Auteur : Alexandre Blin

UN JOUR, UN TEXTE # 1265

DIMANCHE 22 OCTOBRE 2017

SOUFFLES DANS LA NUIT

Ici contre ma peau le souffle
de ta respiration endormie
Et de l’autre côté au-dehors
Le murmure du vent errant dans la nuit
Qui traîne des tréfonds l’effusion solitaire
Du tumulte muet des choses
Et parmi les souffles
Les ailes ouvertes plongeant à travers le temps
L’extension de l’embrassade
d’un heureux moi-même de musicale absence
Qui boit un profond fleuve d’amour et de mystère
Dont les deux branches sont
Deux haleines dissemblables

Tomás SEGOVIA (1927-2011)
Cahiers du nomade (Choix de poèmes 1946-1997), Gallimard, 2009
Traduit de l’espagnol par Jean-Luc Lacarrière

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UN JOUR, UN TEXTE # 1264

SAMEDI 21 OCTOBRE 2017

ÉLOGE FUNÈBRE DE MONSIEUR MARTINOTY

I

Te voici donc monsieur emporté sous nos yeux
Par l’armée des ombres en un éclair qui s’enflamme
Et passe avant de rendre à la nuit sa guenille
Te voici théâtre Ô théâtre de la mort
Avec ton cortège de figurants sourds et
Muets l’orchestre des oiseaux soudain s’est tu
L’acteur a oublié son texte le souffleur
Quitté sa cave il n’y aura pas de reprise
D’où vient-il
Le vent enfourné dans ta bouche comme un poing
Et ton corps livré aux chiens masqués des ténèbres
Maintenant
Te voici empire du silence

*

Ah j’ai vu une ombre qui portait sur sa bosse
Un homme comme un fagot de bois et le feu
A l’odeur du sang lorsqu’il déchire les arbres
Ne demandaient qu’à fleurir une fois encore

*

Faut-il qu’il m’en souvienne des temps heureux nous
Nous croyions immortels et comme persée armés
Du bouclier de la jeunesse nous pouvions
Trancher la tête de méduse en chantant un
Air d’opéra

*

C’était dans les îles là-bas où l’on regarde
Le ciel obscur dans un miroir comme une lettre
Cryptée pour en déchiffrer l’énigme appelle
Ton cela une vie et sur le sable la
Mer efface le dessin d’un rêve aussi
Tôt que tracé c’était dans l’envers du monde et
La lune sous le bras tu marchais au milieu
Des dieux en exil à pâques il n’y aura pas
De résurrection

(…)

Ô vous qui dormez dans les étoiles enchaînés
Ombres ombres aimées que me voulez-vous
Je marche parmi les ruines et je cherche encore
Au ciel la lumière dans la nuit une poche
Vide
Pourtant

Jean RISTAT (né en 1943)
Ô vous qui dormez dans les étoiles enchaînés, Gallimard, 2017

[Texte découvert sur le site « Poezibao », voir le lien ci-dessous]
http://poezibao.typepad.com/poezibao/2017/10/anthologie-permanente-jean-ristat-%C3%B4-vous-qui-dormez-dans-les-%C3%A9toiles-encha%C3%AEn%C3%A9s.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1263

VENDREDI 20 OCTOBRE 2017

INSCRIPTION

Mon âme est comme un ciel sans bornes ;
Elle a des immensités mornes
Et d’innombrables soleils clairs ;
Aussi, malgré le mal, ma vie
De tant de diamants ravie
Se mire au ruisseau de mes vers.

Je dirai donc en ces paroles
Mes visions qu’on croyait folles,
Ma réponse aux mondes lointains
Qui nous adressaient leurs messages,
Éclairs incompris de nos sages
Et qui, lassés, se sont éteints.

Dans ma recherche coutumière
Tous les secrets de la lumière,
Tous les mystères du cerveau,
J’ai tout fouillé, j’ai su tout dire,
Faire pleurer et faire rire
Et montrer le monde nouveau.

J’ai voulu que les tons, la grâce,
Tout ce que reflète une glace,
L’ivresse d’un bal d’opéra,
Les soirs de rubis, l’ombre verte
Se fixent sur la plaque inerte.
Je l’ai voulu, cela sera.

Comme les traits dans les camées
J’ai voulu que les voix aimées
Soient un bien, qu’on garde à jamais,
Et puissent répéter le rêve
Musical de l’heure trop brève ;
Le temps veut fuir, je le soumets.

Et les hommes, sans ironie,
Diront que j’avais du génie
Et, dans les siècles apaisés,
Les femmes diront que mes lèvres,
Malgré les luttes et les fièvres,
Savaient les suprêmes baisers.

