UN JOUR, UN TEXTE # 1347

VENDREDI 12 JANVIER 2018

JE T’AI RECONNU

1.
Je t’ai reconnu aussitôt détruite
Sans pouvoir te regarder car tu étais
Le cœur même de ma vie
Et je t’ai attendu en toutes les attentes

2.
Je t’ai connu je t’ai vécu en chaque dieu
Et c’est ton poids en moi qui m’a rendue triste
Depuis toujours. Après tu n’as fait que me détruire
De tes pas plus réels que les miens.

Sophia de MELLO BREYNER ANDRESEN (1919-2004)
La Nudité de la vie, L’Escampette, 2000
Traduit du portugais par Michel Chandeigne

[Source : lecture personnelle]

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UN JOUR, UN TEXTE # 1346

JEUDI 11 JANVIER 2018

SONNET VIII

Il n’y avait que des troncs déchirés,
que couronnaient des vols de corbeaux ivres,
et le château était couleur de givre,
ce soir de fer où je m’y présentai.

Je n’avais plus avec moi ni mes livres,
ni ma compagne, l’âme, et ses péchés,
ni cette enfant qui tant rêvait de vivre,
quand je l’avais sur terre rencontrée.

Les murs étaient blanchis au lait de sphynge
et les dalles rougies au sang d’Orphée.
Des mains sans grâce avaient tendu des linges

aux fenêtre borgnes comme des fées.
La scène était prête pour des acteurs
fous et cruels à force de bonheur.

Jean CASSOU (1897-1986)
33 sonnets composés au secret, Minuit, 1944

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1345

MERCREDI 10 JANVIER 2018

CAGE D’OISEAU

Je suis une cage d’oiseau
Une cage d’os
Avec un oiseau

L’oiseau dans ma cage d’os
C’est la mort qui fait son nid

Lorsque rien n’arrive
On entend froisser ses ailes

Et quand on a ri beaucoup
Si l’on cesse tout à coup
On l’entend qui roucoule
Au fond
Comme un grelot

C’est un oiseau tenu captif
La mort dans ma cage d’os

Voudrait-il pas s’envoler
Est-ce vous qui le retiendrez
Est-ce moi
Qu’est-ce que c’est

Il ne pourra s’en aller
Qu’après avoir tout mangé
Mon cœur
La source de sang
Avec la vie dedans

Il aura mon âme au bec

Hector de SAINT-DENYS GARNEAU (1912-1943)
Regards et jeux dans l’espace, 1937

[Texte découvert sur le site « les VOIX de la POÉSIE », voir le lien ci-dessous]
https://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/cage-doiseau

UN JOUR, UN TEXTE # 1344

MARDI 9 JANVIER 2018

TRISTESSES DE LA LUNE

Ce soir, la lune rêve avec plus de paresse ;
Ainsi qu’une beauté, sur de nombreux coussins,
Qui d’une main distraite et légère caresse
Avant de s’endormir le contour de ses seins,

Sur le dos satiné des molles avalanches,
Mourante, elle se livre aux longues pâmoisons,
Et promène ses yeux sur les visions blanches
Qui montent dans l’azur comme des floraisons.

Quand parfois sur ce globe, en sa langueur oisive,
Elle laisse filer une larme furtive,
Un poète pieux, ennemi du sommeil,

Dans le creux de sa main prend cette larme pâle,
Aux reflets irisés comme un fragment d’opale,
Et la met dans son cœur loin des yeux du soleil.

Charles BAUDELAIRE (1821-1867)
Les Fleurs du mal, 1857

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1343

LUNDI 8 JANVIER 2018

VAGUES

C’est ici le combat de la mer avec elle-même,
elle se tord dans les criques livides,
s’arrache à sa continuité,
se soulève, frémit toute et retombe.
La mer, sais-tu, m’unit à son tourment,
la mer vient, prend la fuite, vient,
conjugue temps et espace cette voix
qui souffre et prie brisée sur les écueils.

Mario LUZI (1914-2005)
Prémices du désert (1952), La Différence, 1994
Traduit de l’italien par Antoine Fongaro et Jean-Yves Masson

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1342

DIMANCHE 7 JANVIER 2018

PATER NOSTER

Notre Père qui êtes au cieux
Restez-y
Et nous nous resterons sur la terre
Qui est quelquefois si jolie
Avec ses mystères de New York
Et puis ses mystères de Paris
Qui valent bien celui de la Trinité
Avec son petit canal de l’Ourcq
Sa grande muraille de Chine
Sa rivière de Morlaix
Ses bêtises de Cambrai
Avec son océan Pacifique
Et ses deux bassins aux Tuileries
Avec ses bons enfants et ses mauvais sujets
Avec toutes les merveilles du monde
Qui sont là
Simplement sur la terre
Offertes à tout le monde
Éparpillées
Émerveillées elles-mêmes d’être de telles merveilles
Et qui n’osent se l’avouer
Comme une jolie fille nue qui n’ose se montrer
Avec les épouvantables malheurs du monde
Qui sont légion
Avec leurs légionnaires
Avec leurs tortionnaires
Avec les maîtres de ce monde
Les maîtres avec leurs prêtres leurs traîtres et leurs reîtres
Avec les saisons
Avec les années
Avec les jolies filles et avec les vieux cons
Avec la paille de la misère pourrissant dans l’acier des canons.

