UN JOUR, UN TEXTE # 1463

MARDI 8 MAI 2018

OSIRIS OU LA FUITE EN ÉGYPTE

C’est la guerre c’est l’été
Déjà l’été encore la guerre
Et la ville isolée désolée
Sourit sourit encore
Sourit sourit quand même
De son doux regard d’été
Sourit doucement à ceux qui s’aiment
C’est la guerre et c’est l’été
Un homme avec une femme
Marchent dans un musée
Leurs pas sont les seuls pas dans ce musée désert
Ce musée c’est le Louvre
Cette ville c’est Paris
Et la fraîcheur du monde
Est là toute endormie
Un gardien se réveille en entendant les pas
Appuie sur un bouton et retombe dans son rêve
Cependant qu’apparaît dans sa niche de pierre
La merveille de l’Egypte debout dans sa lumière
La statue d’Osiris vivante dans le bois mort
Vivante à faire mourir une nouvelle fois de plus
Toutes les idoles mortes des églises de Paris
Et les amants s’embrassent
Osiris les marie
Et puis rentre dans l’ombre
De sa vivante nuit.

Jacques PRÉVERT (1900-1977)
Paroles, Gallimard, 1949

[Source : lecture personnelle]

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UN JOUR, UN TEXTE # 1462

LUNDI 7 MAI 2018

LE ROSSIGNOL

Comme un vol criard d’oiseaux en émoi,
Tous mes souvenirs s’abattent sur moi,
S’abattent parmi le feuillage jaune
De mon coeur mirant son tronc plié d’aune
Au tain violet de l’eau des Regrets
Qui mélancoliquement coule auprès,
S’abattent, et puis la rumeur mauvaise
Qu’une brise moite en montant apaise,
S’éteint par degrés dans l’arbre, si bien
Qu’au bout d’un instant on n’entend plus rien,
Plus rien que la voix célébrant l’Absente,
Plus rien que la voix – ô si languissante ! –
De l’oiseau que fut mon Premier Amour,
Et qui chante encor comme au premier jour ;
Et dans la splendeur triste d’une lune
Se levant blafarde et solennelle, une
Nuit mélancolique et lourde d’été,
Pleine de silence et d’obscurité,
Berce sur l’azur qu’un vent doux effleure
L’arbre qui frissonne et l’oiseau qui pleure.

Paul VERLAINE (1844-1896)
Poèmes saturniens, 1866

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1461

DIMANCHE 6 MAI 2018

SUR LE LIVRE D’UNE AUBERGE

Notre arrivée avant le givre
Et les feux chantant de l’hiver,
À l’auberge, où il fait bon vivre,
Augure le départ amer.

Il faut courir à la forêt
Se mesurer avec le vent,
Dire aux pluies, à leur volonté :
« Assez de ce jeu ruisselant ! »

Être épris du très seul adieu,
Celui que rompt la main brutale,
Qui engrange sans fin les lieues,
Celui qui luit sur ses joues sales.

Oiseau jamais intercepté,
Ton étoile m’est douce au cœur,
Ma route tire sur sa raie,
L’air s’en détourne, et l’homme y meurt.

Lorsque la guerre se taira,
— Blessure devenue berceau —
À Petersbach on reviendra
Révéler les désirs nouveaux.

Alsace, 1939.

René CHAR (1907-1988)
En trente-trois morceaux, Gallimard, 1956

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1460

SAMEDI 5 MAI 2018

MA BARQUE…

Ma barque s’est-elle brisée en mer,
Crie-t-elle sa peur sous le vent,
Ou docile a-t-elle hissé sa voile,
Pour des îles enchantées ;

À quel mystique mouillage
Est-elle aujourd’hui retenue, –
Ça c’est affaire de regard
Là-bas au loin sur la baie.

Emily DICKINSON (1830-1886)
Selected Poems, The Modern Library, 1924
Traduit de l’anglais par Tina Jolas et René Char in La Planche de vivre, Gallimard, 1981

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1459

VENDREDI 4 MAI 2018

L’ÉTOFFE ÉPAISSE DU SILENCE

L’étoffe épaisse
Du silence
Nous unit
Et nous sépare
La poussière blanche
Des étoiles
Recouvre nos corps
Respirant même brise
Du vois vaporeux
Du vide
Le baiser s’envole
Pour se perdre à l’horizon
Laissant
À nos lèvres
Un parfum de lys.

Siham BOUHLAL (née en 1966)
?

