Auteur : Alexandre Blin

UN JOUR, UN TEXTE # 2087

MARDI 21 JANVIER 2020

LE BRUISSEMENT DES POSSIBLES (extrait)

Vue des airs, la mer est toujours aussi vaste.

Les cumulus sont des îles en archipel
où l’esprit s’abandonne au sommeil
entre deux turbulences. Nous partons
sans partir parce qu’ailleurs est comme ici
finalement et qu’ici est comme ailleurs.

Nous voyageons sans bouger
autour de la terre puisque tout bouge
et demeure immobile à la fois dans l’espace immuable.

Antoine BOISCLAIR (né en 1975)
Le Bruissement des possibles, Éditions du Noroît, 2011

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/livres/Boisclair-Le-bruissement-des-possibles/294291/citations

UN JOUR, UN TEXTE # 2086

LUNDI 20 JANVIER 2020

LA RIGIDITÉ DES FLAMMES (extrait)

Je suis là présent un tremblement de terre,
mais il faut ajouter des orages,
quelque chose qui tient du mortel sacré,
à moins de dire tabula rasa
et d’immenses agitations de gamines,
je ne suis qu’une grandeur seule dans un coin,
je n’y suis pour personne,
tu m’entends malgré les cloisons.

Jean-Marc DESGENT (né en 1951)
Ne calme pas les dragons, La Grenouillère, 2013

[Texte découvert sur le site « les VOIX de la POÉSIE », voir le lien ci-dessous]
https://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/la-rigidite-des-flammes

UN JOUR, UN TEXTE # 2085

DIMANCHE 19 JANVIER 2020

VIVANT !

Ah, se savoir sans père, sans foyer ni amant, se savoir ici-bas et pourtant aux enfers
Mon dieu, devoir se taire, à la nuit la plus noire, à une nuit sans vie abandonner son cri
Parcourir cette terre, sans but défini, y voir naître et mourir des mondes infinis
Sur un vaisseau fantôme devoir fendre la mer, se tordre à son écume, se noyer dans l’oubli

Vouloir briser ces vers, ô poète maudit, tu connais tes enfers, pour toi non point de vie
Mais la mort quotidienne, sur les planches de bois, la mort dans les grimoires, et la mort sous ton toit

Oui, s’agiter encore, une dernière fois, laisser la flamme trembler de te savoir sans loi
Une dernière fois se regarder pleurer et s’affliger encore de ces larmes faciles
N’être plus que le fou, celui d’un roi qui meurt, sans ambition ni foi, le regard fixe et fier
Et l’âme à mille lieues des tourments de la terre, et l’âme dans les cieux, perdue dans ses enfers

Ah, s’essayer encore, une dernière fois, à la passion mortelle, dévastatrice, mais belle
Puis relever la tête, en guise de défi, aveugle, les yeux vides, ignoble, tu blêmis
De voir déjà le jour, mais de ne ressentir, finalement, que la nuit, ténébreuse et profonde
Mais arracher encore, une dernière fois, une larme, un sourire, qu’importe que ce soit

Juste avant de mourir, sur les planches de bois, aux mots donner la force, et à la voix le ton
De faire rire ou pleurer, une dernière fois, et crier dans le noir, l’œil hagard, suppliant
Crier comme il est beau de mourir sur la scène, de mourir chaque soir, et d’être enfin vivant !

Myriam MARC
La vérité sur le karma d’Abel, ILV Édition, 2008

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2084

SAMEDI 18 JANVIER 2020

ET NE TE RETOURNE PAS

Tu as pris le chemin du pays de nuit.
Le désert y est de gel
Et les étoiles s’ennuient.
Ouvre tes bras et creuse,
La poussière sera ton pain,
Tu t’abreuveras de nos larmes.
Va, va et ne te retourne pas.
Si tu entends hurler la pierre,
C’est qu’on y grave les lettres de ton nom.

Aurélia LASSAQUE (née en 1983)
Pour que chantent les salamandres, Bruno Doucey, 2013
Poème traduit de l’occitan par l’auteur(e) elle-même

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2083

VENDREDI 17 JANVIER 2020

NOUS VIVONS ET MOURONS DE MÉMOIRE ET D’OUBLI

Nos souvenirs sont-ils
peau plus vive ou peau morte
sur nos jours asservis
à l’oubli qui les ronge
et prolonge leur cours ?

Sans oubli, nous serions
des obèses
impotents
immobiles
figés dans les graisses du passé

Nous serions sans mémoire
décharnés
épuisés
immobiles
piégés par les ossements futurs

Saurons-nous oublier l’avenir
de nos corps condamnés
entre poids et légèreté ?