Charles CROS (1842-1888)
Le Collier de griffes, 1908

[Texte découvert sur le site « Poésie française », voir le lien ci-dessous]
http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/charles_cros/inscription.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1262

JEUDI 19 OCTOBRE 2017

ÉCRIRE

Écrire depuis toujours, pour quelqu’un, pour personne, écrire pour les pierres… écrire pour un inconnu, pour un aveugle, pour un inconnu aveugle… âcre le résidu de ce brasier, de cette fumée, de ce jet de pierres vers l’autre, vers l’ombre de l’autre, vers cet inconnu qui attend, qui est là, qui était là, depuis toujours…

Écrire sans point d’ancrage, sans point de mire, risque absolu, espace ouvert… précipice de la langue, laconisme de funambule, ¬ et le volubilis de la mort qui s’accouple à l’écriture, qui s’enroule autour…

Écrire, un mourir qui ne finit pas de s’éteindre entre mes doigts, de rougeoyer sous la cendre, et de reverdir sur l’abrupt de la falaise, comme une naissance de l’un adossée à l’agonie de l’autre, ¬ le partage à couteaux tirés de notre gémellité odorante…très loin de moi, seul, qui verse l’huile sur le feu de l’écriture, pour activer le brasier de la mort du livre, et graisser les minuscules rouages édentés de la poétique aphasie…

Écrire au fond du trou, écrire sur le fil, en disloquant, en moissonnant, en délivrant l’espace du vide vivant…

Écrire ce que chacun ¬ toi, moi, n’importe qui ¬ endure, appréhende en dormant, sous un drap de brume, avant le premier signe de l’aube…

Jacques DUPIN (1927-2012)
Échancré, POL, 1991

[Texte découvert sur le site « La pierre et le sel », voir le lien ci-dessous]
http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2013/01/jacques-dupin-la-po%C3%A9sie-comme-une-d%C3%A9chirure-.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1261

MERCREDI 18 OCTOBRE 2017

NOUS AURONS DEVANT NOUS

Nous aurons devant nous des temps brillants comme des siècles
pour apprendre les sortilèges :
celui des montres de bergers
taillées dans des sureaux imaginaires
habiles à dévider les jours
quand la lumière se fait ligne ;
celui des signes inventés de proche en proche
pour conjurer les peurs
conquérir sans mérite les faveurs des devins
et pour brouiller les pistes
celui qu’il faut apprivoiser pour découvrir l’amour des hommes,
celui pour créer le premier poème du monde
et celui pour donner la vie.

Même,
si les saisons nous sont propices,
je t’indiquerai les simples qu’il faut mâcher avant l’aube
pour apaiser les amertumes et comment
imposer les mains aux tempes de la terre
et lui rendre la paix.

Arthur HAULOT (1913-2005)
Poèmes du sang, Éditions Saint-Germain-des-Prés, 1976

[Texte découvert sur le site « Passion Lettres », voir le lien ci-dessous]
http://www.sculfort.fr/articles/litterature/poemes/poesiebelge.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1260

MARDI 17 OCTOBRE 2017

SUR LA FALAISE

L’horizon bleu, ceinture immense, étreint la terre
Dont l’âpre Océan vert couvre à moitié le flanc.
L’air dans tout son azur n’a qu’un nuage blanc,
Et la mer a le pouls régulier d’une artère.

Le cormoran, pêcheur morose et solitaire,
Laisse flotter son aile en un cercle indolent.
Le flot doré palpite avec un rythme lent,
Et, couvrant tous les bruits de son bruit, les fait taire.

L’infini se découvre avec sérénité :
Alors on sent au cœur ton poids. Humanité
Qui souffres chaque fois que tu ne peux comprendre ;

Et si du ciel, que berce au loin le flot uni,
L’œil plus bas, à nos pieds, se résigne à descendre,
C’est encore un brin d’herbe, encore l’infini !

Albert MÉRAT (1840-1909)
Les Chimères, 1866

[Texte découvert sur le site « La Cave à Poèmes », voir le lien ci-dessous]
http://www.cave-a-poemes.org/documents/file/2016-11-7_Poemes_Merat.pdf

UN JOUR, UN TEXTE # 1259

LUNDI 16 OCTOBRE 2017

LETTERA AMOROSA (extrait)

Je ne puis être et ne veux vivre que dans l’espace et dans la liberté de mon amour. Nous ne sommes pas ensemble le produit d’une capitulation, ni le motif d’une servitude plus déprimante encore. Aussi menons-nous malicieusement l’un contre l’autre une guérilla sans reproche.

