UN JOUR, UN TEXTE # 1255

JEUDI 12 OCTOBRE 2017

PORTRAIT INTÉRIEUR

Ce ne sont pas des souvenirs
qui, en moi, t’entretiennent ;
tu n’es pas non plus mienne
par la force d’un beau désir.

Ce qui te rend présente,
c’est le détour ardent
qu’une tendresse lente
décrit dans mon propre sang.

Je suis sans besoin
de te voir apparaître ;
il m’a suffi de naître
pour te perdre un peu moins.

Rainer Maria RILKE (1875-1926)
Vergers, 1926

[Source : lecture personnelle]

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UN JOUR, UN TEXTE # 1254

MERCREDI 11 OCTOBRE 2017

QUEL ROYAUME OUBLIÉ ?

18

Même la rose, voyez-vous,
avait appris à mentir. Même
l’encre si douce des pigeons
servait à falsifier l’aurore.
Comprenez bien, les jeunes femmes
étaient perdues, car de leurs yeux
on retirait tous les matins
un peuple entier d’étoiles mortes.
Même les mots, vous l’ai-je dit ?
étaient des puces qu’on écrase.
On n’a pas pu désinfecter
notre pays de sa mémoire,
et c’est ainsi qu’il a mêlé
cendre et froment, cheval et aube
amour et haine, homme et salive.

Alain BOSQUET (1919-1998)
Quel royaume oublié ?, Mercure de France, 1955

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1253

MARDI 10 OCTOBRE 2017

ANGE AU GRELOT

Les choses que j’aurais tant voulu écrire
sont celles que je n’ai jamais su mettre en mots

Chatouillé par le grelot de l’ange
un bébé rit
Câlinée par le souffle du vent
une fleur fait « oui » de la tête

Jusqu’où aurait-il donc fallu poursuivre la route ?
Les jours d’après la mort à ceux d’avant la vie
en un cercle bien rond s’enchaînent

A présent j’ai droit au silence
Malgré la foule des paroles
Malgré les milliers de chansons
La tristesse ne s’est jamais dissipée et pourtant

La joie non plus ne s’est jamais envolée

Shuntarō Tanikawa (né en 1931)
Les Anges de Klee, Abstème et Bobance, 2008
Traduit du japonais par Dominique Palmé

[Texte découvert sur le blog de Marie-Anne Bruch « La Bouche à Oreilles », voir le lien ci-dessous]
https://laboucheaoreilles.wordpress.com/2012/12/

UN JOUR, UN TEXTE # 1252

LUNDI 9 OCTOBRE 2017

BERCEUSE

Pose ta tête endormie, mon amour,
Tendre, sur mon bras infidèle ;
Le temps et les fièvres consument
La beauté tout individuelle
Des enfants rêveurs, et la tombe
Prouve que l’enfant est fragile :
Mais, dans mes bras, jusqu’à l’aurore,
Que repose la créature
Vivante, mortelle, coupable,
Mais, pour moi, belle entièrement.

Âme ni corps n’ont de limites :
Aux amants, lorsqu’ils gisent sur
Sa pente indulgente, enchantée,
Dans leur pâmoison habituelle,
Vénus envoie un rêve grave
De sympathie surnaturelle,
D’amour, d’espoir universels,
Alors qu’une abstraction éveille
Au cœur des glaciers et des rocs
Le transport charnel de l’ermite.

Certitude, fidélité,
Sur le coup de minuit s’envolent
Comme des battements de cloche
Et des fous à la mode lancent
Leur cri ennuyeux et pédant :
Le moindre centime du prix,
Selon les cartes redoutées,
Sera payé, mais dès ce soir
Pas un soupir, pas une idée,
Pas un baiser ni un regard ne doit être perdu.

Beauté, minuit, vision s’effacent
Que les vents de l’aube, soufflant
Autour de ta tête rêveuse
Révèlent un jour si propice
Que l’œil et le cœur le bénissent,
Satisfaits du monde mortel ;
Que les midis arides te trouvent nourri
Par les forces involontaires,
Que les nuits d’affront te laissent passer,
Veillé par toutes les amours humaines.

William Butler YEATS (1907-1973)
Poésies choisies (1928-1969), Gallimard, 2005
Traduit de l’anglais par Jean Lambert

[Source : lecture personnelle]

La version originale, pour les anglophones :

LULLABY

Lay your sleeping head, my love,
Human on my faithless arm;
Time and fevers burn away
Individual beauty from
Thoughtful children, and the grave
Proves the child ephemeral:
But in my arms till break of day
Let the living creature lie,
Mortal, guilty, but to me
The entirely beautiful.

Soul and body have no bounds:
To lovers as they lie upon
Her tolerant enchanted slope
In their ordinary swoon,
Grave the vision Venus sends
Of supernatural sympathy,
Universal love and hope;
While an abstract insight wakes
Among the glaciers and the rocks
The hermit’s carnal ecstasy.