Robert MALLET (1920-2012)
Presqu’îles presqu’amours, Gallimard, 1986

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2082

JEUDI 16 JANVIER 2020

IN MEMORIAM (II)

Ô vieil if, dont les bras étreignent mainte pierre,
Où des morts sous le sol couchés le nom se lit,
Leur tête sans un rêve a tes fibres pour lit,
Ta racine à leurs os s’enlace comme un lierre

Chaque printemps apporte aux champs les fleurs aimées,
Apporte au gai troupeau le tendre nouveau-né
Mais, sous ton noir abri, le battement rythmé,
Compte au cadran la fin de nos brèves années.

Tu n’as pas la splendeur de la fleur éphémère
Mais tes puissants rameaux ont aux vents résisté,
Et les rayons brùlants des soleils de l’été
N’envahirent jamais ton ombre séculaire.

Songeant à ta durée, ô vieil arbre morose,
Il semble que l’esprit soit prêt à défaillir,
Et que, hors de mon sang, mon être va jaillir,
Pour se mêler au tien, vie en ta vie enclose.

Alfred TENNYSON (1809-1892)
In Memoriam (1850), Hachette, 1898
Traduit de l’anglais par Léon Morel

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2081

MERCREDI 15 JANVIER 2020

DES ERRANCES (extrait)

Là où les Hommes oublient d’aller
les montagnes sont criblées de fleurs et de trous de serrures
orbites creuses de géants
bouche de la fée pétrifiée dans le sel
des enfants d’argile
des galeries pour l’âme

Si je marche là-bas
ma clé imaginaire m’ouvre toutes les portes
les sanctuaires dans la roche

La poésie toujours a sa demeure dans le ventre des montagnes
là où toutes les pierres ont un visage

Ada MONDÈS (née en 1990)
Des errances, inédit

[Texte découvert sur le site «  »Recours au poème », voir le lien ci-dessous]

Ada Mondès, Des errances

UN JOUR, UN TEXTE # 2080

MARDI 14 JANVIER 2020

PREMIÈRE NUIT NOIRE (extrait)

Auriez-vous aimé voir Cléopâtre mourante son désastre
Assoupi cette tristesse lente dans les hanches inclinées
Le bel aveu d’amour pour le hasard ou pour la pluie pour
Le glaive oublié les mains ouvertes de la pluie caressant
Le casque de César et ce baiser cassé l’impossible désir
Se retournant comme l’effroi du Sphinx figé en sable
Le souvenir là-bas de ce pâtre de Thessalie de cette claire
Fontaine d’hier osée de cette moue la bouche assassinée
Auriez-vous eu peut-être un secret en commun une larme
Une rose couchée dans la boue comme on s’abandonna
À cet effroi figé sur le visage de celle qui tombait lente
Comme un cil quand le sommeil descend dans le sang
Auriez-vous su répondre à la question qu’elle se posait
Juste après le poison dans la nuit foudroyée quand l’eau
Se mêlait au sel et se voilait déjà la face déchirée le son
Gisant au bord du silence l’instant d’avant que la mouche
Se pose Elle c’était son épaule qui vous ployait les reins
Ce moment blanc où l’on entend que même une reine peut
Mourir d’amour Mais auriez-vous cru Cléopâtre l’œil d’or
Prête à dormir obscure dans cette clarté noire de l’amour
Dans l’épouvante dans la lente espérance du désert où vont
Nos nuits perdues

Alain DUAULT (né en 1949)
Où vont nos nuits perdues, Gallimard, 2002

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2079

LUNDI 13 JANVIER 2020

VARIATIONS DE L’INNOMMÉ (1)

Comment saura-t-il le jamais nommé
Et qui seulement dans la crainte et pour soi-même
Se demande s’il a encore un nom là-bas
Où dans un grand vide désolé
À l’air nouvellement précipité
Sans être entendu il s’évapore

Comment saura-t-il s’il habite
Ou déshabite chaque heure

Comment saura-t-il si le Temps
Qui sur son navire animé embarque
Sa cargaison complète d’aventure
Compte encore sur lui dans sa hâte.

Tomás SEGOVIA (1927-2011)
Cahiers du nomade (Choix de poèmes 1946-1997), Gallimard, 2009
Traduit de l’espagnol par Jean-Luc Lacarrière

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2078

DIMANCHE 12 JANVIER 2020

PIERRE DE SOLEIL (extrait)

tigre couleur de lumière, cerf brun
dans les environs de la nuit,
j’ai entrevu une jeune fille penchée
sur les balcons verts de la pluie,
adolescent visage innombrable,
j’ai oublié ton nom, Mélusine,
Laure, Isabelle, Perséphone, Marie,
tu as tous les visages et aucun,
tu es toutes les heures et aucune,
tu ressembles à l’arbre et au nuage,
tu es tous les oiseaux et un astre,
tu ressembles au tranchant de l’épée
et à la coupe de sang du bourreau,
lierre qui avance, enveloppe et déracine
l’âme et la divise d’elle-même

Octavio PAZ (1914-1998)
Pierre de soleil (1952), Gallimard, 1962
Traduit de l’espagnol par Benjamin Péret

[Source : lecture personnelle]