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UN JOUR, UN TEXTE # 1473

VENDREDI 18 MAI 2018

LA FLAMME DE LA PETITE BOUGIE

Cela dit
c’est de persister qu’il s’agit
Ne pas oublier
le feuillage ayant cette vertu
les astres inexplorés
qui naviguent à vue
sur les flots de l’éternité
Protéger de ses poèmes nus
la flamme de la petite bougie
Supporter la brûlure
de ses larmes
et savoir à temps
la passer au suivant

Abdellatif LAÂBI (né en 1942)
in Une Salve d’avenir – L’espoir, anthologie poétique, Gallimard, 2004
[Source : lecture personnelle]

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UN JOUR, UN TEXTE # 1472

JEUDI 17 MAI 2018

SOUVENIR DE MARIE A.

1

C’était par un beau jour du bleu septembre,
Silencieux, sous un jeune prunier,
Entre mes bras comme en un rêve tendre,
Je la tenais, la calme et pâle aimée.
Par dessus nous, dans le beau ciel d’été,
Il y avait tout là-haut un nuage,
Toute blancheur, longuement je le vis,
Et quand je le cherchai, il avait fui.

2

Depuis ce jour, beaucoup, beaucoup de mois,
Avec tranquillité s’en sont allés.
On a sans doute abattu les pruniers
Et si tu viens à me dire: Et l’aimée?
Je répondrai: je ne me souviens pas.
Bien sûr, je sais ce que tu as pensé,
Mais son visage, il n’est plus rien pour moi,
Ce que je sais, c’est que je l’embrassai.

3

Et ce baiser serait en quel oubli,
Si n’avait pas été là ce nuage!
Je me souviens et souviendrai de lui
Toujours, de lui très blanc qui descendait.
Les pruniers peut-être ont encor fleuri
Et la femme en est au septième enfant,
Mais ce nuage, lui, n’eut qu’un instant
Et quand je le cherchai, mourait au vent.

Bertolt BRECHT (1898-1956)
Poèmes, Tome 1, L’Arche, 1965
Poème traduit de l’allemand par Maurice Regnaut

[Texte découvert sur le site « ALLER AUX ESSENTIELS », voir le lien ci-dessous]
http://allerauxessentiels.over-blog.com/2018/04/releve-de-nuit-souvenir-de-marie-a.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1471

MERCREDI 16 MAI 2018

SHOE-SHINE

Reste la nuit
cette boule bleue que tu portais au coin des lèvres
nuit-fumée nuit des lilas-rafales et des seins-pendentifs
nuit trop cuite de nos villes barbeléennes
tu me montes à la tête
tu me dérobes d’autres nuits
la nuit des bouteilles brisées des nuits sans amour
à l’ombre des parfums royaux
et des filles inachevées que la lumière rouille d’angoisse.

Il me reste hélas l’incommensurable sommeil
qui se ballade dans mon corps
à tête rompue
nuit toujours à l’affût
si proche des soleils nomades
nuit remontée des varechs
jusqu’à mes yeux desséchés d’ingratitude
souviens-toi dans tes rêves déjà
mes rétines abritaient un nid de guêpes et d’ironie
le vent né de tes mains
mains dégantées dans le vitrail de l’amour
je vous sertis de plomb
mains presque mortes du désir de vivre.

Claude HAEFFELY (né en 1927)
Des nus et des pierres, Déom, 1976

[Texte découvert sur le site « les VOIX de la POÉSIE », voir le lien ci-desssous]
https://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/shoe-shine

UN JOUR, UN TEXTE # 1470

MARDI 15 MAI 2018

LES SOUPIRS D’UNE ÂME EXILÉE

Je vis, mais c’est hors de moi-même,
Je vis, mais c’est sans vivre en moi ;
Je vis dans l’objet de ma foi
Que je ne vois pas et que j’aime ;
Triste nuit de long embarras
Où mon âme est enveloppée,
Si tu n’es bientôt dissipé,
Je me meurs de ne mourir pas.

Le nœud de flamme et de lumière
Qui lie à Dieu seul mon amour
Fait par un amoureux détour
Qu’il soit captif, et moi geôlière ;
À voir qu’en de faibles appâts
Il trouve une prison si forte,
Un si grand zèle me transporte
Que je meurs de ne mourir pas.

Bon Dieu, que longue est cette vie !
Fâcheux exil qui me détiens,
Que ta prison et tes liens
Pèsent à mon âme asservie :
L’espoir d’être libre au trépas
Me cause tant d’impatience,
Qu’attendant cette délivrance
Je me meurs de ne mourir pas.

Que cette vie est dégoûtante
Où l’on ne tient Dieu qu’en désir,
Où l’amour mêle son plaisir
À l’ennui d’une longue attente ;
Sentant que mon cœur déjà las
Succombe sous un faix si rude,
Je suis en telle inquiétude
Que je meurs de ne mourir pas…

Martial de BRIVES (1600-1653)
in Anthologie de la poésie baroque française, Tome 2, Armand Colin,1961

[Texte découvert sur le site « les VOIX de la POÉSIE », voir le lien ci-dessous]
https://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/les-soupirs-dune-ame-exilee