Jacques PRÉVERT (1900-1977)
Paroles, Gallimard, 1945

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1341

SAMEDI 6 JANVIER 2018

QUAND VIENDRAS-TU ?

Dans l’océan des nuits
Tes paroles deviennent
Huîtres perlières
Et tes yeux, des pêcheurs
Portant filets de mélodies.

Le jour
Leur soif décoche
Des flèches de feu vers le soleil
Qui de ton cœur pourtant
Fait le cri déchiré
Des mouettes
Effrayant même
La solitude ancienne
Du vent?

Intouché par les temps
Tu mets la voile
Dans la pluie des regards
À travers le ruissellement
Des tristesses
Là-bas
Où sur mon pays d’attente
Croît
Noire, l’herbe.

Quand viendras-tu?

Leiser ACHAENRAND (1912-1988)
in Anthologie de la poésie yiddish, Gallimard, 2000
Textes collectés et raduits du yiddish par Charles Dobzynski

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1340

VENDREDI 5 JANVIER 2018

L’ÉCHELLE

Que nous retournions
horizontalement
les barreaux verticaux
de nos cellules
pour en faire
les barreaux
d’une échelle
que nous dresserons
contre les murs
de notre prison

Serge PEY (né en 1950)
Ahuc, poèmes stratégiques : 1985-2012, Flammarion, 2012

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/auteur/Serge-Pey/39844/citations

UN JOUR, UN TEXTE # 1339

JEUDI 4 JANVIER 2018

CHANSON DU PÊCHEUR

Ainsi que le sphynx du mirage
L’amour quand j’avance s’enfuit
Est-il donc possible à mon âge
D’être aussi con que je le suis ?

J’avance pour ferrer la rose
Elle s’efface dans le vent
Ainsi vais-je parmi les choses
Comme un somnambule, rêvant.

Par crainte de perdre ma trace
Comme un somnambule en rêvant
Je sème au travers de l’espace
Petit Poucet mes cailloux blancs.

Au matin je parcours la grève
Cherchant aux épaves du soir
Celle que j’ai vue dans mon rêve
En arpentant mon désespoir.

Limpide comme une bouteille
Et le col d’un blason scellé
Elle court aux vagues vermeilles
Avec son génie esseulé.

Xavier BORDES (né en 1944)
La Pierre Amour, poèmes 1972-1985, Gallimard, 1987

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1338

MERCREDI 3 JANVIER 2018

NOS CORPS HABITABLES

Toi mon aube déliée des brumes
mon geste à me munir aux portes du miroir
un an déjà tu vins avec l’arme de vie
creuser mon cœur au feu pour éclater en moi

un an déjà en vain de m’échapper de moi
ta chevelure et l’urne odeur de chlorophylle
et l’aine de l’automne où se glisse ma mort
et tes mains emmêlées aux racines du cri

je t’aime au nord l’oiseau blessé de l’aile hiver
je t’aime l’eau ton nom qui coule dans mon nom
la durée de ton front aux fenêtres du jour
tes lèvres qui dispersent les rives de la nuit

un an déjà en vain de m’échapper de toi
le temps me rive au temps je sais comment te vivre
je connais la saison du bateau qui chavire
à voyager le sel des paysages clos

je t’aime au chant des algues et libre ma mémoire
à piller les soleils couchés dans l’œil du soir
je t’aime au paysage des lumières violées
je t’aime dans mon âge debout sur mon passé

toi ma main droite enfin que s’invente ma croix
mon clair de cathédrale mon rire ma musique
à découvrir ensemble le règne de l’espace
toi mon geste sonore à dénouer l’absence

toi la chaude nervure aux parois de mon cri
toi ma chute mon ventre de pareille espérance
toi ma terre fragile où creuse la lumière
dans nos corps habitables éclate ma naissance

Jean ROYER (né en 1938)
Nos corps habitables, Typo, 1938

[Texte découvert sur le site « les VOIX de la POÉSIE », voir le lien ci-dessous]
https://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/nos-corps-habitables