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UN JOUR, UN TEXTE # 2224

JEUDI 27 FÉVRIER 2020

LE VEILLEUR DE SILENCE

Je connais des pays qui s’endorment debout
D’étranges femmes seules y passent les mystères
J’y ai longtemps vécu de lentes agonies
Et je veillais les morts avec des armes blanches

Je connais des pays qui s’endorment debout
Où des aveugles marchent vers de fausses fontaines
Souvent des étudiants jouent à tirer au sort
Celui qui ira seul se brûler sur les places

Je connais des pays qui s’enterrent en silence
Les yeux éteints des loups y laissent des échardes
Et des villes sont rangées au plus profond des fleuves

Des visages s’y heurtent dans mon dernier visage
Et de grands enfants tristes plus vieux que le malheur
Brûlent avant de mourir leurs vêtements d’hiver…

Tristan CABRAL (né en 1944)
Le Passeur de silence, La Découverte, 1986

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2223

MERCREDI 26 FÉVRIER 2020

POURQUOI ?

Pourquoi la rose a-t-elle peur des roses ?
Pourquoi la mer dort-elle sous la mer ?
Pourquoi ne pas unir ceux qui s’opposent ?
Pourquoi l’esprit de l’homme est-il ouvert

à trop d’idées qui vont se contredire ?
Pourquoi l’oiseau n’est-il pas dans l’oiseau ?
Pourquoi le loup refuse-t-il de lire ?
Pourquoi le corps n’a-t-il plus que ses os

pour se dresser tout seul dans la tempête ?
Pourquoi le verbe est-il verbe mort ?
Pourquoi l’azur tombe-t-il sur nos têtes,
et la raison a-t-elle toujours tort ?

Alain BOSQUET (1919-1998)
Bourreaux et acrobates, Gallimard, 1990

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2222

MARDI 25 FÉVRIER 2020

ÉLÉGIE SUR L’IMPERMANENCE DE LA VIE HUMAINE

nous sommes sans force contre
l’écoulement des années
les douleurs qui nous poursuivent
centuple douleur sur nous

les jeunes filles en jeunes filles
bijoux chinois à leurs poignets
se saluent manches de soie blanche
traînant le rouge de leurs jupons
main dans la main avec leurs amies
mais comme floraison de l’an
que l’on ne peut freiner jamais
avant même de voir le temps
la gelée blanche sera tombée
sur les chevelures noires
comme les entrailles de l’escargot
et les rides (d’où venues ?)
creusent le rose des joues

les jeunes hommes en guerriers
l’épée courbe à la taille
l’arc ferme dans les mains
sautent sur leurs chevaux bais
aux selles parées d’étoffes

et vont partout triomphant
mais ce monde de la joie
sera-t-il le leur toujours ?
les jeunes femmes ferment leur porte
qui glissent plus tard doucement et dans le noir
ils retrouvent leur bien aimée
les bras durs serrent les beaux bras
hélas que ce sont peu de nuits
pour eux dormir emmêlés
avant que bâton au flanc
ils vacillent sur les routes
moqués ici haïs là
et ce sera pour nous ainsi

on peut pleurer sur sa vie
rien n’y fait

souvent je pense
ah si je pouvais toujours
être le roc éternel
hélas chose de ce monde
je ne peux éloigner l’âge

Jacques ROUBAUD (né en 1932)
Mono no aware, Gallimard, 1970

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2221

LUNDI 24 FÉVRIER 2020

LE PRIX DU SILENCE

Le cri fait gicler la voix
comme la pierre l’eau
puis se noie
Le cri est un couteau
pointu privé de manche
Les mains se poursuivent comme
l’onde l’illusion du rivage
et plongent
On tue au fond de l’eau
Le sang beau lac anonyme est le prix
du silence

Edmond JABÈS (1912-1991)
Le Seuil Le Sable (Poésies complètes : 1943-1988), Gallimard, 1990

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2220

DIMANCHE 23 FÉVRIER 2020

Loin de la joie du fruit possible
ce vague à l’âme s’oblitère
évasion du doigt sensible
ou le berceau de ton mystère

Ô lente foi dans l’invisible
pierres muettes sous la terre
comme le cœur de l’invisible
derrière un sein qui veut se taire

L’ère des êtres se déchire
et le jasmin de l’œil s’étire
c’est la saison des hellébores

La nuit pressent la fleur qui veille
loin des tentures de merveilles
saisir ce qui n’est pas encore.