UN JOUR, UN TEXTE # 1469

LUNDI 14 MAI 2018

LE PLAISIR DE LA FAUSSETÉ

chaque être humain
est une erreur chancelante
coincée entre des cris désespérés
et le silence

chaque être humain
est le champ de bataille
d’une manifestation permanente
contre la prison de son propre corps

la tête est une usine délabrée
dans laquelle des cohortes de rats
ne rêvent qu’à s’échapper

l’impression d’exister
n’est que l’émergence éphémère
d’un flocon de neige

ayant perdu le goût de l’authenticité
nous nous ruons constamment
vers la fausseté

mais nous ne pouvons
même plus te connaître
le faux de l’imitation du faux

chaque être humain
est une photocopie
de la convulsive maladie d’être

Raymond FEDERMAN (1928-2009)
Future concentration, Le Mot et le Reste, 2003

[Texte découvert sur le site « Arbrealettres », voir le lien ci-dessous]
https://arbrealettres.wordpress.com/tag/usine/

UN JOUR, UN TEXTE # 1468

DIMANCHE 13 MAI 2018

IL ARRIVE QUE
À Jean d’Ormesson

Il arrive, mais souvent,
Que le mystère soit proche,
Ce don d’être encore là
Jour après jour, d’ouïr
Le cri, le chant, l’envol,
De poursuivre la trace
De la brume, au travers
Du sang vif et du couchant.

Il arrive, mais toujours,
Que proche soit le mystère,
Éclair d’un regard pris
Dans la tourmente des flots,
Éclat d’un geste perdu
Entre sable et roseaux,
Instants sauvés pourtant
En très longue résonance.

François CHENG (né en 1929)
La vraie gloire est ici, Gallimard, 2015

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1467

SAMEDI 12 MAI 2018

ANTINOÜS

Sous le poids nocturne des cheveux
Ou sous la lune diurne de ton épaule
J’ai cherché l’ordre intact du monde
La parole inentendue

Longuement sous le feu ou sous le verre
J’ai cherché sur ton visage
La révélation des dieux que j’ignore

Tu es pourtant passé à travers moi
Comme nous passons à travers l’ombre

Sophia de MELLO BREYNER ANDRESEN (1919-2004)
La Nudité de la vie, L’Escampette, 2000
Traduit du portugais par Michel Chandeigne

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1466

VENDREDI 11 MAI 2018

DEUXIÈME NUIT NOIRE (extrait)

Ce qui murmure sous la peau quand la nuit rousse hante
Sans fin les plis secrets des lampes les fenêtres mourantes
Comme un vaisseau largue ses amours et s’en va vers là-
Bas les masques relevés vers la pluie qui ravaude le ciel
Vers ce chuchotement peureux de la pluie comme coule
Un vaisseau lentement en murmurant ses morts sur le carr
Eau des vagues effrayantes Oh le sel noir de la mélancolie
Ce soleil qui hurle à l’amer et ce si long égarement Ce qui
Meurt sous la peau quand voguent les amarres de l’âge
Et l’on galère alors même si chante celle qui s’en moque
Dans nos bras dans la nuit housse des secrets qui finissent
Ou pourrissent ou nous poussent à l’oubli Ce qui mord sous
La peau quand le vent vernit les rochers bleus jusqu’à l’or
Age du soir espoir Juste un doigt de regret pour ne pas être
Ou peut-être pour avoir été : car nous écoutons sans cesse
Aux portes de notre âme sans comprendre ce raffut bavard
Ces cris cette défaite de nos tendresses pâmées ce trouble
De ne pas nous reconnaître car nous ne savions rien de nos
Miroirs beaux miroirs dites-nous qu’on nous a aimés

Alain DUAULT (né en 1949)
Où vont nos nuits perdues, Gallimard, 2002

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1465

JEUDI 10 MAI 2018

TEMPS MORT

Caillou rouge
un bouillon
une écume
une averse
II tangue des minuits bleus comme
des matrices
un envol
un froid sourd

Quelle liesse en vous Que vous fûtes cruelles
roses des lents jardins
mes gifles
mes canons
mes orgasmes
mes crânes
Latentes tragédiennes
mes louves
mes crépons
mes ongles
mes encens
J’ai bu J’ai bu
Je bois
ces laitances de mort
Je m’ivre à vos maigreurs
sereines cantatrices
mes couvents
mes fourrures
mes folles
mes courroux
Roses
harpons de chair
mes pépites de soie
Une fugue
Un fracas

La longue nuit de gel se brise sur ma tempe
On s’y perdait partout…

Que vous fûtes lascives
outrages à midi
mes dragons
mes drapeaux
mes vierges
mes indiennes

Voici, la vague vient
la vague de si loin venue

À plus tard ou jamais mes enfances déçues

Louis CALAFERTE (1928-1994)
Rag-time, suivi de Londoniennes et de Poèmes ébouillantés, Gallimard 1996

[Texte découvert sur le site « La pierre et le sel », voir le lien ci-dessous]
http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2013/01/louis-calaferte-lanarchiste-miracul%C3%A9.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1464

MERCREDI 9 MAI 2018

TOUT S’EST TU – SEMBLE-T-IL (extrait)

Jaloux de je ne sais quelle ombre
Ce qui ne fut à moi que l’instant
De m’en dessaisir. Je suis comme ivre.
Ce qui ne fut à moi qu’un instant
M’enivre mieux que tout ce que j’aspire
À tenir en mes mains.

Se déposséder est absurde. C’est devenir
Trop riche de ne plus désirer l’être.

Sans doute ne perd-on jamais que
Ce qui n’a pas compté. Mais ce
Rien qui fait défaut – combien lourd
Pèse-t-il aujourd’hui.

Jean-Baptiste ARRAULT (né en ?)
Tout s’est tu – semble-t-il, Éditinter, 2005

[Source : lecture personnelle]