Nos paroles sont lentes à nous parvenir, comme si elles contenaient, séparées, une sève suffisante pour rester closes tout un hiver ; ou mieux, comme si, à chaque extrémité de la silencieuse distance, se mettant en joue, il leur était interdit de s’élancer et de se joindre. Notre voix court de l’un à l’autre ; mais chaque avenue, chaque treille, chaque fourré, la tire à lui, la retient, l’interroge. Tout est prétexte à ralentir.
Souvent je ne parle que pour toi, afin que la terre m’oublie.

Après le vent c’était toujours plus beau, bien que la douleur de la nature continuât.

René CHAR (1907-1988)
Lettera amorosa, Gallimard, 1953

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1258

DIMANCHE 15 OCTOBRE 2017

LE PAPIER, LA TABLE, LE SOLEIL, LA PLUME…

Le papier, la table, le soleil, la plume…
A côté, la fenêtre. Je ne possède rien
et je ne suis rien de ce que j’écris. Et je n’attends
rien de tout ce que j’espère.

Tout en écrivant je ne suis pas je ne veux pas
je n’écoute ni les paroles ni le silence.
J’aligne des mots je ne chemine pas encore.
Je suis devant une table pauvre et immobile. 

Le papier, la table, le soleil, la plume…
Rien ne commence, même à l’ombre je ne respire pas.
Tout est clair et distinct.
Tout est sûr ou obscur. J’avance en vain.

Je ne veux pas attendre.
Je ne veux pas voguer sur le doux océan des mots.
Je ne veux cheminer qu’avec le corps que je suis,
je veux, sans vouloir, être le sang-même,
muscles, langue, bras, jambes, sexe,
la même certitude occulte et unique, si souvent évidente,
la même force en alerte qui bat dans les poignets,
la même nuit ouverte que j’étends au jour entier,
la même danse, haute et souple, d’un corps vivant !

Mais je suis aujourd’hui dans l’intervalle
où l’ombre entière est froide et le sang est pauvre.
J’écris pour ne pas vivre sans espace,
pour que le corps ne meure pas dans l’ombre froide.

Je suis l’incommensurable pauvreté d’une page.
Je suis un champ en déshérence. La rive
à bout de souffle.

Mais le corps ne s’arrête jamais, le corps sait
la science exacte de la navigation dans l’espace,
le corps s’ouvre au jour, circule en plein jour,
le corps peut vaincre l’ombre froide du jour.

Tous les mots s’éclairent
au feu sûr du corps dévêtu,
tous les mots restent nus
dans ton ombre ardente.

António RAMOS ROSA (1924-2013)
in Anthologie de la poésie portugaise contemporaine (1935-2000), Gallimard, 2003
Traduit du portugais par Michel Chandeigne

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1257

SAMEDI 14 OCTOBRE 2017

LE MIROIR ABATTU

Quand l’aigle de Dieu brisera ton miroir
les étoiles confiantes s’approcheront de toi.
Tu ne seras plus qu’une zone d’amour
où chanteront les voix nouvelles,
où passeront des millions d’êtres clairs
s’en allant rejoindre leurs ciels
pour la suprême ronde des lumières.
On te verra surgir aux aurores urbaines
avec un ouragan silencieux dans la chair
et trois planètes rouges aux lisières de l’âme,
qui te suivront à cause de ton humilité.
Ta beauté sans miroir sera secrète
ainsi que la beauté des lunes blanches
au cœur des midis enflammés.

Pericle PATOCCHI (1911-1968)
L’Ennui du Bonheur et autres poèmes, La Différence, 1993

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/livres/Patocchi-Lennui-du-bonheur-et-autres-poemes/949423/citations

UN JOUR, UN TEXTE # 1256

VENDREDI 13 OCTOBRE 2017

ECCO ME

À force de l’aimer saurai-je la contraindre ?
A-t-il brillé pour moi le vrai regard ?
Qui voulais-je prouver ? Où me perdre ? Où me prendre ?
Mais à qui fut jamais promise, quelle ?
Ô ci-devant vainqueur, contre toi le temps gagne.
Aurai-je assez menti !

J’ai retrouvé la déchirure inoubliable.
L’enfance qui m’accompagnait, les yeux perdus,
s’est redressée avec son vrai visage : c’est moi.
J’ai bouclé ma vie, j’ai achevé le tour, découvrant
la pesante encolure de ma mort.

André FRÉNAUD (1907-1983)
Depuis toujours déjà, Gallimard, 1970

[Texte découvert sur le site « Littérature de partout », voir le lien ci-dessous]
http://litteraturedepartout.hautetfort.com/frenaud-andre/