Certainty, fidelity
On the stroke of midnight pass
Like vibrations of a bell,
And fashionable madmen raise
Their pedantic boring cry:
Every farthing of the cost,
All the dreaded cards foretell,
Shall be paid, but from this night
Not a whisper, not a thought,
Not a kiss nor look be lost.

Beauty, midnight, vision dies:
Let the winds of dawn that blow
Softly round your dreaming head
Such a day of welcome show
Eye and knocking heart may bless,
Find the mortal world enough;
Noons of dryness find you fed
By the involuntary powers,
Nights of insult let you pass
Watched by every human love.

UN JOUR, UN TEXTE # 1251

DIMANCHE 8 OCTOBRE 2017

POÈME

L’automne s’en vient.

L’heure n’a plus
d’heure.

Je regarde vers
la lame bleue et
brouillée de
l’horizon.

Mon cœur est vide
comme une église
où le silence
fait saigner
les statues.

Mes poèmes deviennent
de plus en plus
courts
jusqu’à ce qu’il
ne reste que
ton nom.

Patrice DESBIENS (né en 1948)
En temps et lieux, L’Oie de Cravan, 2007

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1250

SAMEDI 7 OCTOBRE 2017

SI, COMME AUX VENTS DÉSIGNÉS PAR LA ROSE

Si, comme aux vents désignés par la rose
Il est un sens à l’espace et au temps,
S’ils en ont un ils en ont mille et plus
Et tout autant s’ils n’en possèdent-pas.

Or qui de nous n’imagine ou pressent,
Ombres vaguant hors des géométries,
Des univers échappant à nos sens ?

Au carrefour de routes en obliques
Nous écoutons s’éteindre un son de cor,
Toujours renaissant, toujours identique.

Cette vision du ciel et de la rose
Elle s’absorbe et se dissout dans l’air
Comme les sons dont frémit notre chair
Ou les lueurs sous nos paupières closes.

Nous nous heurtons à d’autres univers
Sans les sentir, les voir ou les entendre
Au creux été, aux cimes de l’hiver,
D’autres saisons sur nous tombent en cendre.

Tandis qu’aux vents désignés par la rose
Claque la porte et claquent les drapeaux,
Gonfle la voile et sans visible cause
Une présence absurde à nous s’impose
Matérielle, indifférente et sans repos.

Robert DESNOS (1900-1945)
L’Honneur des poètes, 1943

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1249

VENDREDI 6 OCTOBRE 2017

LES SOLITAIRES

Ceux-là dont les manteaux ont des plis de linceuls
Goûtent la volupté divine d’être seuls.

Leur sagesse a pitié de l’ivresse des couples,
De l’étreinte des mains, des pas aux rythmes souples.

Ceux dont le front se cache en l’ombre des linceuls
Savent la volupté divine d’être seuls.

Ils contemplent l’aurore et l’aspect de la vie
Sans horreur, et plus d’un qui les plaint les envie.

Ceux qui cherchent la paix du soir et des linceuls
Connaissent la terrible ivresse d’être seuls.

Ce sont les bien-aimés du soir et du mystère.
Ils écoutent germer les roses sous la terre

Et perçoivent l’écho des couleurs, le reflet
Des sons… Leur atmosphère est d’un gris violet.

Ils goûtent la saveur du vent et des ténèbres,
Et leurs yeux sont plus beaux que des torches funèbres.

Renée VIVIEN (1877-1909)
Évocations, 1903

[Texte découvert sur le site « Florilèges » ,voir le lien ci-dessous]
http://www.florilege.free.fr/florilege/vivien/lessolit.htm

UN JOUR, UN TEXTE # 1248

JEUDI 5 OCTOBRE 2017

LIGNES DE PARTAGE

Je ne sais quelle frontière nous traverse
quelque part en nous mystérieuse
comme la barre bleue des lointains
au seuil invisible de nos rêves
comme l’écume de la dernière vague
au flot montant de nos désirs.

Est-ce entre nous frontière
que cette ligne courbe du soleil
qui monte et qui descend
ou ce vol brusque de l’oiseau qui déchire le ciel
est-ce frontière que cette arche lumineuse
où s’exalte le chant de la pluie.

Ensemble nous cheminons sur nos lignes de crête
entre versants d’ombre et de lumière
par sentiers caillouteux à travers champs et forêts
par chemins de halage allant d’écluse en écluse
sans jamais passer pourtant ces lignes de partage
où se croisent nos solitudes.

Gérard MOTTET (né en 1944)
Murmures de l’absence, Tensing, 2017

[Texte découvert sur le site « Recours au poème », voir le lien ci-dessous]
http://www.recoursaupoeme.fr/g%C3%A9rard-mottet/bien-en-de%C3%A7%C3%A0-du-seuil-des-mots

UN JOUR, UN TEXTE # 1247

MERCREDI 4 OCTOBRE 2017

SALUT

Elle fuit l’île
Et la jeune fille se remet à gravir le vent
et à découvrir la mort de l’oiseau prophète
À présent
c’est le feu soumis
À présent
c’est la chair
la feuille
la pierre
perdus dans la source du tourment
comme le navigateur dans l’horreur de la civilisation
qui purifie la tombée de la nuit
À présent
la jeune fille trouve le masque de l’infini
et brise le mur de la poésie

Alejandra PIZARNIK (1936-1972)
La Dernière Innocence (1956) in Œuvre poétique, Actes Sud, 2005
Traduit de l’espagnol par Silvia Baron Supervielle et Claude Couffon

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1246

MARDI 3 OCTOBRE 2017

LES VAINCUS

À Louis-Xavier de Ricard.

