnever Andac et Claude Roy

[Texte découvert sur le site « Poésie, Muzik, Etc… », voir le lien ci-dessous]
https://poesiemuziketc.wordpress.com/2012/04/28/nazim-hikmet-poemes/

UN JOUR, UN TEXTE # 1200

VENDREDI 18 AOÛT

J’ÉCRIS DANS UN PAYS DÉVASTÉ PAR LA PESTE

J’écris dans un pays dévasté par la peste
Qui semble un cauchemar attardé de Goya
Où les chiens n’ont d’espoir que la manne céleste
Et des squelettes blancs cultivent le soya

Un pays en tous sens parcouru d’escogriffes
À coups de fouet chassant le bétail devant eux
Un pays disputé par l’ongle et par la griffe
Sous le ciel sans pitié des jours calamiteux

Un pays pantelant sous le pied des fantoches
Labouré jusqu’au cœur par l’ornière des roues
Mis en coupe réglée au nom du Roi Pétoche
Un pays de frayeur en proie aux loups-garous

J’écris dans ce pays où l’on parque les hommes
Dans l’ordure et la soif le silence et la faim
Où la mère se voit arracher son fils comme
Si Hérode régnait quand Laval est dauphin

J’écris dans ce pays que le sang défigure
Qui n’est plus qu’un monceau de douleurs et de plaies
Une halle à tous vents que la grêle inaugure
Une ruine où la mort s’exerce aux osselets

J’écris dans ce pays tandis que la police
À toute heure de nuit entre dans les maisons
Que les inquisiteurs enfonçant leurs éclisses
Dans les membres brisés guettent les trahisons

J’écris dans ce pays qui souffre mille morts
Qui montre à tous les yeux ses blessures pourprées
Et la meute sur lui grouillante qui le mord
Et les valets sonnant dans le cor la curée

J’écris dans ce pays que les bouchers écorchent
Et dont je vois les nerfs les entrailles les os
Et dont je vois les bois brûler comme des torches
Et sur les blés en feu la fuite des oiseaux

J’écris dans cette nuit profonde et criminelle
Où j’entends respirer les soldats étrangers
Et les trains s’étrangler au loin dans les tunnels
Dont Dieu sait si jamais ils pourront déplonger

J’écris dans un champ clos où des deux adversaires
L’un semble d’une pièce armure et palefroi
Et l’autre que l’épée atrocement lacère
À lui pour tout arroi sa bravoure et son droit

J’écris dans cette fosse où non plus un prophète
Mais un peuple est parmi les bêtes descendu
Qu’on somme de ne plus oublier sa défaite
Et de livrer aux ours la chair qui leur est due

J’écris dans ce décor tragique où des acteurs
Ont perdu leur chemin leur sommeil et leur rang
Dans ce théâtre vide où les usurpateurs
Ânonnent de grands mots pour les seuls ignorants

J’écris dans la chiourme énorme qui murmure
J’écris dans l’oubliette au soir qui retentit
Des messages frappés du poing contre les murs
Infligeant aux geôliers d’étranges démentis

Comment voudriez-vous que je parle des fleurs
Et qu’il n’y ait des cris dans tout ce que j’écris
De l’arc-en-ciel ancien je n’ai que trois couleurs
Et les airs que j’aimais vous les avez proscrits

Louis ARAGON (1897-1982)
Le Musée Grévin (1943), Le Temps des Cerises, 2011

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1199

JEUDI 17 AOÛT

CHANTEURS MALADES

Nous portons en nous, sans larmes
une maladie dans nos chants.
Nous marchons à tout jamais
vers un soleil couchant.

Notre âme est épée de feu,
éteint dans son fourreau.
Ah, encore, encore, encore
les mots sèchent en nous endormis.

Un vent éternel résonne toujours
dans les branches des mélèzes
et courant de par le monde
nos ballades sont des passerelles.

Des lys blancs à la bouche
nous traversons des crépuscules.
Nous renfermons en nous-mêmes
notre fin sous une armure.

Nous portons en nous, sans larmes
une maladie dans nos chants.
Nous marchons à tout jamais
vers un soleil couchant.

Des blessures ouvertes portons
qui jaillissent sous notre veste.
Nous augmentons l’infini
d’un mystère, d’un chant.

Lucian BLAGA (1895-1961)
L’Étoile la plus triste, La Différence, 1997
Traduit du roumain par Sanda Stolojan

[Texte découvert sur le site « Esprits Nomade », voir le lien ci-dessous]
http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/Blaga/blaga.html#3

UN JOUR, UN TEXTE # 1198

MERCREDI 16 AOÛT

APRÈS TOUT

Voici que nous nous retrouvons enfin
au cœur de ces orages aveugles
dans cette nuit de couteaux sans cible

nous tremblons ensemble

le temps traverse le brasier et noircit
à l’aube nous fouillerons la cendre
pour célébrer la dernière étincelle

nous jaillirons ensemble.