[Texte découvert sur le site « Guess who and where », voir le lien ci-dessous]
http://guesswhoandwhere.typepad.fr/carnets_de_poesie/bouhlal-siham/

UN JOUR, UN TEXTE # 1458

JEUDI 3 MAI 2018

QUE SAIT-IL

celui qui n’a pas
pénétré sa nuit
n’est pas descendu
dans l’abîme

que sait-il du regard
qui s’inverse
du face à face avec soi
des tourments qu’il entraîne

que sait-il
de l’âpreté du combat
du sans fond de la détresse
des affres de l’agonie

que sait-il
de ce qui naît
du consentement
à la mort

Charles JULIET (né en 1934)
Moisson, P.O.L., 2012

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1457

MERCREDI 2 MAI 2018

LANGAGE (extrait)

Ni roses, ni genêts. Absences,
midi trop clair vous détenait.
Roses rouges, or du genêt,
l’instant dit vos incandescences.

Pour que vous puissiez refleurir,
genêts, roses des souvenances,
le temps revient : tout est balances
en cet instant comme un soupir.

Nul oiseau mais une volière
à travers les millions d’été
retentissants d’espoirs chantés
par les oiseaux morts dans la pierre.

Et toi, plus loin que mes regards
scrutant les routes de la terre,
tu souris, amante première,
au cœur serré du soir épars.

Robert GANZO (1898-1995)
Langage, Gallimard, 1947

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1456

MARDI 1ER MAI 2018

LA NUIT ME PARLE DE TOI (extrait)

La nuit me parle de toi
elle ne me donne pas de rêves
pleins de femmes transparentes
mais elle m’apporte ton image
afin que ton absence
ne m’étrangle pas tout à fait.

Elle voit avec scandale
que je n’ai pas ton corps dans mes bras
et elle allonge près de moi
le fantôme de ta peau.

Elle me dit
qu’à force de t’aimer tu m’aimeras
et qu’ainsi cessera ma longue insomnie
sur ta présence réelle
et sur ton vrai sang.

Il le faut

Il le faut
il le faudra un jour

Nous saurons inventer

Tout sera pur comme l’hiver

Personne n’aura su avant nous.

Nos craintes seront plus douces qu’une ombre blanche.

Ce sera comme si nous avions invité
d’invisibles colombes
à voler avec nous.

Ce sera comme si nous habitions le feu de leurs ailes
avant de ne plus savoir
qui nous sommes l’un de l’autre.

Alain BORNE (1915-1962)
La nuit me parle de toi, Rougerie, 1964

[Texte découvert sur le site « Vertuchou.over-blog.com », voir le lien ci-dessous]
http://vertuchou.over-blog.com/article-la-nuit-me-parle-de-toi-114535813.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1455

LUNDI 30 AVRIL 2018

VI

Et tu finis par ranger le livre, là-haut,
à sa place exacte, ce petit creux d’ombre et d’oubli
comme le coin de terre qui te revient.
Tu reviens toi aussi

à ta place, devant la fenêtre, la table,
ce carré de neige que nul encore n’a forcé
et qui va dans tous les sens comme ta vie
parmi les mots, les morts.

Tu sais bien qu’aucun signe ne guérit de l’absence,
pas plus que le merle en tombant ne renverse
l’axe de la terre, mais tu persistes, ô scribe,
à soudoyer les anges ;

un peu d’or dans la boue, dites, que la nuit reste ouverte.

Guy GOFFETTE (né en 1947)
La Vie promise, Gallimard, 1991

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1454

DIMANCHE 29 AVRIL 2018

CE RIEN QUI NOUS ÉCLAIRE (extrait)

Cette lumière fragile
Sur les branches encore nues,
Et cette simple audace d’oser lever les yeux
Pour ne faire qu’un avec le jour,
En laissant les heures sombres
Se corrompre d’elles-mêmes
Dans les allées perdues.

Goûter à la joie franche,
Son archet silencieux,
Au bonheur d’être ici
Sans prêter attention aux myriades d’écrans,
Ces écrins du scandale distillant le poison
Où notre cœur s’essouffle ;

Attentifs seulement à la fraîcheur de l’air,
Au si peu qu’il nous faut pour être dans le chant,
Peut-être sans projets, sans preuves et sans aveux,
Mais vivants ici-même d’une gloire surgie
Au feu d’une éclaircie, d’un sourire imprévu,
Avec le seul désir de le reprendre pour tous
De l’offrir sans détour aux passants éblouis.

Jean LAVOUÉ (né en 1955)
Ce rien qui nous éclaire, L’Enfance des arbres, 2017

[Texte découvert sur le site « Écritures et spiritualités », voir le lien ci-dessous]
https://www.ecrituresetspiritualites.fr/2017/07/12/jean-lavoue-ce-rien-qui-nous-eclaire/