Auteur : Alexandre Blin

UN JOUR, UN TEXTE # 1357

LUNDI 22 JANVIER 2018

AU COMMENCEMENT

Au commencement était l’étoile à trois pointes
Un seul sourire de lumière barrait le visage vide
Un seul rameau d’os barrait l’air qui prenait racine,
Puis la substance, moelle du premier soleil,
A bifurqué et, roues de feu sur l’espace courbe,
Le ciel et l’enfer se sont mêlés dans les rondes.

Au commencement était la pâle signature,
À trois syllabes, étoilée comme le sourire
Puis sont apparues les empreintes sur l’eau
Et le tampon du visage frappé sur la lune,
Le sang qui a touché l’arbre de la croix et le graal
A touché le premier nuage et laissé un signe.

Au commencement était le feu qui montait
Embrasant les intempéries d’une étincelle
À l’œil triple, à l’œil rouge, émoussée comme une fleur.
La vie a jailli du roulement des mers,
Fait irruption dans les racines, pompé de la terre et du roc
Les huiles secrètes qui animent l’herbe.

Au commencement était le mot, le mot
Qui des bases solides de la lumière
A dérobé toutes les lettres du vide.
Et, des bases nuageuses du souffle,
Le mot s’est répandu, traduisant pour le cœur
Les premiers caractères de la naissance et de l’amour.

Au commencement était la cervelle secrète,
La cervelle aux loges bien soudées dans l’esprit
Avant que la poix bifurque vers un soleil,
Avant que les veines soient secouées dans le tamis
Le sang a fusé et dispersé à tous les vents de la lumière
L’original côtelé de l’amour.

Dylan THOMAS (1914-1953)
Ce monde est mon partage et celui du démon, Seuil, 2008
Traduit de l’anglais par Patrick Reumaux

[Source : lecture personnelle]

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UN JOUR, UN TEXTE # 1356

DIMANCHE 21 JANVIER 2018

CONFESSION

J’ai mordu ma vie avec des dents de loup
entre la rose les blés les brouillards et la neige

pour ne pas mourir j’ai dansé en chantant
sur le ventre des tombes avec des pieds d’enfant

et peuplé mes déserts de la rumeur
des mots qui penchent et tombent dans le ciel

J’ai frappé à la porte elle ne s’est pas ouverte
j’ai longtemps écouté mille voix se répondre
et puis le soir blanchi est venu me chercher

Je suis parti comme j’étais venu

ignorant

et tout nu

Jean GÉDÉON (né en 1931)
Non lieux, Encres Vives, 2006

[Texte découvert sur le site « La pierre et le sel », voir le lien ci-dessous]
http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2017/10/un-jour-un-texte-jean-g%C3%A9d%C3%A9on-confession.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1355

SAMEDI 20 JANVIER 2018

DU FOND D’UN TROU DE MÉMOIRE

Du fond d’un trou de mémoire
je regarde passer le ciel
où rien ne se passe vraiment
qu’un léger très léger frémissement
pareil au rêve inhabité
d’une eau dormante
.
Je cherche désespérément
le visage d’un mot nécessaire
qui se défaisant me défait
Il me reste la lenteur
obstinée de son refus d’être
Pour un peu de temps encore
le sillage d’une trace.

Serge WELLENS (1927-2010)
Il m’arrive d’oublier que je perds la mémoire, Folle Avoine, 2006

[Texte découvert sur le site « LUCARNE », voir le lien ci-dessous]
http://memoireduvent.canalblog.com/archives/2007/06/24/5405250.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1354

VENDREDI 19 JANVIER 2018

ICI

Ici
le feu renvoie à sa naissance
la pierre énonce d’autres croyances
les choses persistent à différer
l’essentiel.
Ici
commence l’inéluctable attente
la parole
de nul écho
comme ultérieure
à tout instant.

Guy CHAMBELLAND (1927-1996)
?