Roland GIGUÈRE (1929-2003)
La Main au feu (1949-1968), Typo, 2003

[Texte découvert sur le site « Agonia », voir le lien ci-dessous]
http://francais.agonia.net/index.php/poetry/13990219/Apr%C3%A8s_tout

UN JOUR, UN TEXTE # 1197

MARDI 15 AOÛT

PRÉSENCES

Je viens pour te guérir de l’espérance et dire que la nuit n’a jamais existé.Je viens pour te délivrer de l’insupportable bonheur d’aimer. La nuit, c’est ce que nous avons créé. Un signe pour nous rencontrer entre les autres fleurs.
La fleur du visage et celle de l’éclatante justice, la fleur immense de la voix et celle du songe, celle de la fumée et la fleur océane, celle qui s’ouvre lointaine et celles qui sont déjà tes yeux.
La nuit c’est l’heure vivante contre laquelle luttent tant de fantômes. Et nous qui n’avons jamais été des êtres réels !
Je viens pour te délivrer de l’insupportable bonheur d’aimer. Rien ne ressemble plus à l’amour que ce feu qui défaisait notre solitude. Ses flammes, des baisers de sang, encore un signe que ce n’était pas le feu des autres : un feu pour nous reconnaître à travers les autres flammes.
La flamme que la tempête reprend à l’oiseau qui meurt, celle des mots vivants, la flamme rendue à l’autre flamme comme un songe au sommeil, celle de la haine qui déchire le ciel,
la flamme toujours régénérée de la misère humaine, celles que tes mains portent comme des gants sanglants,
L’amour, c’est la terre interdite. La minute qui n’attend pas et que tous les hommes ont détruite sans le savoir.
Car la nuit et l’amour sont la promesse d’un même malheur.

Je viens pour te créer une chance.

Édouard J. MAUNICK (né en 1931)
in Les plus belles pages de la poésie tendre et sentimentale (du Moyen-âge à nos jours), Le Cherche Midi, 2003

[Texte découvert sur le site « La Bouche à Oreilles », voir le lien ci-dessous]
https://laboucheaoreilles.wordpress.com/2012/12/

UN JOUR, UN TEXTE # 1196

LUNDI 14 AOÛT

MORT RÉELLE ET CONSTANTE

À la lumière. je constatai ton irréalité. elle émettait des monstres. et de l’absence.

L’aiguille de ta montre continuait à bouger. dans ta perte du temps je me trouvais tout entier inclus.

C’était le dernier moment où nous serions seuls.

C’était le dernier moment où nous serions.

Le morceau de ciel. désormais. m’était dévolu. d’où tu tirais les nuages. et y croire.

Ta chevelure s’était noircie absolument.

Ta bouche s’était fermée absolument.

Tes yeux avait buté sur la vue.

J’étais entré dans une nuit qui avait un bord. au-delà de laquelle il n’y aurait rien.

Jacques ROUBAUD (né en 1932)
Quelque chose noir, Gallimard, 1986

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1195

DIMANCHE 13 AOÛT

METS-MOI DESSUS LA MER

Mets-moi dessus la mer d’où le soleil se lève,
Ou près du bord de l’onde où sa flamme s’éteint ;
Mets-moi au pays froid, où sa chaleur n’atteint,
Ou sur les sablons cuits que son chaud rayon grève ;

Mets-moi en long ennui, mets-moi en joie brève,
En franche liberté, en servage contraint ;
Soit que libre je sois, ou prisonnier rétreint,
En assurance, ou doute, ou en guerre ou en trêve ;

Mets-moi au pied plus bas ou sur les hauts sommets
Des monts plus élevés, ô Méline, et me mets
En une triste nuit ou en gaie lumière ;

Mets-moi dessus le ciel, dessous terre mets-moi,
Je serai toujours même, et ma dernière foi
Se trouvera toujours pareille à la première.

Jean-Antoine de BAÏF (1532-1589)
Amours de Méline, 1558

[Texte découvert sur le site « Poésie française », voir le lien ci-dessous]
http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/jean_antoine_de_baif/mets_moi_dessus_la_mer_d_ou_le_soleil_se_leve.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1194

SAMEDI 12 AOÛT

Je me trouve ici à l’âge que tu sais,
ni jeune ni vieux, j’attends, je regarde
cette incertitude suspendue ;
je ne sais plus ce que j’ai voulu ou ce qui me fut imposé,
tu entres dans mes pensées et tu en sors sauvé.
Tout ce qui doit encore être est toujours,
le fleuve s’écoule, la campagne se transforme,
il grêle, il pleut, des chiens aboient,
et la lune émerge, rien ne bouge,
rien de ce long sommeil aventureux.

Mario LUZI (1914-2005)
Prémices du désert (1952), La Différence, 1994
Traduit de l’italien par Antoine Fongaro et Jean-Yves Masson

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1193

VENDREDI 11 AOÛT

PIERRES GRAVÉES (extrait)

De leurs lèvres coulait un sourire incertain et des mots brefs qu’ils s’arrachaient maladroitement du cœur. Ils descendaient à la ville et dans leurs mains brûlaient l’ordure, et la tendresse. Lents dans l’ivresse, l’éclat du mépris sur leurs visages, ils rentraient à la tombée du jour. Ils traversaient, passée une ceinture de scories et de thym, la décharge de l’hôpital.

Des semaines s’écoulèrent. La ville était belle face aux brasiers de l’automne (or et silence sur le profil du fleuve), mais les semaines sont noires aux yeux des mendiants. Comme un châle mortel, l’hiver tomba sur leur corps amoureux.

Antonio GAMONEDA (né en 1931)
Pierres gravées, Lettres vives, 1996
Traduit de l’espagnol par Jacques Ancet

[Texte découvert sur le blog « LA BOHÊME EST AU BORD DE LA MER », voir le lien ci-dessous
http://revuedepoesie.blog.lemonde.fr/category/domaine-espagnol/gamoneda-antonio/