Roger-Arnould RIVIÈRE (1930-1959)
Poésies complètes, Guy Chambelland, 1963

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2219

SAMEDI 22 FÉVRIER 2020

IL MEURT LENTEMENT

Il meurt lentement
celui qui ne voyage pas,
celui qui ne lit pas,
celui qui n’écoute pas de musique,
celui qui ne sait pas trouver
grâce à ses yeux.

Il meurt lentement
celui qui détruit son amour-propre,
celui qui ne se laisse jamais aider.

Il meurt lentement
celui qui devient esclave de l’habitude
refaisant tous les jours les mêmes chemins,
celui qui ne change jamais de repère,
ne se risque jamais à changer la couleur
de ses vêtements
ou qui ne parle jamais à un inconnu.

Il meurt lentement
celui qui évite la passion
et son tourbillon d’émotions
celles qui redonnent la lumière dans les yeux
et réparent les cœurs blessés.

Il meurt lentement
celui qui ne change pas de cap
lorsqu’il est malheureux
au travail ou en amour,
celui qui ne prend pas de risques
pour réaliser ses rêves,
celui qui, pas une seule fois dans sa vie,
n’a fui les conseils sensés.

Vis maintenant!
Risque-toi aujourd’hui!
Agis tout de suite!
Ne te laisse pas mourir lentement!
Ne te prive pas d’être heureux !

Poème adapté en français du texte A Morte Devagar, écrit par Martha MEDEIROS (née en 1961) en 2000

Ce poème est à tort régulièrement attribué à Pablo Neruda.

Le texte initial – dont est issu le poème – en portugais :

A MORTE DEVAGAR

Morre lentamente quem não troca de idéias, não troca de discurso, evita as próprias contradições.

Morre lentamente quem vira escravo do hábito, repetindo todos os dias o mesmo trajeto e as mesmas compras no supermercado. Quem não troca de marca, não arrisca vestir uma cor nova, não dá papo para quem não conhece.

Morre lentamente quem faz da televisão o seu guru e seu parceiro diário. Muitos não podem comprar um livro ou uma entrada de cinema, mas muitos podem, e ainda assim alienam-se diante de um tubo de imagens que traz informação e entretenimento, mas que não deveria, mesmo com apenas 14 polegadas, ocupar tanto espaço em uma vida.

Morre lentamente quem evita uma paixão, quem prefere o preto no branco e os pingos nos is a um turbilhão de emoções indomáveis, justamente as que resgatam brilho nos olhos, sorrisos e soluços, coração aos tropeços, sentimentos.

Morre lentamente quem não vira a mesa quando está infeliz no trabalho, quem não arrisca o certo pelo incerto atrás de um sonho, quem não se permite, uma vez na vida, fugir dos conselhos sensatos.

Morre lentamente quem não viaja, quem não lê, quem não ouve música, quem não acha graça de si mesmo.

Morre lentamente quem destrói seu amor-próprio. Pode ser depressão, que é doença séria e requer ajuda profissional. Então fenece a cada dia quem não se deixa ajudar.

Morre lentamente quem não trabalha e quem não estuda, e na maioria das vezes isso não é opção e, sim, destino: então um governo omisso pode matar lentamente uma boa parcela da população.

Morre lentamente quem passa os dias queixando-se da má sorte ou da chuva incessante, desistindo de um projeto antes de iniciá-lo, não perguntando sobre um assunto que desconhece e não respondendo quando lhe indagam o que sabe. Morre muita gente lentamente, e esta é a morte mais ingrata e traiçoeira, pois quando ela se aproxima de verdade, aí já estamos muito destreinados para percorrer o pouco tempo restante. Que amanhã, portanto, demore muito para ser o nosso dia. Já que não podemos evitar um final repentino, que ao menos evitemos a morte em suaves prestações, lembrando sempre que estar vivo exige um esforço bem maior do que simplesmente respirar.

UN JOUR, UN TEXTE # 2218

VENDREDI 21 FÉVRIER 2020

LUCIDITÉ

Quand je vois se prosterner les dévots
et qu’impunément se répand
le cynisme
des marchands de crédulités,
je crois entendre mon père répéter
que la lucidité est une douleur.
Alors je pense à Char qui la disait
la blessure la plus rapprochée du soleil,
et je me demande
quelle vie s’en éclaire,
quelle vie s’en meurtrit,
quelle vie en meurt ?