[Texte découvert sur le site « Arbrealettres », voir le lien ci-dessous]
https://arbrealettres.wordpress.com/tag/guy-chambelland/

UN JOUR, UN TEXTE # 1353

JEUDI 18 JANVIER 2018

LE DÉPEUPLEUR

je fais souvent ce rêve d’un monde désertique
où des hommes sans épaule brûlent à perte de vue
j’y éteins sous les cendres des oiseaux de passage
et je vois dans le ciel des bûchers de fontaines

mais aujourd’hui j’ignore le miracle où j’en suis
je tiens à bout de bras des nuits interminables
je dors les yeux ouverts pour apprendre à mourir
et j’emporte ma vie au fond de ma valise

sitôt rentrés dans leurs visages des enfants passent
le ciel les couvre mal ils vont avec les pluies
la nuit on les entend tomber dans les jardins

et si je reste seul à l’écart des maisons
et si je bois debout sur les comptoirs de l’aube
c’est pour vivre d’une âme dans le grand feu des algues

Tristan CABRAL (né en 1944)
Le Passeur de silence, La Découverte, 1986

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1352

MERCREDI 17 JANVIER 2018

PASSANT AUPRÈS DU FEU

Je passais près du feu dans la salle vide
Aux volets clos, aux lumières éteintes,

Et je vis qu’il brûlait encore, et qu’il était même
En cet instant à ce point d’équilibre
Entre les forces de la cendre, de la braise
Où la flamme va pouvoir être, à son désir,
Soit violente soit douce dans l’étreinte
De qui elle a séduit sur cette couche
Des herbes odorantes et du bois mort.
Lui, c’est cet angle de la branche que j’ai rentrée
Hier, dans la pluie d’été soudain si vive,
Il ressemble à un dieu de l’Inde qui regarde
Avec la gravité d’un premier amour
Celle qui veut de lui que l’enveloppe
La foudre qui précède l’univers.

Demain je remuerai
La flamme presque froide, et ce sera
Sans doute un jour d’été comme le ciel
En a pour tous les fleuves, ceux du monde
Et ceux, sombres, du sang. L’homme, la femme,
Quand savent-ils, à temps,
Que leur ardeur se noue ou se dénoue ?
Quelle sagesse en eux peut pressentir
Dans une hésitation de la lumière
Que le cri de bonheur se fait cri d’angoisse ?

Feu des matins,
Respiration de deux êtres qui dorment,
Le bras de l’un sur l’épaule de l’autre.

Et moi qui suis venu
Ouvrir la salle, accueillir la lumière,
Je m’arrête, je m’assieds là, je vous regarde,
Innocence des membres détendus,
Temps si riche de soi qu’il a cessé d’être.

Yves BONNEFOY (né en 1923)
Ce qui fut sans lumière, Mercure de France, 1987

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1351

MARDI 16 JANVIER 2018

MON TENDRE

Ami,

Te dire que tout nous est permis, que nous ignorons la peur et que la bénédiction ne nous quittera pas.
Te dire que la folie demeurera toujours belle, parce que nous serons détachés de tout, y compris de nous-mêmes.
Moi, je mourrai très jeune.
Tu me survivras, afin d’éviter la tristesse.
Tes caresses et tes regards, je les emporterai partout.
Je n’oublierai que tes paroles, afin que chaque mot que tu me portes reste le premier.
Les paradoxes et les errances seront nos pains quotidiens.
La seule sûreté à laquelle nous aurons droit sera celle de nos bras écartés, de nos corps quelquefois enlacés.
Nous aurons tous les droits. Même celui de nous oublier; nous ne nous désapprendrons jamais.
Si l’un pleure, l’autre sera grave et silencieux.
S‘il rit, nous serons bêtement heureux.
Nous ne serons pas deux, nous serons mille et constamment de passage.
Calmes comme des récidivistes, agités comme des voleurs, muets comme des assassins.

Dieu que je t’aimerai.