I

La Vie est triomphante et l’Idéal est mort,
Et voilà que, criant sa joie au vent qui passe,
Le cheval enivré du vainqueur broie et mord
Nos frères, qui du moins tombèrent avec grâce.

Et nous que la déroute a fait survivre, hélas !
Les pieds meurtris, les yeux troubles, la tête lourde,
Saignants, veules, fangeux, déshonorés et las,
Nous allons, étouffant mal une plainte sourde,

Nous allons, au hasard du soir et du chemin,
Comme les meurtriers et comme les infâmes,
Veufs, orphelins, sans toit, ni fils, ni lendemain,
Aux lueurs des forêts familières en flammes !

Ah ! puisque notre sort est bien complet, qu’enfin
L’espoir est aboli, la défaite certaine,
Et que l’effort le plus énorme serait vain,
Et puisque c’en est fait, même de notre haine,

Nous n’avons plus, à l’heure où tombera la nuit,
Abjurant tout risible espoir de funérailles,
Qu’à nous laisser mourir obscurément, sans bruit,
Comme il sied aux vaincus des suprêmes batailles.

II

Une faible lueur palpite à l’horizon
Et le vent glacial qui s’élève redresse
Le feuillage des bois et les fleurs du gazon ;
C’est l’aube ! tout renaît sous sa froide caresse.

De fauve l’Orient devient rose, et l’argent
Des astres va bleuir dans l’azur qui se dore ;
Le coq chante, veilleur exact et diligent ;
L’alouette a volé, stridente : c’est l’aurore !

Éclatant, le soleil surgit : c’est le matin !
Amis, c’est le matin splendide dont la joie
Heurte ainsi notre lourd sommeil, et le festin
Horrible des oiseaux et des bêtes de proie.

Ô prodige ! en nos coeurs le frisson radieux
Met à travers l’éclat subit de nos cuirasses,
Avec un violent désir de mourir mieux,
La colère et l’orgueil anciens des bonnes races.

Allons, debout ! allons, allons ! debout, debout !
Assez comme cela de hontes et de trêves !
Au combat, au combat ! car notre sang qui bout
A besoin de fumer sur la pointe des glaives !

III

Les vaincus se sont dit dans la nuit de leurs geôles :
Ils nous ont enchaînés, mais nous vivons encor.
Tandis que les carcans font ployer nos épaules,
Dans nos veines le sang circule, bon trésor.

Dans nos têtes nos yeux rapides avec ordre
Veillent, fins espions, et derrière nos fronts
Notre cervelle pense, et s’il faut tordre ou mordre,
Nos mâchoires seront dures et nos bras prompts.

Légers, ils n’ont pas vu d’abord la faute immense
Qu’ils faisaient, et ces fous qui s’en repentiront
Nous ont jeté le lâche affront de la clémence.
Bon ! la clémence nous vengera de l’affront.

Ils nous ont enchaînés ! mais les chaînes sont faites
Pour tomber sous la lime obscure et pour frapper
Les gardes qu’on désarme, et les vainqueurs en fêtes
Laissent aux évadés le temps de s’échapper.

Et de nouveau bataille ! Et victoire peut-être,
Mais bataille terrible et triomphe inclément,
Et comme cette fois le Droit sera le maître,
Cette fois-là sera la dernière, vraiment !

IV

Car les morts, en dépit des vieux rêves mystiques,
Sont bien morts, quand le fer a bien fait son devoir
Et les temps ne sont plus des fantômes épiques
Chevauchant des chevaux spectres sous le ciel noir.

La jument de Roland et Roland sont des mythes
Dont le sens nous échappe et réclame un effort
Qui perdrait notre temps, et si vous vous promîtes
D’être épargnés par nous vous vous trompâtes fort.

Vous mourrez de nos mains, sachez-le, si la chance
Est pour nous. Vous mourrez, suppliants, de nos mains.
La justice le veut d’abord, puis la vengeance,
Puis le besoin pressant d’opportuns lendemains.

Et la terre, depuis longtemps aride et maigre,
Pendant longtemps boira joyeuse votre sang
Dont la lourde vapeur savoureusement aigre
Montera vers la nue et rougira son flanc,

Et les chiens et les loups et les oiseaux de proie
Feront vos membres nets et fouilleront vos troncs,
Et nous rirons, sans rien qui trouble notre joie,
Car les morts sont bien morts et nous vous l’apprendrons.

Paul VERLAINE (1844-1896)
Jadis et naguère, 1884

[Source : lecture personnelle]