Mon père au pays des ombres sait-il
ce qu’il en est, lui qui arrachait
les drapeaux des fenêtres des vainqueurs
au nom de la paix universelle
et pour que la lumière ne brûle pas
leurs illusions une fois encore
quand, une fois encore,
on pourrait voir venir
derrière les flonflons de la der des der
et les danses de fête et les feux
de joie de l’avenir radieux
la première ligne de feu,
la première ligne des soldats
et la cohorte des morts à venir,
le soleil
s’éteignant dans leurs yeux ?

Michel BAGLIN (1950-2019)
?

[Texte découvert sur le site « L’Ardent Pays », voir le lien ci-dessous]
http://ardentpays12.over-blog.com/2017/08/michel-baglin-poemes-et-autres-textes.html

UN JOUR, UN TEXTE # 2217

JEUDI 20 FÉVRIER 2020

LA RAGE

déplace la houle
vers le centre des villes
inscrit dans les chairs
la fiction de la mort
gicle de tous ses tranchants
et n’est pas économe

Œcuménique
dans le mélange des chairs
Double jeu
celui qui se profane
en exécutant
Porter le coup
renverse l’état d’homme
Cadence
de cadavres exaspérés
ayant bu à longs traits
la douleur avec le sable
Et tous ils bâillent
dans la discipline du néant

Le mythe dépasse l’homme
Le monde brûle
et nous écrivons des vers

Tita REUT (née en 1951)
Hamada, Al Manar, 2018

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2216

MERCREDI 19 FÉVRIER 2020

PRÉSENCE DU SOLEIL (5)

Les fleuves ne sont pas assez longs
pour prendre les mesures du monde.
Au fond de l’homme, le cœur sonde
un sang qui n’a jamais vu de ponts.

Battant toujours pour sa propre perte
comme un oiseau frappé en plein vol,
il sait qu’il n’atteindra point le sol
pour s’y poser, veines enfin ouvertes.

Condamné à n’être qu’une bouée
retenue au milieu d’un vivant
dont personne ne peut lui dire le nom,
il feint d’ignorer le sort auquel il est voué.

Lucien BECKER (1911-1984)
in Rien que l’amour : Poésies complètes, La Table ronde, 1997

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2215

MARDI 18 FÉVRIER 2020

DÉCLARATION

Je déclare l’état de bonheur permanent .
Et le droit de chacun à tous les privilèges.
Je dis que la souffrance est chose sacrilège
Quand il y a pour tous des roses et du pain blanc.

Je conteste la légitimité des guerres,
La justice qui tue et la mort qui punit,
Les consciences qui dorment au fond de leur lit,
La civilisation au bras des mercenaires.

Je regarde mourir ce siècle vieillissant.
Un monde différent renaîtra de ses cendres
Mais il ne suffit plus simplement de l’attendre:
Je l’ai trop attendu. Je le veux à présent.

Que ma femme soit belle à chaque heure du jour
Sans avoir à se dissimuler sous le fard
Et qu’il ne soit plus dit de remettre à plus tard
L’envie que j’ai d’elle et de lui faire l’amour.

Que nos fils soient des hommes, non pas des adultes
Et qu’ils soient ce que nous voulions être jadis.
Que nous soyons frères camarades et complices
Au lieu d’être deux générations qui s’insultent.

Que nos pères puissent enfin s’émanciper
Et qu’ils prennent le temps de caresser leur femme
Après toute une vie de sueur et de larmes
Et des entre-deux-guerres qui n’étaient pas la paix.

Je déclare l’état de bonheur permanent
Sans que ce soit des mots avec de la musique,
Sans attendre que viennent les temps messianiques,
Sans que ce soit voté dans aucun parlement.

Je dis que, désormais, nous serons responsables.
Nous ne rendrons de compte à personne et à rien
Et nous transformerons le hasard en destin,
Seuls à bord et sans maître et sans dieu et sans diable.

Et si tu veux venir, passe la passerelle.
Il y a de la place pour tous et pour chacun
Mais il nous reste à faire encore du chemin
Pour aller voir briller une étoile nouvelle.

Je déclare l’état de bonheur permanent.

Georges MOUSTAKI (1934-2013)
Album Déclaration, Polydor, 1973

[Source : écoute personnelle]