Geneviève DESROSIERS (1970-1996)
Nombreux seront nos ennemis, L’Oie de Cravan, 2006

[Texte découvert sur le site « Les quatre saisons » de Jean Provencher, voir le lien ci-dessous]
http://jeanprovencher.com/2015/05/12/un-mot-damour-echappe-dans-un-grand-cri/

UN JOUR, UN TEXTE # 1350

LUNDI 15 JANVIER 2018

FAUT VIVRE
(1973)

Malgré les grands yeux du néant
C’est pour mieux te manger enfant
Et les silences et les boucans
Faut vivre

Et bien qu’aveugle sur fond de nuit
Entre les gouffres infinis
Des milliards d’étoiles qui rient
Faut vivre

Malgré qu’on soit pas toujours beau
Et que l’on n’ait plus ses seize ans
Et sur l’espoir un chèque en blanc
Faut vivre

Malgré le cœur qui perd le nord
Au vent d’amour qui souffle encore
Et qui parfois encore nous grise
Faut vivre

Malgré qu’on n’ait pas de génie
N’est pas Rimbaud qui veut pardi
Et qu’on se cherche un alibi
Malgré tous ces morts en goguette
Qui errent dans les rues de nos têtes
Faut vivre

Malgré qu’on soit brave et salaud
Qu’on ait des complexes à gogo
Et qu’on les aime c’est ça le pire
Faut vivre

Malgré l’idéal du jeune temps
Qui s’est usé au mur du temps
Et par d’autres repris en chantant
Faut vivre

Malgré qu’en s’tournant vers l’passé
On est effrayé de s’avouer
Qu’on a tout de même un peu changé
Faut vivre

Malgré que l’on soit de passage
Qu’on vive en fou qu’on vive en sage
Tout finira dans le naufrage
Faut vivre

Malgré qu’au ciel de nos poitrines
En nous sentinelle endormie
Dans un bruit d’usine gémit
Le cœur aveugle qui funambule
Sur le fil du présent qui fuit
Faut vivre

Malgré qu’en nous un enfant mort
Si peu parfois remue encore
Comme un vieux rêve qui agonise
Faut vivre

Malgré qu’on soit dans l’engrenage
Des notaires et des héritages
Où le cœur s’écœure et s’enlise
Faut vivre

Malgré qu’on fasse de l’humour noir
Sur l’amour qui nous en fera voir
Jusqu’à ce qu’il nous dise au revoir
Faut vivre

Malgré qu’à tous les horizons
Comme un point d’interrogation
La mort nous regarde d’un œil ivre
Faut vivre

Malgré tous nos serments d’amour
Tous nos mensonges jour après jour
Et bien que l’on n’ait qu’une vie
Une seule pour l’éternité
Malgré qu’on la sache ratée

Faut vivre

Marcel MOULOUDJI (1921-1992)

Peut-on lire ce texte sans en écouter la mise en musique ? À voir… En tout cas, elle est là : https://www.youtube.com/watch?v=Yh4WNJlS1Ss

UN JOUR, UN TEXTE # 1349

DIMANCHE 14 JANVIER 2018

SANGLOT

Je ne pourrai pas
t’arracher à cet abîme
et t’asseoir à ma table
je suis
moi aussi, je le sais, un peu mort
depuis toi depuis ce
jour
qui en se levant rendit audible
le sanglot du temps
dans le coton dont on obstrua
ta bouche

Gastão CRUZ (né en 1941)
Anthologie de la poésie portugaise contemporaine (1935-2000), Gallimard, 2003
Traduit du portugais par Michel Chandeigne

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1348

SAMEDI 13 JANVIER 2018

JE NE COURS APRÈS LA VIE

je ne cours pas après la vie c’est elle
qui me croise et me recroise
à chaque regard chaque rencontre
j’en ai dans toutes mes mains
je la crie de tous mes yeux
et elle s’endort dans mes bras
j’en perds le compte du monde
je ne fais plus de différence
entre la mémoire et
l’oubli

Henri MESCHONNIC (1932-2009)
De monde en monde, Arfuyen, 2009

[Texte découvert sur le site « TERRE à CIEL », voir le lien ci-dessous]
http://terreaciel.free.fr/poetes/meschonnic.htm